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Mes premiers essais

Il fallut donc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson. J'en fus très mortifié, car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme les autres; et j'espérais qu'en faisant des courses avec eux je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L'attente néanmoins me paraissait longue et je ne laissai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo ; mais il n'y eut pas moyen : il était trop sur ses gardes; j'aurais défié cent Orphées de charmer ce Cerbère. Il est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m'observait, et j'étais obligé d'agir avec beaucoup de circonspection pour ne pas me trahir. Je m'en remettais donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour me recevoir dans leur troupe, et je l'attendais avec autant d'impatience que si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitants.

Grâces au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit un soir à ses cavaliers :

« Messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là; il me paraît fait pour marcher sur nos traces; je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain, avec nous, cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la gloire. »

Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine; et, pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma première campagne. (I, 7.)

Gil Blas détrousse un moine de Saint-Dominique .

Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme eux, d'une carabine, de deux pistolets, d'une épée et d'une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir; mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.

Nous passâmes auprès de Pontferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon, dans un endroit d'oîi, sans être vus, nous pouvions voir tous les passants. Là, nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule :

« Dieu soit loué! s'écria le capitaine en riant, voici le chef-d'œuvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine; voyons comme il s'y prendra. »

Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter.

« Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule.

— Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine; apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence; c'est tout ce que nous exigeons de toi.

— Je vais donc,/repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d'essai ; j'espère qu'ils m'honoreront de leurs suffrages. »

Là-dessus, je sortis du bois et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action

HISTOIRE DE GIL HLAS DE SANTILLANE n

que j'allais faire. J'aurais bien voulu m'échapper dès ce moment-là, mais la plupart des voleurs étaient mieux montés que moi; s'ils m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de "leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n'osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père, et lui demandai la bourse en lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer; et, sans paraître fort effrayé :

« Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune; vous faites de bonne heure un vilain métier.

— Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu'il est, je voudrais l'avoir commencé plus tôt.

— Ah! mon fils, répliqua le bon religieux, qui n'avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que dites-vous? quel aveuglement! souffrez que je vous représente l'état malheureux...

— Oh! mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s'il vous plaît; je ne viens point sur les grands chemins pour entendre des sermons : je veux de l'argent.

— De l'argent! me dit-il d'un air étonné; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout; on nous loge, on nous nourrit, et l'on ne nous demande pour cela que des prières. Enfin, nous ne portons point d'argent sur la route; nous nous abandonnons à la Providence.

— Eh! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas; vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades, qui sont dans ce bois, s'impatientent; jetez tout à l'heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue. »

A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vi-e.

« Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres les figures de rhétorique sont inutiles. »

En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvait continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant l'opinion que j'avais d'elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon train. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleurs, qui avaient toujours eu les yeux sur moi, m'attendaient avec impatience pour me féliciter, comme si la victoire que je venais de remporter m'eût coûté beaucoup. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient de m'embrasser.

« Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition; j'ai observé ta contenance, je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grands chemins. » t>"

Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédië-' tion, et m'assurèrent que je ne pouvais manquer de l'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu'ils avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.

Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritais moins de l'être, il leur prit envie d'examiner le butin dont je revenais chargé.

« Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la bourse du religieux.

— Elle doit être bien garnie, continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. »

Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux

OU trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées dWrjmis Dei^ avec quelques scapulaires. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés.

« Vive Dieu! s"écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas; il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. »

Cette plaisanterie en attira d'autres. Ces scélérats commencèrent à s'égayer sur la matière.

Il leur échappa mille traits qu'il ne m'est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul je ne riais pas. Il est vrai que les railleurs m'en ôtaient l'envie, en se réjouissant ainsi à mes dépens. Chacun me lança son trait, 'et le capitaine me dit :

« Ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne plus te jouer aux moines; ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi. » (I, 8.)

Évasion.

Gil Blas est obligé de i»ren(h'c i)art à une alTaire plus sérieuse, où il y a nu)i'l d'homnies. « Je ne laissai pas, bien que tremblant (le tous mes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux, et tournai la tête en déchargeant ma carabine, et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience. » Revenu au souterrain, Gil Blas profite de l'absence du capitaine et des voleurs, qui étaient allés vendre leur butin à Mansilla, pour faire une suprême tentative d'évasion, et pour sauver en même temps une jeune dame qui était tombée entre les mains de ces brigands.

Je feignis d'avoir la colique; je poussai d'abord des j)laintes et des gémissements; ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent, et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible; et, pour mieux le leur persuader, jo me mis à grincer les dents, à faire des grimaces et

des contorsions effroyables, et à m'agiter d-une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper, et crurent qu'en effet je sentais des tranchées violentes ; mais, en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d'une étrange façon; car, dès que mes charitables confrères s'imaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui s'empressent à me soulager. L'un m'apporte une bouteille d'eau-de-vie, et m'en fait avaler la moitié; l'autre me donne malgré moi un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre va chauffer une serviette, et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau crier miséricorde, ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m'en ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d'éprouver encore leur secours.

Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi, je voulus me lever pour leur faire croire que j'avais grande envie de les accompagner; mais ils m'en empêchèrent.

« Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando; demeure ici, mon fils : ta colique pourrait te rei3rendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre; repose-toi toute la journée, tu as besoin de repos. »

Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendît à mes instances; je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie; ce que je

fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j'avais tâché de hâter par mes vœux, je me dis à moi-même :

« Oh çà! Gil Blas, c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé; la chose me paraît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peut t'empècher de l'exécuter; saisis cette occasion de t'échapper, tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. »

Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour l'écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait.

a Pleurez, ma fdle, lui disait la vieille, fondez en larmes; n'épargnez point les soupirs, cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse; et ils auront pour vous mille complaisances. Il y a des femmes qui voudraient être à votre place. »

Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage. J'entrai; et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action; et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée :

« Madame, lui dis-je, le ciel vous envoie un libérateur, levez-vous pour me suivre; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. »

o2 1>AGES CHOISIES DE LESAGE

La dame ne fut pas sourde à ma voix /et mes paroles firent tant d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, et me conjura de conserver son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvait compter sur moi. Ensuite je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine; et, à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La bonne Léonarde, persuadée que je n'y manquerais pas si elle osait me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J'allumai de la bougie, et j'allai avec l'inconnue à la chambre où étaient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et doubles pistoles qu'il y en put tenir; et pour obliger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai qu'elle ne faisait que reprendre son bien, ce qu'elle fît sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie où j'entrai seul avec mes pistolets en état, Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval; et j'étais dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux s'il s'avisait de vouloir faire le méchant : mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortait du souterrain. Nous arrivons à la grille, nous l'ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.

Le jour commençait à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle, la dame monta

derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes; nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu'elle ne nous conduisît à Mansilla, et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvait fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les deux heures après midi. (I, 10.)

En prison.

/^ Les fugitifs descendent dans une hôtellerie où, pendant qu'on met à la broche une perdrix et un lapereau pour leur dîner, la dame (dona Mencia de Mosquera) et Gil Blas se racontent l'un à l'autre leur romanescpie histoire. Ces récits tiraient sur leur fin, lorsque les deux interlocuteurs furent interrompus d"une fort désagréable manière.

Nous entendîmes dans l'hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous, attira notre attention. Ce bruit était causé par l'arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. Un jeune cavalier, qui les accompagnait, s'approcha de moi le premier, et se mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pas besoin de l'examiner longtemps.

« Par saint Jacques, s'écria-t-il, voilà mon pourpoint! c'est lui-même; il n'est pas plus difficile à recon- . naître que mon cheval. Vous pouvez arrêtez ce galant sur ma parole; c'est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci. »

A ce discours, qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont j'avais, par malheur, toute la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaise conséquence de mon embarras qu'à l'expliquer favorablement, jugea que l'accusation n'était pas mal fondée; et présumant que la dame

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pouvait être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'était pas de ceux qui ont le regard terrible; il avait Tair doux et riant. Dieu sait s'il en valait mieux pour cela! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furets, c'est-à-dire ses alguazils; ils entrèrent d'un air joyeux; il semblait qu'ils eussent un pressentiment qu'ils allaient faire ime bonne affaire. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume ; ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs! Ils n'avaient jamais peutêtre fait un si beau coup. A chaque poignée depistoles qu'ils tiraient, je voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paraissait hors de lui-même.

« Mon enfant, me disait-il d'un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge; mais ne crains rien : si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de mal. »

Cependant, ils vidèrent tout doucement mes poches, et me prirent ce que les voleurs mêmes avaient respecté, je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là : leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tête jusqu'aux pieds; ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avais point d'argent entre la peau et la chemise. Je crois qu'ils m'auraient volontiers ouvert le ventre pour voir s'il n'y en avait point dedans. Après qu'ils eurent si bien fait leur charge, le corrégidor m'interrogea. Je lui contai ingénument tout ce qui m'était arrivé. Il fit écrire ma déposition, puis il sortit avec ses gens et mes espèces, me laissant tout nu sur la paille.

« 0 vie humaine! m'écriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d'aventures bizarres et de contretemps ! Depuis que je suis sorti d'Oviédo, je n'éprouve que des disgrâces; à peine suis-je hors d'un péril que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j'étais bien éloigné de penser que j'y ferais si tôt connaissance avec le corrégidor. »

En faisant ces réflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement qui m'avait porté malheur; puis, m'exhortant moi-même à prendre courage :

« Allons, dis-je, Gil Blas, aie de la fermeté; songe qu'après ce temps il en viendra peut-être un plus heureux. Te sied-il bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans le souterrain? Mais, hélas! ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrais-je sortir d'ici? On vient de m'en ôter les moyens, puisqu'un prisonnier sans argent est un oiseau à qui l'on a coupé les ailes. »

Au lieu de la perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la broche, on m'apporta un petit pain bis avec une cruche d'eau, et l'on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision. Dès que je le voyais, j'affectais de lui parler, je tâchais de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu; mais ce personnage ne répondait rien à tout ce que je lui disais; il ne me fut pas possible d'en tirer une parole; il entrait même et sortait le plus souvent sans me regarder. (I, 12.)

Les lenteurs de la Justice.

Le seizième jour, le corrégidor parut et me dit : « Enfin, mon ami, tes peines sont finies; tu peux l'abandonner à la joie ; je viens t'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi; je l'ai interrogée avant son départ, et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi aujourd'hui^ pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Penaflor à Cacabelos, comme tu me l'as dit, confirme ta déposition. Il est dans Astorga. Je l'ai envoyé cher-

cher; je l'attends : s'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur-le-champ en liberté. »

Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu'il voulait me rendre; et je n'avais pas encore achevé mon compliment que le muletier, conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt : mais le bourreau de muletier, qui sans doute avait vendu ma valise avec tout ce qui était dedans, craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il en avait touché s'il avouait qu'il me reconnaissait, dit effrontément qu'il ne savait qui j'étais, et qu'il ne m'avait jamais vu.

« Ah! traître, m'écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien : je suis un de ces jeunes gens à qui tu fis si grand'peur dans le bourg de Cacabelos. »

Le muletier répondit d'un air froid que je lui parlais d'une chose dont il n'avait aucune connaissance; et, comme il soutint jusqu'au bout que je lui étais inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois.

« Mon enfant, me dit le corrégidor, tu vois bien que le muletier ne convient pas de ce que tu as déposé; ainsi je ne puis te rendre la liberté, quelque envie que j'en aie. »

Il fallut m'armer d'une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau, et à voir le silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffes de là justice, bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettait au désespoir, je regrettais le souterrain.

« Dans le fond, disais-je, j'y avais moins de désagréments que dans ce cachot : je faisais bonne chère avec les voleurs, je m'entretenais avec eux agréablement, et je vivais dans la douce espérance de m'échapper; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux de sortir d'ici pour aller aux galères. »

HISTOIRE DE G IL lîLAS DE SANTILLANE 57

Enfîn quelques habilanls d'Astorga, convaincus de l'innoceuce de Gil Blas, s'enlreniellenl pour lui procurer la liberté.

Ils parlèrent en ma laveur an corrégidor, qui, ne doutant plus de mon innocence, surtout lorsque le chantre lui eut conté ce qu'il savait, vint trois semaines après dans ma prison.

« Gil Blas, me dit-il, je pourrais encore te retenir ici, si j'étais un juge plus sévère; mais je ne veux pas traîner les choses en longueur : va, tu es libre; tu peux sortir quand il te plaira.* Mais, dis-moi, poursuivit-il, si l'on te menait dans la forêt où est le souterrain, ne pourrais-tu pas le découvrir?

— Non, seigneur, lui répondis-je : comme je n'y suis entré que la nuit, et cjue j'en suis sorti avant le jour, il me serait impossible de reconnaître l'endroit où il est. »

Là-dessus le juge se retira, en disant qu'il allait ordonner au concierge de m'ouvrirles portes. En effet, un moment après le geôlier vint dans mon cachot avec un de ses guichetiers cjui portait un paquet de toile. Ils m'ôtèrent tous deux, d'un air grave, et sans me dire un seul mot, mon pourpoint et mon haut-dechausses qui étaient d'un drap fin et presque neuf; puis, m'ayant revêtu d'une vieille souquenille, ils me mirent dehors par les épaules. (I, 12, 13.)

Gil Blas s'habille.

Gil Blas, muni de cent ducats que lui a donnés dona Mencia, X songe à échanger sa souquenille contre un bel habit.

Je ne pus fermer l'œil; je ne fis que rêver à l'habit que je devais prendre.

« Que faut-il que je fasse? disais-je; suivrai-je mon premierdessein? Achèterai-je une soutanelle pour aller à Salamanque chercher une place de précepteur? Pourquoi m'habiller en licencié? Ai-je envie de me consacrer à l'état ecclésiastique? Y suis-je entraîné

par mon penchant? Non; je me sens même des inclinations très opposées à ce parti-là. Je veux porter l'épée, et tâcher de faire fortune dans le monde. » Ce fut à quoi je m'arrêtai.

Je me résolus à prendre un habit de cavalier, persuadé que sous cette forme je ne pouvais manquer de parvenir à quelque poste honnête et lucratif. Dans cette flatteuse opinion, j'attendis le jour avec la dernière impatience, et ses premiers rayons ne frappèrent pas plus tôt mes yeux, que je me levai. Je fis tant de bruit dans l'hôtellerie que je réveillai tous ceux qui dormaient. J'appelai les valets, qui étaient encore au lit, et qui ne répondirent à ma voix qu'en me chargeant de malédictions. Ils furent pourtant obligés de se lever; et je ne leur donnai point de repos qu'ils ne m'eussent fait venir un fripier. J'en vis bientôt paraître un qu'on m'amena. Il était suivi de deux garçons qui portaient chacun un gros paquet de toile verte. Il me salua fort civilement, et me dit :

« Seigneur cavalier, vous êtes bien heureux qu'on se soit adressé à moi plutôt qu'à un autre. Je ne veux point ici décrier mes confrères ; à Dieu ne plaise que je fasse le moindre tort à leur réputation. Mais, entre nous, il n'y en a pas un qui ait de la conscience; ils sont tous plus durs que des juifs. Je suis le seul fripier qui ait de la morale. Je me borne à un profit raisonnable : je me contente de la livre pour sou.... je veux dire du sou pour livre. Grâces au ciel, j'exerce rondement ma profession. »

Le fripier, après ce préambule, que je pris sottement au pied de la lettre, dit à ses garçons de défaire leurs paquets. On me montra des habits de toutes sortes de couleurs. On m'en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec mépris, parce que je les trouvai trop modestes; mais ils m'en firent essayer un qui semblait avoir été fait pour ma taille et qui m'éblouit, quoiqu'il fût un peu passé. C'était un pourpoint à manches tailladées, avec un haut-de-chausses et un

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manteau, le tout de velours bleu et brodé d'or. Je m'attachai à celui-là, et je le marchandai. Le fripier, qui s'aperçut qu'il me plaisait, me dit que j'avais le goût délicat.

« Vive Dieu! s'écria-t-il, on voit bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet habit a été fait pour un des plus grands seigneurs du royaume et quil n'a pas été porté trois fois. Examinez-en le velours.' Il n'y en a point de plus beau; et pour la broderie, avouez que rien n'est mieux travaillé.

— Combien, lui dis-je, voulez- vous le vendre?

— Soixante ducats, répondit-il : je les ai refusés, ou je ne suis pas un honnête homme. »

L'alternative était convaincante. J'en offris quarantecinq; il en valait peut-être la moitié.

« Seigneur gentilhomme, reprit froidement le fripier, je ne surfais point; je n'ai qu'un mot. Tenez, continua-t-il en me présentant les habits que j'avais rebutés, prenez ceux-ci; je vous en ferai meilleur marché. »

11 ne faisait qu'irriter par là l'envie que j'avais d'acheter celui que je marchandais; et, comme je m'imaginai qu'il ne voulait rien rabattre, je lui comptai soixante ducats. Quand il vit que je les donnais si facilement, je crois que, malgré sa morale, il fut bien fâché de n'en avoir pas demandé davantage. Assez satisfait d'avoir gagné la livre pour sou, il sortit avec ses garçons, que je n'avais pas oubliés.

J'avais donc un manteau, un pourpoint et un hautde-chausses fort propres. Il fallait songer au reste de l'habillement, ce qui m'occupa toute la matinée. J'achetai du linge, un chapeau, des bas de soie, des souliers et une épée; après quoi je m'habillai. Quel plaisir j'avais de me voir si bien équipé! Mes yeux ne pouvaient, pour ainsi dire, se rassasier de mon ajustement. Jamais paon n'a regardé son plumage avec plus de complaisance. (I, 15.)

Trois escrocs.

Dofia Mencia donne encore à Gil Blas mille ducats qui achèvent de lui tourner la tête : aussi, pour s'être imprudemment vanté de cette aubaine, ne tardera-t-il pas à être dépouillé de tout son argent.

Dès le lendemain j'achetai deux belles mules, et j'arrêtai le valet dont on m'avait parlé. C'était un garçon de trente ans, qui avait l'air simple et dévot. Il me dit qu'il était du royaume de Galice, et qu'il se nommait Ambroise de Lamela. Ce qui me parut singulier, c'est qu'au lieu de ressembler aux autres domestiques, qui sont ordinairement fort intéressés, celui-ci ne se souciait point de gagner de bons gages; il me témoigna même qu'il était homme à se contenter de ce que je voudrais bien avoir la bonté de lui donner. J'achetai aussi des ])ottines, avec une valise poui' serrer mon linge et mes ducats. Ensuite je satisfis mon hôte; et le jour suivant je partis de Burgos avant l'aurore pour aller à Madrid.

Nous couchâmes à Duenas la première journée, et nous arrivâmes la seconde à Valladolid, sur les quatre heures après midi. Nous descendîmes à une hôtellerie qui me parut devoir être des meilleures de la ville. Je laissai le soin des mules à mon valet, et montai dans une chambre, où je fis porter ma valise par un garçon du logis. Comme je me sentais un peu fatigué, je me jetai sur mon lit sans ôter mes bottines, et je m'endormis insensiblement. Il était presque nuit lorsque je me réveillai. J'appelai Ambroise. Il ne se trou\a point dans l'hôtellerie; mais il arriva bientôt. Je lui demandai d'oi^i il venait : il me répondit d'un air pieux qu'il sortait d'une église, où il était allé remercier le ciel de nous avoir préservés de tout mauvais accident depuis Burgos jusqu'à Valladolid . J'approuvai son action; ensuite je lui ordonnai de faire mettre à la broche un poulet pour mon souper.

HISTOIRE DE GIL HLAS DE SANTILLANE Cl

Dans le temps que je lui donnai cet ordre, mon hôte entra dans ma chambre un flambeau à \a main. Il éclairait une dame qui me parut plus belle que jeune, et très richement vêtue. Elle s'appuyait sur un vieil écuyer, et un petit Maure lui portait sa queue. Je ne fus pas peu surpris quand cette dame, après m'avoir fait une profonde révérence , me demanda si par hasard je n'étais point le seigneur Gil Blas de Santillane. Je n'eus pas sitôt répondu que oui, qu'elle quitta la main de son écuyer pour venir m'embrasser avec un transport de joie qui redoubla mon étonnement.

« Le ciel, s'écria-t-elle, soit à jamais béni de cette aventure! C'est vous, seigneur cavalier, c'est vous cjuc je cherche. »

x\ ce début, je me ressouvins du parasite de Penallor, et j'allais soupçonner la dame d'être une franche aventurière : mais ce qu'elle ajouta m'en fit juger plus avantageusement.

« Je suis, i)0ursu!vit-elle, cousine germaine de doua Mencia de Mosquera, c{ui vous a tant d'obligation. J'ai reçu ce matin une lettre de sa part. Elle me mande qu'ayajit appris cjue vous alliez à Madrid, elle me prie de vous bien régaler si vous passez i)ar ici. Il y a deux heures C{ue je parcours toute la ville. Je vais d'hôtellerie en hôtellerie m'informer des étrangers qui y sont ; et j'ai jugé sur le portrait que votre hôte m'a fait de vous que vous pouviez être le libérateur de ma cousine. Ah! puiscfue je vous ai rencontré, continua-t-elle, je veux vous faire voir combien je suis sensible aux services qu'on rend à ma famille, et particulièrement à ma chère cousine. Vous viendrez, s'il vous plaît, dès ce moment loger chez moi ; vous y serez plus commodément cju'ici. »

Je voulus m'en défendre, et représenter à la dame que je pourrais l'incommoder chez elle : mais il n'y eut pas moyen de résister à ses instances. Il y avait à la porte de l'hôtellerie un carrosse qui nous attendait. Elle prit soin elle-même de faire mettre ma valise dedans,

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parce qu'il y avait, disait-elle, bien des fripons à Yalladolid: ce qui n'était que trop véritable. Enfin je montai en carrosse avec elle et son vieil écuyer, et je me laissai de cette manièi*e enlever de rhôtellerie. au grand déplaisir de l'hôte, qui se voyait par là sevré de la dépense qu'il avait compté que je ferais chez lui avec la dame. Técuyer et le petit Maure.

Notre carrosse, apI^ès avoir quelque temps roulé. s'ari*èta. Nous en descendîmes pour entrer dans une assez grande maison, et nous montâmes dans un appartement qui n'était pas malpropre, et que vingt ou trente bougies éclairaient. Il y avait là plusieurs domestiques, à qui la dame demanda d'abord si don Raphaël était arrivé: ils répondirent que non. Alors m'adressant la parole :

* Seigneur Gil Blas. me dit-elle, j'attends mon frère, qui doit revenir ce soir d'un château que nous avons à deux lieues d'ici. Quelle agréable surprise pour lui de trouver dans sa maison un homme à qui toute la famille est si redevable ! »

Dans le moment qu'elle achevait de parler ainsi, nous entendîmes du bruit: et nous apprîmes en même temps quil était causé par l'arrivée de don Raphaël. Ce cavalier parut bientôt. Je vis un jeune homme de belle taille et de fort bon air.

« Je suis ravie de votre retour, mon frère, lui dit la dame: vous m'aiderez à bien recevoir le seigneur Gil Blas de Santillane. Nous ne saurions assez reconnaître ce qu'il a fait pour doôa Mencia. notre parente. Tenez, ajouta-t-elle en lui présentant une lettre, lisez ce qu'elle m'écrit. »

Don Raphaël ouvrit le billet et lut tout haut c- > mots :

€ Ma chère Camille, le seigneur Gil Blas de Santillane. qui m'a sauvé l'honneur et la vie, vient de partir pour la cour. Il passera sans doute par Valladolid. Je vous conjure par le sang, et plus encore par l'amitié

qui nous unit, de le régaler et de le retenir quelque temps chez vous. Je me llatte que vous me donnerez cette satisfaction, et que mon libérateur recevra de vous et de don Raphaël, mon cousin, toutes sortes de bons traitements.

« A Burgos.

« Votre affectionnée cousine, « DoNA Mencia. »

« Comment! s'écria don Raphaël après avoir lu la lettre, c'est à ce cavalier que ma parente doit l'honneur et la vie? Ah! je rends grâce au ciel de cette heureuse rencontre. »

En parlant de cette sorte, il s'approcha de moi, et me serrant étroitement entre ses bras :

« Quelle joie, poursuivit-il, j'ai devoir ici le seigneur Gil Blas de Santillane ! Il n'était pas besoin que ma cousine la marquise nous recommandât de vous régaler; elle n'avait seulement qu'à nous mander que vous deviez passer par Valladolid; cela suffisait. Nous savons bien, ma sœur Camille et moi, comme il en faut user avec un homme qui a rendu le plus grand service du monde à la personne de notre famille que nous aimons le plus tendrement. »

Je répondis le mieux qu'il me fut possible à ces discours, qui furent suivis de beaucoup d'autres semblables et entremêlés de mille caresses. Après quoi, s'apercevant que j'avais encore mes bottines, il me les fît ôter par ses valets.

Nous passâmes ensuite dans une chambre où l'on avait servi. Nous nous mîmes à table, le cavalier, la dame et moi. Ils me dirent cent choses obligeantes pendant le souper. Il ne m'échappait pas un mot qu'ils ne relevassent comme un trait admirable ; et il fallait voir l'attention qu'ils avaient tous deux à me présenter de tous les mets. Don Raphaël buvait souvent à la santé de dona Mencia. Je suivais son exemple, et il me semblait quelquefois que Camille, qui trinquait

avec nous, me lançait des regards qui signifiaient quelque chose. Je crus même remarquer qu'elle prenait son temps pour cela, comme si elle eût craint que son frère ne s'en aperçût. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader que la dame en tenait; et je me flattai de profiter de cette découverte, pour peu que je demeurasse à Valladolid. Cette espérance fut cause que je me rendis sans peine à la prière qu'ils me firent de vouloir passer quelques jours chez eux. Ils me remercièrent de ma complaisance ; et la joie qu'en témoigna Camille confirma l'opinion que j'avais qu'elle me trouvait fort à son gré.

Don Raphaël, me voyant déterminé à faire quelque séjour chez lui, me proposa de me mener à son château. Il m'en fit une description magnifique, et me parla des plaisirs qu'il prétendait m'y donner.

« Tantôt, disait-il, nous prendrons le divertissement de lâchasse, tantôt celui de la pèche; et, si vous aimez la promenade, nous avons des bois et des jardins délicieux. D'ailleurs nous aurons bonne compagnie : j'espère que vous ne vous ennuierez point. »

J'acceptai la proposition; et il fut résolu que nous irions à ce beau château dès le jour suivant. Nous nous levâmes de table en formant un si agréable dessein. Don Raphaël en parut transporté de joie.

« Seigneur Gil Blas, me dit-il en m'embrassant, je vous laisse avec ma sœur. Je vais de ce pas donner les ordres nécessaires, et faire avertir toutes les personnes que je veux mettre de la partie. »

A ces paroles, il sortit de la chambre où nous étions ; et je continuai de m'entretenir avec la dame, qui ne démentit point par ses discours les douces œillades qu'elle m'avait jetées. Elle me prit la main, et regardant ma bague :

« Vous avez là, dit-elle, un diamant assez joli; mais il est bien petit. Vous connaissez-vous en pierreries? »

Je répondis que non.

« J'en suis biea fâchée, reprit-elle; car vous me diriez co que vaut celle-ci. »

En achevant ces mots elle me montra un gros rubis qu'elle avait au doigt et pendant que je le considérais elle me dit :

« Un de mes oncles, qui a été gouverneur dans les habitations que les Espagnols possèdent aux îles Philippines, m'a donné ce rubis. Les joailliers de Valladolid l'estiment trois .cents pistoles.

— Je le croirais bien, lui dis-jej je le trouve parfaitement beau.

— Puisqu'il vous plaît, répliqua-t-elle, je veux faire un troc avec vous. »

Aussitôt elle prit ma bague, et me mit la sienne au petit doigt. Après ce troc, qui me parut une manière galante de faire un présent, Camille me serra la main et me regarda d'un air tendre : puis tout à coup rompant l'entretien, elle me donna le bonsoir, et se retira toute confuse, comme si elle eût honte de me faire connaître ses sentiments.

Quoique galant des plus novices, je sentis tout ce que cette retraite avait d'obligeant pour moi; et je jugeai que je ne passerais point mal le temps à la campagne. Plein de cette idée flatteuse et de l'état brillant de mes affaires, je m'enfermai dans la chambre où je devais coucher, après avoir dit à mon valet de me venir réveiller de bonne heure le lendemain. Au lieu de songer à me reposer, je m'abandonnai aux réflexions agréables que ma valise, qui était sur une table, et mon rubis m'inspirèrent.

« Grâces au ciel, disais-je, si j'ai été malheureux, je ne le suis plus. Mille ducats d'un côté, une bague de trois cents pistoles de l'autre ; me voilà pour longtemps en fonds. Majuelo ^ ne m'a point flatté, je le vois bien : j'enflammerai mille femmes à Madrid, puisque j'ai plu si facilement à Camille. »

1. Son hôte de Burgos, qui était sans doute de moitié dans cette fourberie.

Les bontés de cette généreuse dame se présentaient à mon esprit avec tous leurs charmes; et je goûtais aussi par avance les divertisscmonts que don Raphaël me préparait dans son château. Cependant, parmi tant d'images de plaisir, le sommeil ne laissa pas de venir répandre sur moi ses pavots. Dès que je me sentis assoupi, je me déshabillai et me couchai.

Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, je m'aperçus qu'il était déjà tard. Je fus assez surpris de ne pas voir paraître mon valet, après l'ordre qu'il avait reçu de moi.

« Ambroise, dis-je en moi-même, mon Adèle Ambroise est à l'église, ou bien il est aujourd'hui fort paresseux. »

Mais je perdis bientôt cette opinion de lui pour en prendre une plus mauvaise; car, m'étant levé et ne voyant plus ma valise, je le soupçonnai de l'avoir volée pendant la nuit. Pour éclaircir mes soupçons, j'ouvris la porte de ma chambre, et j'appelai l'hypocrite à plusieurs reprises. Il vint à ma voix un vieillard, qui me dit :

« Que souhaitez-vous, seigneur? Tous vos gens sont sortis de ma maison avant le jour.

— Comment, de votre maison? m'écriai-je : est-ce que je ne suis pas ici chez don Raphaël?

— Je ne sais ce que c'est que ce cavalier, me répondit-il. Vous êtes dans un hôtel garni, et j'en suis l'hôte. Hier au soir, une heure avant votre arrivée, la dame qui a soupe avec vous vint ici, et arrêta cet appartement pour un grand seigneur, disait-elle, qui voyage incognito. Elle m'a même payé d'avance. »

Je fus alors au fait. Je sus ce que je devais penser de Camille et de don Raphaël; et je compris que mon valet, ayant une entière connaissance de mes affaires, m'avait vendu à ces fourbes. Au lieu de n'imputer qu'à moi ce triste incident, et de songer qu'il ne me serait point arrivé si je n'eusse pas eu l'indiscrétion de m'ouvrir à Majuelo sans nécessité, je m'en pris à la fortune innocente, et maudis cent fois mon étoile. (I, 16.)

Précepteur ou laquais?

L'orsquc j'eus fort inutilement déploré mon malheur, je fis réflexion qu'au lieu de céder à mon chagrin, je devais plutôt me raidir contre mon mauvais sort. Je rappelai mon courage; et, pour me consoler, je disais en m'habillant : « Je suis encore trop heureux que les fripons n'aient pas emporté mes habits et quelques ducats que j'ai dans mes poches. » Je leur tenais compte de leur discrétion. Ils avaient même été assez généreux pour me laisser mes bottines, que je donnai à Thôte pour un tiers de ce qu'elles m'avaient coûté. Enfin je sortis de l'hôtel garni sans avoir, Dieu merci, besoin de personne pour porter mes hardes. La première chose que je fis fut d'aller voir si mes mules ne seraient pas dans l'hôtellerie où j'étais descendu le jour précédent. Je jugeais bien qu'Ambroise ne les y avait pas laissées; et plût au ciel que j'eusse toujours jugé aussi sainement de lui! J'appris que le soir même il avait eu soin de les retirer. Ainsi, comptant de ne les plus revoir, non plus que ma chère valise, je marchais tristement dans les rues, en rêvant à ce que je devais faire. Je fus tenté de retourner à Burgos, pour avoir encore une fois recours à dona Mencia; mais, considérant que ce serait abuser des bontés de cette dame, et que d'ailleurs je passerais pour une bète, j'abandonnai cette pensée. Je jurai bien aussi que dans la suite je serais en garde contre les femmes : je me serais alors défié de la chaste Suzanne. Je jetais de temps en temps les yeux sur ma bague, et quand je venais à songer que c'était un présent de Camille, j'en soupirais de douleur.

« Hélas! disais-je en moi-même, je ne me connais point en rubis; mais je connais les gens qui les troquent. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que j'aille chez un joaillier pour être persuadé que je suis un sot. »

Je ne laissai pas toutefois de vouloir m'éclaircir de ce que que valait ma bague, et je l'allai montrer à un lapidaire, qui l'estima trois ducats. A cette estimation, quoiqu'elle ne m'ctonnât point, je donnai au diable la nièce du gouverneur des îles Philippines, ou plutôt je ne fis que lui en renouveler le don. Comme je sortais de chez le lapidaire, il passa près de moi un jeune homme qui s'arrêta pour me considérer. Je ne le remis pas d'abord, bien que je le connusse parfaitement.

« Comment donc, Gil Blas, me dit-il, feignez-vous d'ignorer qui je suis? ou deux années ont-elles si fort changé le fils du barbier Nunez, que vous le méconnaissiez? Ressouvenez-vous de Fabrice, votre compatriote et votre compagnon d'école. Nous avons si souvent disputé chez le docteur Godinez sur les universaux et sur les degrés métaphysiques! ^ »

Je le reconnus avant qu'il eût achevé ces paroles, et nous nous embrassâmes tous deux avec cordialité.

« Eh! mon ami, reprit-il ensuite, que je suis ravi de te rencontrer! Je ne puis t'exprimer la joie que j'en ressens... Mais, poursuivit-il d'un air surpris, dans quel état t'offres-tu à ma vue? Vive Dieu! te voilà vêtu comme un prince ! Une belle épée, des bas de soie, un pourpoint et un manteau de velours relevés d'une broderie d'argent? Malepeste! cela sent diablement les bonnes fortunes.

— Tu te trompes, lui dis-je; mes affaires ne sont pas si florissantes que tu te l'imagines.

— A d'autres, répliqua-t-il, à d'autres ; tu veux faire le discret. Et ce beau rubis que je vous vois au doigt, monsieur Gil Blas, d'où vous vient-il, s'il vous plaît?

— Il me vient, lui repartis-je, d'une franche friponne. Fabrice, mon cher Fabrice, bien loin d'être la coqueluche des femmes de Valladolid, apprends, mon ami, que j'en suis la dupe. »

Je prononçai ces dernières paroles si tristement,

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