Cuchillo signifie couteau
Là-dessus, le petit médecin se mit à observer le malade; et, après m'avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvraient la nature de la maladie, il me demanda de quelle manière je pensais qu'on dût le traiter.
« Je suis d'avis, répondis-je, qu'on le saigne tous les jours, et qu'on lui fasse boire de l'eau chaude abondamment. »
A ces paroles, le petit médecin me dit en souriant d'un air plein de malice :
« Etvous croyezque ces remèdes lui sauveront la vie?
— N'en doutez pas, m'écriai-je d'un ton ferme; vous verrez le malade guérir à vue d'œil; ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes les maladies. Demandez au seigneur Sangrado !
— Sur ce pied -là, reprit- il, Celse a grand tort d'assurer que, pour guérir plus facilement un hydropique, il est à propos de lui faire souffrir la soif et la faim.
— Oh! Celse, lui repartis-je, n'est pas mon oracle; il se trompait comme un autre ; et quelquefois je me sais bon gré d'aller contre ses opinions; je m'en trouve fort bien.
— Je reconnais à vos discours, me dit Cuchillo, la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens, La saignée et la boisson sont sa méthode universelle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes gens périssent entre ses mains...
— N'en venons point aux invectives, interrompis-je assez brusquement : un homme de votre profession a bonne grâce, vraiment, de faire de pareils reproches ! Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en voulez au seigneur Sangrado, écrivez contre lui; il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs.
— Par saiiiL Jacques et par saint Denis! interrompit-il à son tour avec emportement, vous ne connaissez guère le docteur Cucliillo. Sachez, mon ami, que j'ai bec et ongles, et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original. »
La figure du petit médecin me mit en colère. Je lui répliquai avec aigreur; il me repartit de la môme sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourmades. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing et de nous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveux avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout, ils me payèrent ma visite et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi. (II, 4.)
Gil Blas renonce à la médecine.
Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais, et nous y procédâmes de manière qu'en moins de six semaines nous fîmes autant de veuves et d'orphelins que le siège de Troie. Il semblait que la peste fût dans Valladolid, tant on faisait de funérailles! Il venait tous les jours au logis quelque père nous demander compte d'un fils que nous lui avions enlevé, ou bien quelque oncle qui nous reprochait la mort de son neveu. Pour les neveux et les fils dont les pères s'étaient mal trouvés de nos remèdes, ils ne paraissaient point chez nous. Les maris étaient aussi fort discrets; ils ne nous chicanaient point sur la perte de leurs femmes : mais les personnes affligées dont il nous fallait essuyer les reproches, avaient quelquefois une douleur brutale; ils nous appelaient ignorants, assassins; ils ne ménageaient point les termes. J'étais ému de leurs épithètes; mais mon maître, qui était fait à cela, les écoutait de sang-froid. J'aurais pu, comme lui, m'accoutumer aux injures, si le ciel, pour ôter sans doute aux
HISTOIRE DE GII. HLAS DE SANTILLANE 95
malades de Valladolid un de leurs fléaux, n'eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine^ que je pratiquais avec si peu de succès. C'est de quoi je vais faire un détail fidèle, dût le lecteur en rire à mes dépens.
Il y avait dans notre voisinage un jeu de paume où les fainéants de la ville s'assemblaient chaque jour. On y voyait un de ces braves de profession qui s'érigent en maîtres, et décident les différends dans les tripots. Il était de Biscaye, et se faisait appeler don Rodrigue de Mondragon. Il paraissait avoir trente ans. C'était un homme d'une taille ordinaire, mais sec et nerveux. Outre deux petits yeux étincelants qui lui roulaient dans la tête, et semblaient menacer tous ceux qu'il regardait, un nez fort épaté lui tombait sur une moustache rousse qui s'élevait en croc jusqu'à la tempe. 11 avait la parole si rude et si brusque, qu'il n'avait qu'à parler pour inspirer de l'effroi. Ce casseur de raquettes s'était rendu le tyran du jeu de paume : il jugeait impérieusement les contestations qui survenaient entre les joueurs, et il ne fallait pas qu'on appelât de ses jugements, à moins que l'appelant ne voulût se résoudre à recevoir de lui, le lendemain, un cartel de défi. Tel que je viens de représenter le seigneur don Rodrigue, que le don qu'il mettait à la tête de son nom n'empêchait pas d'être roturier, il fit une tendre impression sur la maîtresse du tripot. C'était une femme de quarante ans, riche, assez agréable, et veuve depuis quinze mois. J'ignore comment il put lui plaire : ce ne fut pas assurément par sa beauté ; ce fut donc par ce je ne sais quoi qu'on ne saurait dire. Quoi qu'il en soit, elle eut du goût pour lui, et forma le dessein de l'épouser; mais, dans le temps qu'elle se préparait à consommer cette affaire, elle tomba malade ; et malheureusement pour elle je devins son médecin. Quand sa maladie n'aurait pas été une fièvre maligne, mes remèdes suffisaient pour la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours je remplis de deuil le tripot.
La paumièrc alla où j'envoyais tous mes malades, et ses parents s'emparèrent de son bien. Don Rodrigue, au désespoir d'avoir perdu sa maîtresse, ou plutôt l'espérance d'un mariage très avantageux pour lui, ne se contenta pas de jeter feu et flamme contre moi: il jura qu'il me passerait son é[)ée au travers du corps, et m'exterminerait à la première vue. Un voisin charitable m'avertit de ce serment : la connaissance que j'avais de Mondragon, bien loin de me faire mépriser cet avis, me remplit de trouble et de frayeur. Je n'osais sortir du logis , de peur de rencontrer ce diable d'homme, et je m'imaginais sans cesse le voir entrer dans notre maison d'un air furieux : je ne pouvais goûter un moment de repos. Cela me détacha de la médecine, et je ne songeai plus qu'à m'affranchir de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé; et après avoir dit adieu à mon maître, qui ne put me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, non sans crainte de trouver don Rodrigue en mon chemin. (II, 5.)
Où l'on retrouve le capitaine Rolando.
Après diverses aventures, Gil Blas arrive à Madrid, où il entre au service d'un seigneur castillan, Castil Blazo. Grande est sa surprise de rencontrer un jour dans une rue de la ville son ancien chef de voleurs, le capitaine Rolando en personne.
Ma surprise fut extrême de le retrouver là, et je ne pus m'empêcher de frémir à sa vue. Il me reconnut aussi, m'aborda gravement, et, conservant encore son air de supériorité, il m'ordonna de le suivre. J'obéis en tremblant, et dis en moi-même.
« Hélas! il veut sans doute me faire payer tout ce que je lui dois. Où va-t-il me mener? Il a peut-être dans cette ville quelque souterrain. Malepeste! si je le croyais, je lui ferais voir tout à l'heure que je n'ai pas la goutte aux pieds. »
Je marchais donc derrière lui, en donnant toute mon
attention au lieu où il s'arrêterait, résolu de m'en éloigner à toutes jambes, pour peu qu'il me parût suspect.
Rolando dissipa ])ieiitôt ma crainte. Il entra dans un fameux cabaret : je l'y suivis. 11 demanda du meilleui' vin, et dit à l'hôte de nous préparer à dîner. Pendant ce temps-là, nous passâmes dans une chambre,' où le capitaine, se voyant seul avec moi, me tint ce discours :
« Tu dois être étonné, Gil Blas, de revoir ici ton ancien commandant, et tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j'ai à te raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrain, et que je partis avec tous mes cavaliers pour aller vendre à Mansilla les mules et les chevaux que nous avions pris le soir précédent, nous rencontrâmes le fds du corrégidor de Léon, accompagné de quatre hommes à cheval et bien armés, cjui suivaient son carrosse. Nous fîmes mordre la poussière à deux de ses gens, et les deux autres s'enfuirent. Alors le cocher, craignant pour son maître, nous cria d'une voix suppliante : « Eh! mes chers seigneurs, au nom de Dieu, ne tuez point le fils unique de M. le corrégidor de Léon! » Ces mots n'attendrirent pas mes cavaliers; au contraire, ils leur inspirèrent une espèce de fureur. « Messieurs, nous dit l'un d'entre eux, ne laissons point échapper le fils du plus grand ennemi de nos pareils. Combien son père a-t-il faitmourir de gens de notre profession! Vengeons-les, immolons cette victime à leurs mânes, qui semblent en ce moment nous la demander. » Mes autres cavaliers applaudirent à ce sentiment, et mon lieutenant même se préparait à servir de grand-prêtre dans ce sacrifice, lorsque je lui retins le bras. « Arrêtez, lui dis-je; pourquoi sans nécessité vouloir répandre du sang? Contentons-nous de la bourse de ce jeune homme. Puisqu'il ne résiste point, il y aurait de la barbarie à l'égorger. D'ailleurs, il n'est point responsable des actions de son père; et son père ne fait que son devoir
lorsqu'il nous condamne à la mort, comme nous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs. »
« J'intercédai donc pour le fds du corrégidor, et mon intercession ne lui fut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu'il avait, et nous emmenâmes les chevaux des deux hommes que nous avions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nous conduisions à Mansilla. Nous nous en retournâmes ensuite au souterrain, où nous arrivâmes le lendemain quelques moments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver la trappe levée; et notre surprise devint encore plus grande lorsque nous vîmes dans la cuisine Léonarde liée. Elle nous mit au fait en deux mots. Le souvenir de ta colique nous fit rire; nous admirâmes comment tu avais pu nous tromper : nous ne t'aurions jamais cru capable de nous jouer un si l)on tour, et nous te le pardonnâmes à cause de Finvention. Dès que nous eûmes détaché la cuisinière, je lui donnai ordi-e de nous apprêter à manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux à l'écurie, où le vieux nègre, qui n'avait reçu aucun secours depuis vingt-quatre heures, était à l'extrémité. Nous souhaitions de le soulager, mais il avait perdu connaissance; et il nous parut si bas, que, malgré notre bonne volonté, nous laissâmes ce pauvre diable entre la vie et la mort. Cela ne nous empêcha pas de nous mettre à table; et, après avoir amplement déjeuné, nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous reposâmes toute la journée. A notre réveil, Léonarde nous apprit que Domingo ne vivait plus. Nous le portâmes dans le caveau où tu dois te souvenir d'avoir couché, et là nous lui fîmes des funérailles comme s'il eût eu l'honneur d'être un de nos compagnons.
« Cinq ou six jours après, il arriva que, voulant faire
une course, nous rencontrâmes un matin, à la sortie
du bois, trois brigades d'archers de la Sainte-Her-
mandad, qui semblaient nous attendre pour nous
charger. Nous n'en aperçûmes d'abord qu'une. Nous
la méprisâmes, bien que supérieure en nombre à notre troupe, et nous l'attaquâmes; mais, dans le temps que nous étions aux mains avec elle, les deux autres, qui avaient trouvé moyen de se tenir cachées, vinrent tout à coup fondre sur nous; de sorte que notre valeur ne nous servit de rien. Il fallut céder à tant d'ennemis. Notre lieutenant et deux de nos cavaliers périrent <lans cette occasion. Les deux autres et moi nous fûmes enveloppés et serrés de si près, que les archers nous prirent; et, tandis que deux brigades nous conduisaient à Léon, la troisième alla détruire notre retraite, qui avait été découverte de la manière que je vais te le dire. Un paysan de Luceno, en traversant la forêt pour s'en retourner chez lui, aperçut par hasard la trappe de notre souterrain que tu n'avais pas abattue, car c'était justement le jour que tu en sortis avec la dame. Il se douta bien que c'était notre demeure. Il n'eut pas le courage d'y entrer. Il se contenta d'observer les environs; et, pour mieux remarquer l'endroit, il écorça légèrement avec son couteau quelques arbres voisins, et d'autres encore de distance en distance, jusqu'à ce qu'il fût hors du bois. Il se rendit ensuite à Léon pour faire part de cette découverte au corrégidor, qui en eut d'autant plus de joie que son fils venait d'être volé par notre compagnie. Ce juge fit rassembler trois brigades pour nous arrêter, et le paysan leur servit de guide.
« Mon arrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pour tous les habitants. Quand j'aurais été un général portugais fait prisonnier de guerre, le peuple ne se serait pas plus empressé de me voir. « Le voilà, disait-on, le voilà, ce fameux capitaine, la terreur de cette contrée! II mériterait d'être démembré avec des tenailles, de même que ses deux camarades. » On nous mena devant le corrégidor, qui commença de m'insulter. « Eh bien, me dit il, scélérat, le ciel, las des désordres de ta vie, t'abandonne à ma justice! — Seigneur, lui répondis-je, si j'ai commis bien des crimes,
lOô palve^ choisies de lesaue
du moins je n*ai pas la mort de votre fils unique à me reprocher: j*ai conservé ses jours; vous m'en devez quelque reconnaissance. — Ah * misérable, sécria-t-il. c'est bien avec des gens de ton caractère qu'il faut garder un procédé généreux! Et quand même je voudrais te sauver, le devoir de ma charge ne me le permettrait pas. » Lorsqu'il eut parlé de cette sorte, il nous fit enfermer dans un cachot, où il ne laissa pas languir mes compagnons- Ils en sortirent au bout de trois jours pour aller jouer un r«>le tragique dans la grande place. Pour moi. je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crus qu'on ne diflerait mon supplice que pour le rendre plus terrible, et je m'attendais eniîn à un genre de mort tout nouveau, quand le corrégidor. m'ayant fait ramener en sa présence, me dit : c Écoute ton arrêt ! Tu es libre. Sans toi. mon tils unique aurait été assassiné sur les grands chemins. Comme père j*ai voulu reconnaître ce service, et comme juge, ne pouvant fabsoudre. j'ai écrit à la cour en ta faveur: j'ai demandé ta grâce, et je l'ai obtenue. Va donc où il te plaira! Mais^ ajouta-t-il. crois-moi. profite de cet heureux événement. Rentre en toi-même, et quitte pour jamais le brigandage. »
« Je fus pénétré de ces paroles, et je pris la route de Madrid, dans la résolution de faire une fin et de vivre doucement dans cette ville. J y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela^ Je ne gagnerais rien à le chicaner. Pour éviter l'oisiveté, j'ai acheté une charge d'alguazil^ que j'exerce comme si toute ma vie je n'eusse fait autre chose. Mes confrères se seraient par bienséance opposés à ma réception s'ils eussent su mon histoire. Heureusement ils l'ignorent ou feignent de l'ignorer, ce qui est la même chose : car. dans cet honorable corps, chacun
a intérêt de cacher ses faits et gestes. On n'a, Dien merci, rien à se reproclier les uns aux autres. Au diable soit le meilleur! Cependant, mon ami, continua Uolando, je veux te découvrir ici le fond de mon ame. La profession que j'ai embrassée n'est guère de mon goût; elle demande une conduite trop délicate et trop mystérieuse : on n'y saurait faire cpie des tromperies secrètes et subtiles. Oh! je regrette mon premier métier. J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau; mais il y a plus d'agrément dans l'autre; et j'aime la liberté. J'ai bien la mine de me défaire de ma charge, et de partir un beau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources du Tage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitée par une troupe nombreuse, et remplie de sujets catalans : c'est faire son éloge en un mot. Si tu veux m'accompagner,nous irons grossir le nombre de ces grands hommes. Je serai, dans leur compagnie, capitaine en second; et pour t'y faire recevoir avec agrément, j'assurerai cjue je t'ai vu dix fois combattre à mes côtés. J'élèverai ta valeur jusqu'aux nues; je dirai plus de bien de toi qu'un général n'en dit d'un officier qu'il veut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu as faite : cela te rendrait suspect; je tairai l'aventure. Eh bien, ajouta-t-il, es-tu prêt à me suivre? J'attends ta réponse.
— Chacun a ses inclinations, dis-je alors à Rolando; vous êtes né pour les entreprises hardies, et moi pour une vie douce et tranquille.
— Je vous entends, interrompit-il; la dame que l'amour vous a fait enlever vous tient encore au cœur; et sans doute vous menez avec elle à Madrid cette vie douce que vous aimez. Avouez, monsieur Gil Blas, que vous mangez ensemble les pistoles c{ue vous avez emportées du souterrain. »
Je lui dis qu'il était dans l'erreur, et cjne, pour le désabuser, je voulais en dînant lui conter l'histoire de la dame; ce que je fis effectivement; et je lui appris
102 l'AGES CHOISIES DE LESAGE
aussi tout ce qui m'était arrivé depuis que j'avais quitté la troupe. Sur la fin du repas, il me remit encore sur les sujets catalans. Il m'avoua même qu'il avait résolu de les aller joindre, et fit une nouvelle tentative pour m'engager à prendre le même parti. Mais, voyant qu'il ne pouvait me persuader, il changea tout à coup de contenance et de ton ; il me regarda d'un air fier, et me dit fort sérieusement :
« Puisque tu as le cœur assez bas pour préférer ta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagnie de braves gens, je t'abandonne à la bassesse de tes inclinations. Mais écoute bien les paroles que je vais te dire : qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire! Oublie que tu m'as rencontré aujourd'hui, et ne t'entretiens jamais de moi avec personne; car, si j'apprends que tu me mêles dans tes discours..., tu me connais : je ne t'en dis pas davantage. »
A ces mots il appela l'hôte, paya l'écot, et nous nous levâmes de table pour nous en aller. (III, 2.)
Un petit-maître.
Gil Blas ne reste pas longlemps chez Castil Blazo : il entre, comme valet de chambre, chez un petit-maître, don Mathias de Silva. 11 s'y présente à une heure de l'après-midi, conduit par l'intendant Rodriguez.
Don Mathias venait en effet de se lever. Il était encore en robe de chambre, et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avait une jambe étendue; il se balançait en râpant du tabac. Il s'entretenait avec un laquais, qui, remplissant par intérim l'emploi de valet de chambre, se tenait là tout prêt à le servir.
« Seigneur, lui dit l'intendant, voici un jeune homme que je prends la liberté de vous présenter pour remplacer celui que vous chassâtes avant-hier. Melendez, votre marchand, en répond; il assure que c'est un garçon de mérite, et je crois que vous en serez fort satisfait.
— C'est assez, répondit le jeune seigneur; puisque c'est vous qui le produisez auprès de moi, je le reçois aveuglément à mon service. Je le fais mon valet de chambre, c'est une affaire finie. Rodriguez, ajouta-t-ih parlons d'autres choses. Vous arrivez à propos, j'allais vous envoyer chercher. J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, mon cher Rodriguez. J'ai joué de malheur cette nuit; avec cent pistoles que j'avais, j'en ai encore perdu deux cents sur ma parole. Vous savez de quelle conséquence il est pour des personnes de condition de s'acquitter de cette sorte de dette. C'est proprement la seule que le point d'honneur nous oblige à payer avec exactitude. Aussi ne payons-nous pas les autres religieusement. Il faut donc trouver deux cents pistoles tout à l'heure, et les envoyer à la comtesse de Pedrosa.
— Monsieur, dit l'intendant, cela n'est pas si difficile à dire qu'à exécuter. Où voulez-vous, s'il vous plaît, que je prenne cette somme? Je ne touche pas un maravédis ^ de vos fermiers, quelque menace que je puisse leur faire. Cependant il faut que j'entretienne honnêtement votre domestique ^ et que je sue sang et eau pour fournir à votre dépense. Il est vrai que jusqu'ici, grâces au ciel, j'en suis venu à bout; mais je ne sais plus à quel saint me vouer; je suis réduit à l'extrémité.
— Tous ces discours sont inutiles, interrompit don Mathias, et ces détails ne font que m'ennuyer. Ne prétendez-vous pas, Rodriguez, que je change de conduite et que je m'amuse à prendre soin de mon bien? L'agréable amusement pour un homme de plaisir comme moi!
— Patience, répliqua l'intendant, au train cjue vont les choses, je prévois que vous serez bientôt débarrassé pour toujours de ce soin-là.
1. Maravcdis : trente-quatrième partie d'un réal, un peu moins d'un centime.
2. Voh-e domestique, c'est-à-dire Vintcrleur de voire ménage.
— Vous me fatiguez, repartit brusquement le jeune seigneur; VOUS m'assassinez. Laissez-moi me ruiner sans que je m'en aperçoive. Il me faut, vous dis-je, deux cents pistoles; il me les faut.
— Je vais donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieillard qui vous a déjà prêté de l'argent à grosse usure?
— Ayez recours, si vous voulez, au diable, répondit don Mathias; pourvu que j'aie deux cents pistoles, je ne me soucie pas du reste. »
Dans le moment qu'il prononçait ces mots d'un air brusque et chagrin, l'intendant sortit; et un jeune homme de qualité, nommé don x\ntonio de Centellés, entra.
« Qu'as-tu, mon ami? dit ce dernier à mon maître. Je te trouve l'air nébuleux; je vois sur ton visage une impression de colère ! Qui peut t'avoir mis de mauvaise humeur? Je vais parier que c'est ce maroufle qui sort.
— Oui, répondit don Mathias; c'est mon intendant. Toutes les fois qu'il vient me parler, il me fait passer quelques mauvais quarts d'heure. Il m'entretient de mes affaires; il dit que je mange le fonds de mes revenus... L'animal! ne dirait-on pas qu'il y perd, lui?
— Mon enfant, reprit don Antonio,je suis dans le même cas. J'ai un homme d'affaires qui n'est pas plus raisonnable que ton intendant. Quand le faquin, pour obéir à mes ordres réitérés, m'apporte de l'argent, vous diriez qu'il donne du sien. Il me fait toujours de grands raisonnements. Monsieur, me dit-il. vous vous abîmez; vos revenus sont saisis. Je suis obligé de lui couper la parole pour abréger ses sots discours.
— Le malheur, dit don Mathias, c'est que nous ne saurions nous passer de ces gens-là; c'est un mal nécessaire.
— J'en conviens, répliqua Centellés... Mais attends, poursuivit-il en riant de toute sa force, il me vient une idée assez plaisante. Rien n'a jamais été mieux ima-
ii^iné. Nous pouvons rendre comiques les scènes sérieuses que nous avons avec eux et nous divertir de ce qui nous chagrine. Écoute : il faut que ce soit moi qui demande à ton intendant tout Fargent dont tu auras besoin. Tu en useras de même avec mon homme d'affaires. Qu'ils raisonnent alors tous deux tant qu'il leur plaira; nous les écouterons de sang-froid. Ton intendant viendra me rendre ses comptes; mon homme d'affaires ira te rendre les siens. Je n'entendrai parler que de tes dissipations; tu ne verras que les miennes. Cela nous réjouira. »
Mille traits brillants suivirent cette saillie, et mirent en joie les jeunes seigneurs, qui continuèrent de s'entretenir avec beaucoup de vivacité. Leur conversation fut interrompue par Gregorio Rodriguez, qui rentra suivi d'un petit vieillard qui n'avait presque point de cheveux, tant il était chauve. Don Antonio voulut sortir.
« Adieu, don Mathias, dit-il ; nous nous reverrons tantôt. Je te laisse avec ces messieurs; vous avez sans doute quelque affaire sérieuse à démêler ensemble.
— Eh! non, non, lui répondit mon maître, demeure; tu n'es pas de trop. Ce discret vieillard que tu vois est un honnête homme qui me prête de l'argent au denier cinq *.
— Comment au denier cinq ! s'écria Centellés d'un air étonné. Vive Dieu! je te félicite d'être en si bonnes mains. Je ne suis pas traité si doucement, moi ; j'achète l'argent au poids de l'or. J'emprunte d'ordinaire au denier trois ^.
— Quelle usure! dit alors le vieil usurier; les fripons! songent-ils qu'il y a un autre monde ! Je ne suis plus surpris si l'on déclame tant contre les personnes qui prêtent à intérêts. C'est le profit exorbitant que
1. Prêter au denier cinq signifie prêter en exigeant un denier de revenu pour cinq prêtés : nous dirions aujourd'hui prêter à 20 p. 100.