Janvier 1710. (Note de l'aut
l'estomac et sur le visage. Il fallait que je fusse bien mal, puisque je n'eus même pas la force de jurer.
J'étais cependant plein de connaissance et j'entendais mes camarades, qui se sentant trop faibles pour pouvoir me secourir, s'entre-demandaient s'il n'y avait personne parmi eux qui fût assez fort pour se lever, et assommer ce malheureux. J'ignorais ce que c'était que la patience, et j'en pris un pénible essai pendant le reste de la journée. Je n'ai de ma vie prié Dieu de si bon cœur qu'alors. Je ne lui demandais seulement que de me renvoyer la santé pour un quart d'heure. Le motif de ma prière ne la rendait pas digne d'être exaucée. Aussi ne le fut-elle point.
Je voulus prendre le soir quelque nourriture si l'on peut appeler de cette sorte la valeur d'une demi-once de mie de pain trempée dans de l'eau. Cela ne laissa pas de me procurer trois ou quatre heures de sommeil la nuit suivante, de façon que, le lendemain matin, je crus que j'allais reprendre des forces. Sur les dix heures mon ennemi, qui venait apparemment de déjeuner de quelque aumône qui lui avait été faite, se coucha sur la paille assez près de moi et s'endormit presque aussitôt. J'en ressentis une secrète joie, et, me disposant sans balancer à écraser un homme qui s'offrait à ma vengeance, je commençai à me tramer vers lui en roulant avec moi mon chevet, qui était l'unique instrument dont je pusse me servir pour réussir dans mon dessein. Lorsque je fus près de ma victime, j'implorai intérieurement l'assistance du ciel, comme si je me fusse préparé à faire la plus belle action du monde, et ne doutant point que le Seigneur ne soutînt mon bras, de même qu'il avait fait celui de Judith : mais, quoique la pierre ne pesât que sept ou huit livres, il me sembla, quand je me mis en devoir de la lever pour casser la tête de mon ennemi, qu'elle était aussi pesante que le rocher de Sisyphe.
Quelle mortification pour moi de voir mon attente trompée !
a Hé quoi! disais-je tout bas, après avoir cent fois enlevé de terre des poids de cinq cents livres, je ne puis aujourd'hui en lever un de sept! Ciel! faut-il que ma faiblesse trahisse mon ressentiment ! »
Je fus si touché de cette pensée et je sentis mon cœur pressé d'une si vive douleur que je ne pus m'empêcher de fondre en larmes. C'était pour la première fois de ma vie que j'en répandais. Mes camarades de leur côté, attentifs à mon action, s'étant aperçus que je n'avais fait qu'un effort inutile pour me venger, ne purent retenir leurs pleurs. Une scène si touchante attendrit le geôlier qui passa dans ce temps-là : il demanda pourquoi nous étions si fort affligés, et, quand il eut appris la cause généreuse de mon désespoir, car je ne lui en fis pas un mystère, il me dit d'un air compatissant qu'il aurait soin de moi, parce qu'il aimait les braves gens.
Master Paipre, par cette rare pitié, découvrait son caractère inhumain; s'imaginant voir dans mon procédé toute la barbarie et la férocité dont il était pétri, il ne pouvait se défendre de s'intéresser pour un homme qui lui paraissait sympathiser avec lui. Deux heures après il m'en donna de bonnes marques : on m'apporta de sa part dans une écuelle de la soupe de son propre pot, avec un petit morceau de bœuf pardessus. Je bus un peu de bouillon et suçai une partie de la viande après en avoir fait part à mes confrères dont il y en eut deux qui refusèrent de manger, pour être, disaient-ils, plus tôt délivrés de tous leurs maux. Véritablement l'un expira la nuit suivante, et ^'autre se trouva deux jours après étouffé de quantité de terre et d'ordures qu'il avait avalées.
Pour moi. livré aux maximes des sauvages dont j'avais été imbu dès mon enfance, je me raidissais contre mon sort. Je ne respirais que la vengeance et je ne mangeais que pour devenir en état de satisfaire cette passion. Je faisais serment à mes malheureux flibustiers de ne pas laisser leurs peines impunies,
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leur protestant que, si je me prêtais au soin que le geôlier prenait de me conserver la vie, ce n'était uniquement que pour les venger. Serment que je n'ai que trop bien gardé dans la suite, pour les péchés des premiers Anglais qui me tombèrent entre les mains au sortir de ma prison. J'en demande pardon à Dieu présentement; mais j'ose dire que je ne devins cruel qu'à leur exemple. On sait qu'auparavant je traitais avec beaucoup d'humanité les prisonniers que je faisais.
Quoique je me fusse attiré la compassion de master Paipre, les égards qu'il avait pour moi n'allaient pas jusqu'à me fournir des consommés et autres aliments confortatifs. Sa générosité ne s'étendait pas si loin, et ce qu'il appelait me bien nourrir, n'était autre chose que de ne me pas laisser mourir de faim. J'aurais néanmoins été très content de lui, s'il eût voulu à ma considération pousser la charité jusqu'à soulager mes camarades; mais ils n'avaient pas eu comme moi le bonheur d'acquérir son estime. Je les vis enfin périr tous l'un après l'autre.
J'avais remarqué plus d'une fois que ceux des autres prisonniers qui savaient quelque métier et que des bourgeois de Kinfelt venaient chercher le matin et ramenaient le soir, après les avoir fait travailler tout le jour, étaient les moins misérables. S'ils menaient une vie dure et pénible, ils avaient la consolation de manger tout leur soûl : ce qui me paraissait le plus grand des plaisirs après celui de la vengeance. Je résolus donc de dire au premier artisan qui viendrait demander un ouvrier, que j'étais de sa profession. La fortune qui me persécutait me fit tomber en mauvaises mains. Il se présenta un armurier chez lequel personne n'avait envie d'aller. Il passait pour un brutal, qui prenait des ouvriers plutôt pour les battre que pour les faire travailler. Je ne fus pas dans sa maison que je m'aperçus bien que ce n'était pas une trop bonne pâte d'homme. Il avait un son de voix rude et l'air du monde le plus méchant.
Il me donna d'abord un canon de fusil à limer. Je m'y pris assez bien pour qu'il n'eût rien à me dire. Il est vrai que j'étais merveilleusement excité au travail par la vue d'un grand chaudron qui était sur le feu, et dans lequel je voyais pêle-mêle de la purée, des oignons, des choux, et des croûtes de pain. Tout cela me faisait venir l'eau à la bouche, et m'inspirait de l'ardeur pour la besogne. Enfin le moment de manger, ce moment délicieux, arriva, et, pour comble de bonheur, au lieu de me donner une simple portion, comme je m'y attendais, on me fit l'honneur de me permettre de porter la main au chaudron, sans en prévoir les conséquences : car peut-être m'aurait-on taillé mes morceaux, si l'on eût deviné le ravage que j'y allais faire. Cependant l'armurier, sa femme et sa fille, bien loin de témoigner qu'ils se repentissent de m'avoir laissé la liberté de manger à discrétion, paraissaient se divertir à me voir dévorer ce qu'il y avait dans le chaudron. La fille de l'armurier, surtout étonnée de mon appétit, dit à son père :
« Assurément cet homme-là n'est pas fait comme nous : il faut qu'il soit creux jusqu'aux talons. 11 a lui seul beaucoup plus mangé que nous tous.
— Cela est vrai, répondit le patron, et il va sans doute travailler à proportion ; autrement nous ne serons pas amis. »
C'était bien mon dessein. J'étais trop content de mon dîner, pour ne pas m'attacher au travail. Je voulais conserver une si bonne pratique, et, pour mieux faire ma cour au maître, je me serais volontiers mis en chemise, si j'en eusse eu une; mais je n'avais plus depuis longtemps qu'une méchante veste de toile, que la modestie me défendait de quitter. Je me mis donc joyeusement à l'ouvrage, et pendant un quart d'heure cela n'alla pas mal. Je me sentais seulement les bras un peu plus pesants qu'avant le dîner. J'étais si rempli de la bonne chère que j'avais faite, que j'aurais eu besoin d'une méridienne de trois ou quatre heures,
pour me remettre en train de bien faire. Je ne respirais qu'avec beaucoup de peine, et le sommeil par malheur commençait à vouloir me surprendre. J'avais beau, pour l'écarter de mes sens, faire tous les efforts possibles, il répandait sur moi ses plus doux pavots; la lime me tombait des mains; je m'endormais debout.
L'armurier qui m'observait, ne trouvant pas son compte à mes petits assoupissements, me réveilla la première fois d'un ton de voix si terrible, que d'un demi-quart d'heure il ne me prit envie de m'endormir; mais le sommeil était trop attaché à sa proie pour l'abandonner, et je cédai de nouveau à ses vapeurs, Alors le patron, employant pour me réveiller un moyen plus efBcace, m'appliqua sur l'omoplate un coup de lime des plus furieux, et dont je fus grièvement blessé. Il n'en fallait pas tant pour dissiper entièrement mon sommeil et me mettre en fureur contre l'armurier. Je lui déchargeai à l'instant sur la tête un si rude coup du canon de fusil que je limais, qu'il n'eut pas besoin d'un second pour tomber à mes pieds sans sentiment.
Sitôt que je le vis à terre et noyé dans son sang, je sortis de sa maison et pris la fuite sans savoir où je devais me réfugier.
.... Je marchai toute la nuit, jusqu'au jour, au travers des terres, tirant toujours vers le nord, comme un homme qui avait dessein de se rendre à Cork, d'où je n'ignorais pas qu'il partait souvent des vaisseaux pour l'Amérique. Au lever du soleil je gagnai un bois, où je me reposai jusqu'à midi. Puis, je me remis en chemin et le reste de la journée je ne m'arrêtai en aucun endroit.
La crainte de tomber entre les griffes des connétables ^ m'empêchait de suivre les routes ordinaires : ce qui était cause que je faisais six fois plus de chemin que je n'en aurais fait, si je n'eusse eu rien à redouter.
]. On dit aujourd'hui les constahles : ce sont les agents de police.
Le soir je soupai de quelques choux que j'attrapai en passant par un jardin. J'en mangeai les cœurs, et je me fis la nuit une couverture et un matelas des plus grandes feuilles. Une si mauvaise nourriture et la fatigue d'une longue traite me rendirent si faible, que le troisième jour, ne pouvant plus marcher, je fus obligé de me coucher dans une prairie, qui me servit à deux usages, à me délasser et à me faire subsister. Il est vrai que mon estomac, ne pouvant s'accommoder longtemps d'un pareil mets, ne manqua pas de s'en défaire, si bien que je tombai dans une inanition qui aurait été infailliblement suivie de ma mort, si un homme charitable, averti par des enfants qui m'avaient vu manger de l'herbe, .ne fût venu me secourir avec deux autres personnes, qui ine transportèrent dans un village voisin.
Beauchêne ne parvient à s'échapper qu'à travers mille dangers auxquels tout autre que lui aurait succombé. Repris par les constables, il s'évade de nouveau, et se réfugie dans une étable à pourceaux, à moitié mort de faim, grelottant de fièvre. Il est enfin recueilli par une généreuse dame irlandaise qui le garde chez elle pendant deux mois, jusqu'à son entier rétablissement, et le fait embarquer, sous un faux nom, sur un navire à destination des Antilles.
En reconnaissant à Saint-Domingue le cap Tiburon, comme on fait ordinairement en allant d'Europe à la Jamaïque, le capitaine me fît descendre dans la chaloupe, et porter à terre. De là, je me rendis d'habitation en habitation au Petit-Goave, où M. de Choiseul fut extrêmement surpris de me revoir.
Il ne put sans frémir d'indignation entendre le récit que je lui fis des rigoureux traitements que j'avais reçus à la Jamaïque et en Irlande. Je les lui peignis si vivement qu'il applaudit à l'impatience que je lui témoignai de m'en venger, moi et tous les misérables qui avaient péri dans ce long et cruel esclavage. Tandis que j'étais dans une si belle disposition, il me donna un vaisseau nommé le Brave, et pour associés quatre-
vingt-dix hommes qu'il sut rassembler en moins d'un mois et qui tous étaient fort propres à seconder mes intentions.
J'eus bientôt mis à la voile avec de pareils camarades. Il y avait plus de deux ans que je ne m'étais vu de coutelas au côté. Je brûlais d'impatience d'essayer sur des Anglais si je savais encore m'en servir. Au lieu d'en attendre l'occasion qui pouvait me faire languir longtemps , je l'allai chercher sur les côtes de la Jamaïque, en croisant témérairement jusqu'à la vue de ses ports.
Le premier vaisseau que nous rencontrâmes et qui était destiné à porter tout le poids de notre vengeance et de notre fureur, n'avait que dix-huit pièces de canon et cent trente hommes d'équipage. Le capitaine qui le commandait était un malin borgne qui avait déjà eu affaire à des flibustiers. Dès qu'il vit que nous en étions, et que nous nous disposions à l'attaquer, bien éloigné de prendre chasse, il parut vouloir nous tenir tête, ou du moins parlementer avec nous. Effectivement il nous envoya sa chaloupe pour nous proposer de passer chacun son chemin. Il nous fît dire qu'il croyait que nous ne pouvions prendre un meilleur parti les uns et les autres ; qu'il savait bien qu'il n'y avait rien à gagner avec nous, et que si nous voulions détacher deux hommes pour aller sur son bord, il leur ferait voir qu'il ne portait rien qui valût seulement la poudre que nous tirerions, attendu qu'il avait malheureusement pour lui manqué sa cargaison; en un mot, qu'il n'y avait précisément que des coups à attraper de part et d'autre.
Le borgne disait la vérité; nous n'en doutions nullement, et il était de la prudence de n'en pas venir aux mains avec lui; mais nous cherchions les Anglais, et nous avions plus envie de les maltraiter que de leur enlever leurs richesses. Ce capitaine ayant appris par notre réponse que nous rejetions sa proposition, toute raisonnable qu'elle était, nous fit bien connaître que
la crainte n'y avait eu aucune part. Il vint à nous, courageusement et ne refusa point l'abordage. Néanmoins il s'en trouva mal et il l'ut obligé d'amener après un quart d'heure de combat.
Notre prise en effet justifia ce que le capitaine nous en avait dit : elle nous parut si pauvre que nous la fîmes sauter, après avoir mis à terre ce qui restait de l'équipage, et avoir fait subir à ces malheureux des traitements que le souvenir de ceux, que tant de Français avaient reçus à Kinfelt, rendait à peine excusables.
« Je ne vous laisse la vie, leur dis-je, qu'afin que vous mandiez à vos correspondants d'Irlande, que je trai- ,terai de cette façon tous les Anglais qui tomberont entre mes mains, jusqu'à ce que j'aie vengé du moins tète pour tête près de quinze cents prisonniers français qu'on a fait périr misérablement dans les prisons de Kinfelt. Qu'ils se souviennent du chevalier de Beauchêne, ajoutai-je : ils connaissent bien ce nom. Ce n'est ici qu'un prélude de ce qu'ils doivent attendre de moi. » {Aventures de Beauchêne, II.)
Chez les Hurons.
Le quatrième livre des Aventures de Beauchéne est en grande partie rempli par l'histoire romanesque d'une jeune Parisienne, M'^" Du Clos, qui, forcée de se retirer en Amérique à la suite de chagrins de famille, gagna la confiance d'une peuplade de Hurons, et fut malgré elle élevée à la dignité de Sakgcmie (ou souveraine). Un des amis de Beauchéne, le comte de Monneville, va lui reiulre visite et raconte ce qu'il a vu dans ce pays.
Un des messagers de M"^ Du Clos, s'étant détaché des autres pour lui porter la nouvelle de mon prochain départ pour sa cour, fît si grande diligence, cpie le deuxième jour de notre marche, cjuoiqu'il eût eu plus de soixante lieues à faire, nous rencontrâmes une escorte qu'il amenait au-devant de nous, et qui nous
conduisit plutôt en ambassadeurs qu'en simples parti culiers. Je ne doutai plus alors que cette demoiselle n'eût une grande autorité sur ce peuple. J'en fus surpris; mais mon étonnement augmenta bien encore, quand j'approchai du lieu de sa résidence ^4^
Je vis des plaines cultivées, des cabanes bâties solidement, des villages peuplés de gens de différentes professions. Cette personne adroite et politique avait rassemblé tout ce qu'elle avait pu trouver parmi ses sauvages de Français prisonniers que ce peuple gardait quelquefois pour apprendre d'eux l'art de faire la guerre, ou de soldats déserteurs qui s'accommodaient mieux de la vie libre que de l'a discipline militaire de' leur nation. La Sakgame, par le moyen de ces étrangers, avait établi des espèces d'écoles où les Hurons pour la plupart s'exerçaient e| réussissaient parfaitement aux arts les plus utiles à la société. Une vingtaine de cabanes, construites autour de celle de la souveraine , semblaient plutôt une bourgade dans ces déserts qu'une habitation de sauvages. Ces cabanes sont fort longues, elles contiennent chacune cinq ou six familles, et chaque famille souvent est composée de deux cents personnes. Comme on pouvait appeler cet endroit la capitale du pays, on n'y manquait de rien, et la police y était telle que les chefs de toutes ces cabanes s'assemblaient chaque jour chez la Sakgame pour tenir conseil avec elle sur ce qu'ils avaient à faire pour le bien public.
Comme ami de leur souveraine, je fus reçu avec des acclamations étonnantes. Elles étaient étonnantes en effet, et paraissaient plus propres à effrayer qu'à faire honneur. Le jeune homme qui m'accompagnait m'avoua dans la suite qu'il en avait eu peur, et qu'il s'était imaginé que ces sauvages s'applaudissaient par ces cris
X 1- Cette M"" Du Clos ressjinl)l(' par bien des côtes au Père Aul)ry OCAlala: il seinl)le que Chateaubriand, dans la description qu'il fait de l'idéal village des Missions, se soit souvenu des Hurons de Lcsage.
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<le nous avoir entre leurs mains et qu'ils allaient par notre mort déclarer la guerre aux Français.
La Sakgame avait trop de prudence pour ne pas suivre les coutumes de ses sujets dans les choses indifférentes. Quand nous nous présentâmes devant elle, nous la trouvâmes parée de colliers, de bracelets, de plumes et de fourrures. Il fallut, pour nous empêcher «de rire d'un attirail si bizarre, qu'elle gardât l'air sérieux et imposant qu'elle avait. Les anciens de la nation étaient à ses côtés et conservaient aussi une gravité surprenante. Ils portaient de riches robes de pelleteries qui semblaient donner un nouveau ridicule à leurs figures étranges et grotesques. (Nous ne pouvions pas dire d'eux ce que Cinéas dit à Pyrrhus des sénateurs romains.] Nous crûmes plutôt voir de vieux singes que des rois.
Après les premiers compliments et le cérémonial huronique, cfue la souveraine observa fort fidèlement, elle m'adressa la parole, me dit qu'elle mettait la peine que j'avais prise de venir la voir au-dessus de tous les services que je lui avais rendus; cju'elle me priait de trouver bon que pour ce jour-là et surtout pour les repas en cérémonie que nous prendrions ensemble avec les principaux de la nation, elle se conformât à leurs usages et de vouloir bien en faire autant nous-mêmes pour l'amour d'elle. Ce que nous lui promîmes d'exécuter de point en point. Nous commençâmes donc le festin par fumer, après avoir adressé ces mots au soleil :
« Tiens, soleil, fume. »
Car ils n'oseraient toucher au calumet sans avoir auparavant prié le soleil de fumer le premier : mais cet astre, aussi poli qu€ les sauvages, ne l'accepte jamais. Ce n'est pas qu'ils adorent le soleil, ni qu'ils le croient animé. On ne saurait même dire qu'il aient la moindre teinture de religion. Au reste ils sont fort exacts à suivre les coutumes cju'ils tiennent de leurs anciens, et celle-là en est une des plus sacrées.
Nous fûmes assez bien traités à la manière de France. Nous mangeâmes aussi par complaisance de plusieurs mets apprêtés à la mode du pays. Leur saganiitc fut fort de mon goût : c'est une bouillie très différente de celle que nous faisons de froment. Les vieillards n'eurent pas plutôt leurs portions dans leurs ouragans ou écuelles qu'ils se mirent à manger en gardant un profond silence. Nous fûmes obligés de les imiter pour donner notre attention à un jeune homme qui chanta pendant tout le souper à la place de M"" Du Clos : car, quand on régale quelqu'un, l'hôte chante à sa louange tout ce qui lui vient dans l'esprit; et, comme elle ne savait pas encore bien la langue, il avait été décidé qu'un des officiers chanterait pour elle. Je ne sais trop ce que ce chanteur put dire à notre honneur et gloire. Il nous loua peut-être sur notre adresse à prendre les castors sous la glace, ou sur le nombre des ennemis que nous avions tués, écorchés et dévorés.
J'aurais tort d'oublier que parmi les mets qui nous furent servis, il y en eut un auquel mon camarade et moi nous ne fûmes nullement tentés de toucher. C'était cependant le plat d'honneur. C'était comme le veau gras par la mort duquel ils célébraient notre arrivée. Enfin c'était le morceau le plus friand, le plus précieux et le plus estimé parmi eux. Cette pièce n'ornait leur table que dans les grandes cérémonies et passait pour la plus éclatante marque de distinction qu'ils pussent donner à des hôtes dignes de tous leurs égards. En un mot, ce plat si rare et si distingué des autres était un animal nommé chez eux chacora, et chez nous appelé chien, qu'ils avaient fait rôtir, pour que rien ne manquât à la splendeur et à la magnificence du banquet.
Nous couchâmes dans la cabane où logeaient les Français. J'y vis une forge, un atelier de charpentier, plusieurs fours à cuire du pain, et un pour la poterie de terre. On nous mit des draps à la française sur des nattes faites de paille de blé d'Inde, et couvertes de
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laine frisée de bœufs sauvages : ce qui valait bien nos matelas. Nous ne fûmes pas encore bien libres les jours suivants, qu'il nous fallut employer à honorer de notre présence les divertissements dont les anciens voulurent nous régaler en faisant danser devant nous leur jeunesse de Fun et de lautre sexe, et faire leur exercice militaire aux garçons les plus robustes avec les armes à feu. Ce qu'ils commençaient à exécuter passablement bien.
On nous conduisit pareillement en cérémonie à deux forts que la prudente Sakgame avait fait bâtir du côté du lac Ontario dans deux défdés par où les Iroquois étaient obligés de passer pour venir à eux. Ces forts, quoique ordonnés et conduits par un soldat qui n'avait aucune teinture des règles de la fortification, ne laissaient pas d'être assez réguliers selon le terrain, et si bien situés qu'on n'en pouvait approcher que par un seul endroit défendu par deux petits bastions et des palissades de pieux de douze mètres de haut; le tout bordé d'un parapet, d'où cent hommes à couvert en pouvaient accabler mille dans un pays où il n'y avait point de canons.
Nous aperçûmes en même temps des terres hérissées de froment, d'autres de maïs, de pois, de légumes et de chanvre, sans parler de collines entièrement défrichées et chargées de tabac. Ici des vignes sauvages, détachées des arbres qui les soutenaient et provignées à la manière des Européens, se présentaient à la vue ; là des pépinières ou pour mieux dire des forêts de jeunes châtaigniers, de pommiers et de noyers frappaient les regards et les occupaient fort agréablement.
J'en marquai de la surprise à M"'' Du Clos, qui me dit :
« Vous ne voyez encore rien. Tout cela n'est qu'une ébauche de ce que j'ai envie de faire. Si vous demeuriez dans ce pays-ci, et que la France vous fût aussi indifférente qu'à moi,, vous verriez dans dix ans le
canton de mes bons amis aussi beau que la plus fertile des provinces. »
A ces mots, se tournant vers les chefs des sauvages, elle leur répéta dans leur baragouin ce qu'elle venait de me dire en français : à quoi ils répondirent tous par une exclamation qui signifiait :
« Ah! que cela est bien dit! »
A la fin, ces bonnes gens nous laissèrent en liberté, d'abord que leur Sakgame les eut priés de ne se plus gêner en nous accompagnant sans pouvoir entendre nos conversations. Si la langue française était de l'hébreu pour eux , en récompense elle était assez familière à une douzaine de jeunes filles qui étaient aux côtés de leur souveraine, et lui faisaient une petite cour fort galante. Surtout les deux qu'elle avait amenées à notre habitation la savaient bien et l'ensei gnaient aux enfants de leur cabane...
Je lui demandai un jour pourquoi aucun Français ne logeait dans sa cabane.
« Je n'ai garde, me répondit-elle, de les tenir auprès de moi, de même de leur parler jamais en particulier: premièrement, parce que je ne veux plus paraître Française ni donner aux esprits inquiets la moindre occasion de penser que je songe à quitter ce pays-ci ; la seconde raison, que je veux bien vous avouer, quoiqu'avec quelque peine, c'est que j'ai plus de cou fiance en mes sujets qu'en ceux de Louis XIV, Noii. monsieur, je ne dormirais pas si tranquillement que jt le fais, si je me voyais à la merci de personnes qui font ici tous les jours des actions perfides. Ce qui n'est pas à la vérité fort surprenant, puisque, si vous en exceptez un petit nombre, les Français qu'on envoie en Canada sont tous des libertins chassés de leur patrie comme des perturbateurs du repos public.
« Je vous dirai encore, ajouta-t-elle, que j'ai pris pour mes Hurons une tendresse qu'ils méritent bien. Vous ne sauriez croire combien de pleurs, de cris et de gémissements leur a coûté une légère maladie que
j'eus il y a quelque temps, tandis que les Français qui sont dans cette habitation comptaient peut-être ce qui pourrait leur revenir de mes dépouilles. Aussi je distingue bien les uns des autres. Je ménage les Français, parce que j'ai besoin d'eux, mais sitôt que je pourrai m'en passer, je n'en garderai que trois ou quatre que je connais pour très honnêtes gens et qui sont dès à présent comme mes conseillers, puisqu'ils donnent dans mon conseil leurs avis de même que les anciens de la nation. Les deux principaux sont le soldat que vous avez vu occupé à faire fortifier l'île dont je prétends qu'on fasse un asile sûr en cas d'irruption de la part des Iroquois, le second est un Breton fort entendu et par l'avis duquel nous nous gouvernons pour améliorer le pays. Le premier est mon ministre de la guerre, et l'autre mon chancelier.
^ C'est celui-ci qui a fait transplanter dans ces lieux quantité de vignes sauvages qu'on trouve vers le lac Ontario. Il a même fait cueillir là tant de raisins qu'il nous en a fait une grosse provision de vin. Véritablement c'est un vin si rude qu'il n'est pas potable; mais il ne nous en est pas moins utile, nous en faisons de l'eau-de-vie, qui supplée à celle qu'on allait prendre à votre fort avant notre brouillerie avec le commandant. Mon Breton m'assure qu'il tirera encore de l'eau-de-vie de la lie du cidre, qu'il prétend faire des fruits de plusieurs milliers de pommiers que nous avons et dont il a choisi les plus beaux pour enter dessus de bonnes espèces de fruits qu'il a fait chercher jusqu'à Montréal et à Frontenac.
« Ce n'est pas tout, continua-t-elle, avant mon arrivée les femmes qui savaient filer au fuseau, faisaient de cette façon des capuchons, des couvertures de lit et des bandes en forme de jupons fort courts, le tout avec cette belle laine de cibolas ou bœufs sauvages que nous avons ici : mais depuis que j'ai fait semer du chanvre qui vient admirablement bien dans ce pays, j'ai introduit l'usage du linge, et il n'y a plus personne
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dans cette habitation qui ne porte des chemises, à la réserve des jeunes gens quand ils vont à la chasse, surtout des cibolas; comme ils s'écartent alors et vont fort loin vers le Sud-Ouest, ils ne veulent porter que leurs armes.
« Si quelque chagrin interrompt le cours des plaisirs que je prends à contempler mon ouvrage, c'est que je ne vois personne à ({ui je puisse inspirer rattachement que j'ai i)our mon habitation et qui soit capable d'achever de la rendre heureuse ou du moins de l'entretejiir après ma mort sur le pied où je l'aurai laissée. Cette réilexion m'alllige d'autant plus que mes sauvages se montrent plus reconnaissants du peu que j'ai fait pour eux; leur bonne foi, leur simplicité, leur bon cœur me les rendent si chers, que si l'on m'en séparait, je quitterais sans balancer ma famille et ma patrie pour les venir rejoindre.
— Je ne suis nullement étonné de votre extrême tendresse pour eux, interrompis-je en cet endroit : tant je suis persuadé qu'il est doux, dans quelques lieux qu'on soit, d'être honoré et comme adoré d'un peuple nombreux. Je ne sais si l'amour-propre n'entre pa,s pour quelque chose dans votre amitié pour ces bonnes gens.
— Vous n'en devez pas douter, reprit M^'^^ Du Clos : il y trouve parfaitement son compte. Je vois avec une satisfaction singulière le respect et l'amour qu'ils ont pour moi. Imaginez-vous ces autorités despotiques qui se font obéir d'un coup d'œil : telle est la mienne, et, j'ose dire encore plus agréable, puisqu'elle est fondée seulement sur l'affection et non sur la crainte.
« Je remarque même tous les jours qu'en bien des choses ils vont au-devant de ce qu'ils croient devoir me faire plaisir, et, pour se conformer à mes manières, ils s'écartent des leurs. C'était par exemple une coutume établie parmi eux d'entrer les uns chez les autres et de s'y asseoir à la première place qu'ils trouvaient sans dire mot ni sans faire la moindre politesse : pré-
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scntemonf, ils s'entro-saliient on inclinant un peu la tète en souriant, parce qu'ils ont observé que c'est ainsi que J'en use avec eux quand ils m'abordent.
« Ceux qui m'approchent le moins et qui sont à cinc[uante ou soixante lieues d'ici ne m'appellent que le bon Esprit, et l'amie du grand Onuntio d'en haut. Ils me donnent ce nom dei)uis que, me voyant docile sur la connaissance de Dieu, je les ai accoutumés à ne [)oint commencer d'entreprise considérable sans lever les yeux au ciel, pour demander l'assistance du grand Onuntio, qui a l'ait le ciel, la terre, le soleil, la lune, et tous les astres , qui nous a créés pour l'adorer et l'aimer, et qui ne veut pas que nous fassions de mal : ce qu'ils observent aujourd'hui fort religieusement, tant en ma présence qu'en mon absence. Ce qui fait voir combien il serait aisé de leur faire embrasser le christianisme, si les missionnaires qui l'entreprennent y apportaient autant de prudence qu'ils ont de zèle pour la gloire de Dieu : mais ces nouveaux apôtres, se regardant comme martyrs dès qu'ils mettent le pied sur ces terres, et renonçant à la vie, prennent effectivement toutes les mesures possibles pour arriver à ce but. Au lieu de paraître d'abord ne vouloir que le bien temporel de ces sauvages pour les conduire insensiblement au spirituel, ils débutent par déclamer contre leur religion dans des termes qui révoltent ces malheureux, qui s'imaginent entendre des blasphèmes, et par leur prêcher des vérités abstraites comme si des hommes grossiers pouvaient les comprendre. Comment ces auditeurs tout matériels croiraient-ils des mystères, eux qui ne sauraient croire d'autre bonheur au pays' des morts, à ce qu'ils disent, que celui de n'y avoir point de froid, d'y trouver de meilleur maïs, de l'eau-de-vie à discrétion, des chasses où le gibier se présentera de lui-même aux chasseurs et aura un goût exquis, et enfin une paix éternelle avec les Français et les Iroquois?
« Cependant quoique mes Hurons pensent de cette
sorte je ne crois pas quil soit impossible d'en faire de bons chrétiens. Si vous pouvez m'envoyer quelque habile missionnaire qui veuille ne rien précipiter, ne rien l'aire à sa tête, en un mot suivre mes conseils, je lui sauverai le martyre et l'aiderai à convertir ce canton de sauvages. C'est de quoi je vous prie d'informer le Père Recolet notre protecteur, et de lui mander en même temps que je travaille pour le service de Dieu et pour celui du roi en travaillant pour le bonheur de ce peuple. Que ce grand monarque le garantisse seulement de la fureur des Iroquois, et je réponds du reste. Priez aussi Sa Révérence de ne rien épargher pour effacer les mauvaises impressions qu'ont pu faire sur l'esprit du gouverneur les plaintes de quelques missionnaires au sujet des Hurons, qu'ils ont voulu faire passer pour un peuple inconstant, perfide et barbare, pour s'être conduit suivant les usages de sa nation reçus des anciens. Les Hurons, a-t-on dit, ont tué, ont mangé les prisonniers qu'ils ont faits, quand on a tenté des descentes sur leurs côtes. Ce sont les sauvages les plus cruels, des anthropophages, des monstres.... Eh, bon Dieu! devaient-ils faire autrement? Jugez-en sans prévention'.
« Ils voient arriver chez eux des ennemis qui n'ont à leurs yeux rien que de terrible, de monstrueux, de surnaturel, qui conduisent sur les flots une habitation tout entière, qui ont des tonnerres à leur disposition et sont presque invulnérables. Que de prodiges! Le moyen de n'en être pas épouvanté ! .Si les Hurons en défendant leurs vies ont le bonheur de se saisir de
1. Il est bien inutile de remarquer qu'on ne saurait prendre au sérieux cette apologie paradoxale de l'anthropophagie des Hurons. Toutes ces pages sentent étrangement leur xviii" siècle! Cet amour des bons sauvages, des hommes de la nature, deviendra un article de foi chez tous les auteurs depuis Lesage jusqu'à Chateaubriand, en passant par Prévost, Rousseau, et Bernardin. Voltaire ressassera ce thème, mais sans y croire vraiment : ce sera chez lui une arme de polémique.
LES AVENTURES DE nEAUCIlÈNE 335
quelqu'un de ces redoutables ennemis, pourquoi ne le tueront-ils pas pour s'en défaire? II y aurait de l'imprudence à l'épargner. Oui, mais, dira-ton, pourquoi le manger? Hé! pour quelle raison voulez-vous qu'ils ne le mangent pas? C'est leur coutume de traiter ainsi les ennemis qu'ils peuvent prendre. Trouverionsnous bien raisonnable un chasseur qui n'ayant jamais vu que des perdrix rouges n'en tuerait pas une grise qui viendrait dans son canton, ou qui, l'ayant tuée et la voyant grosse et grasse, l'enfouirait plutôt que de la manger? Nous ne jugerions jamais témérairement, si, laissant là nos préjugés, nous nous mettions à la place de ceux de qui nous voulons être les juges.
« Si les peuples de ce nouveau monde, nous prévenant dans l'art de la navigation, étaient venus les premiers à la découverte de nos côtes, que n'auraientils pas eu à raconter de la France à leur retour chez eux? « Ayant découvert au nord-ouest une terre « inconnue, diraient-ils, nous résolûmes d'y descendre « pour en prendre possession au nom du chef de notre « nation et d'y faire adorer nos dieux. Quelques « pêcheurs dont nous tâchâmes de nous saisir pour « nous informer du pays et dés peuples qui l'habitaient, « s'étant enfuis sur une grosse habitation voisine, ces « barbares, au lieu de nous offrir du tabac et du maïs, « ou du moins de nous laisser chasser et prendre de « l'eau, firent pleuvoir sur nous une grêle de gros « cailloux noirs et ronds qui nous renversaient sans « que nous vissions les gens qui nous les jetaient. Ce « n'était que fumée, éclairs et coups de tonnerre épou- « vantables. Ceux des nôtres que nous avions mis à « terre, se sentant frappés et ne sachant contre qui se « défendre, regagnèrent nos canots et prirent le large. « Alors plusieurs de ces sauvages sortirent de dessous « leur habitation comme les bètes farouches sortent « de leurs antres quand la nuit commence. Ils nous « parurent tout couverts de peaux de différentes cou- « leurs, d'une figure extraordinaire et vêtus de façon
330 l'AGES CHOISIES DE LESAGE
« (ju'on (lirait qu'ils doivent avoir de la peine à se « rcniuer. Ils examinèrent attentivement nos morts « étendus sur le rivage, et, au lieu d'en manger la chair ft encore toute fraîche, ils les enfouirent sous terre « ignominieusement, les méprisant plus que les oi'i- « gnacs et que les moindres bêtes de leurs forêts.
« La nécessité d'avoir de l'eau et des vivres nous « obligea néanmoins à prendre terre à quelques jour- « nées de là dans un lieu qui semblait désert ëi où « [)ourtant nous fûmes bientôt entourés de figures «. semblables aux premières, mais moins farouches. « Nous ne vîmes que leurs visages et leurs mains, « dont ils n'ont pas l'esprit de cacher la couleur « blanche et livide en la couvrant des diverses peiji- « turcs que nous savons, si bien mettre en œuvre. « Nous leur présentâmes le calumet de paix et nos « plus belles peaux, après quoi ils nous abordèrent en « nous parlant dans une langue bizarre et dont nous « n'entendîmes pas un mot. Nous leur fîmes toutefois « comprendre par nos signes que nous avions besoin « d'eau et de vivres. Ils nous apportèrent d'une espèce « de sagamité cuite et dure dont ils mangèrent les « premiers et que nous trouvâmes assez bonne. Ils « burent aussi devant nous d'une eau préparée et dont « la couleur nous fut suspecte. Ils l'apportaient dans « de petites peaux rondes, dures, transparentes et fort « bien travaillées; mais nous n'osâmes en boire et ils « furent obligés de nous donner de l'eau dont nous « remplîmes nos outres.
« Nous remarquâmes, pendant quelques jours que « nous mîmes à faire nos i)rovisions, que ces sauvages « n'avaient point de dieux; du moins nous ne leur en « vîmes pas porter à qui ils rendissent hommage. Ils « ont cependant une vénération superstitieuse pour « les sauterelles, les chauves-souris et les lézards, « parce qu'ils nous empêchaient d'en manger. II y a « apparence aussi qu'ils croient qu'après cette vie il « n'y en a pas une autre dans le pays des morts : car,
« lorsque quelqu'un meurt chez eux, fût-ce un de leurs « chefs, ils ne lui donnent ni maïs, ni ustensiles, « ni armes, pas même des esclaves pour le servir dans « l'autre monde.
« Nous eûmes pitié de l'aveuglement de ces misé- « râbles. Nous les suivîmes un jour dans un lieu où « ils portaient en chantant un de leurs morts, et que « nous crûmes être un temple. Nos piaces nous aver- « tirent d'y faire porter notre grand Dieu Widzipudzili « qu'ils leur montrèrent en les exhortant à reconnaître « leur erreur, et à profiter de l'avantage qu'ils avaient « de pouvoir jeter la vue sur le plus grand des dieux; « mais, bien loin de se prosterner devant lui comme nos « piaces et de l'adorer avec eux, ces impies eurent « l'imprudence de renverser d'une main profane ce « dieu terrible, de lui rompre les jambes et de lui « arracher les ailes. A ce spectacle, saisis d'une juste « horreur, les Prêtres de Widzipudzili fondirent sur « ces infâmes pour venger notre Dieu par leur mort et « par le pillage du temple; mais, moins forts que cou- « rageux, nos piaces furent arrêtés et liés étroitement; « pour nous, ayant promptement regagné nos canots, « nous échappâmes à ces furieux, mais nous eûmes le « chagrin de voir avant notre départ nos généreux « prêtres dévorés par les flammes à la vue de notre « petite flotte. »
« Je vous demande présentement, ajouta M"« Du Clos, si cette relation que ferait un Américain serait insensée.
— Non, vraiment, lui dis-je, et vous ne plaidez pas mal la cause de vos sauvages. Je ne m'étonne plus si vous vous plaisez ici. Vous voilà devenue Américaine. Vous préférez cette habitation à Paris, votre cabane au Louvre, et les Hurons aux Français.
— Vous en dites trop ^ reprit-elle, ce serait préférer un diamant brute à un poli; mais au moins cela
1. Lesage trouve sans doute que la Sakgame est allée un peu loin : il essaie d'atténuer la portée de ses beaux raisonnements.
prouve que les sauvages peuvent penser des Français ce que les Français pensent des sauvages. * La Sakgame en cet endroit cessa de parler...
Cette histoire, on devrait plutôt dire ce conte philosophique. a son épiloiiue au livre IV du roman de Lesage, et cette conclusion fait un peu moins d'honneur en somme aux bons llurons (jue le reste du récit.
« Cette incomparable demoiselle ne vécut pas longtemps après votre départ de ce pays. Sa mort a été fatale pour bien des personnes, et laurait été pour moi-même, si elle eût été récente, lorsque j"ai été en dernier lieu dans le quartier des Hurons où elle régnait. Les Français que vous avez vus auprès d'elle, au nombre de vingt-cinq, ont été pour la plupart immolés sur son tombeau. On disait qu'elle avait prévu ces tristes effets de Tamour qu'on lui portait, puisque pendant sa maladie, elle en renvoya quelquesuns sous différents prétextes. On dit qu'entre autres elle voulut rendre ce service à son missionnaire, et qu'elle l'avait chargé de plusieurs lettres pour vous et pour sa famille, mais, comme il refusa de l'abandonner tant C[u'il espéra qu'elle en pouvait revenir, il partit trop tard. Il fut repris apparemment et tué en chemin, car on ne l'a pas revu depuis. Ce n'est pas tout, Monsieur, huit des plus aimables filles qui étaient auprès d'elle voulurent aussi la suivre dans l'autre monde pour la servir et lui tenir compagnie : la Sakgame eut beau les conjurer de renoncer à de si détestables maximes, elle ne put rien obtenir, et en expirant elle entendait celles qui ne devaient pas lui survivre prendre leurs arrangements pour l'autre monde, comme on fait en celui-ci pour un voyage de cinquante lieues. Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux dans ses derniers moments pour ces misérables filles, c'est qu'elle leur assura C|uau pays des morts elle ne recevrait en sa compagnie que celles qui seraient chrétiennes comme elle, ce cjui engagea les filles qui
n'avaient pas pris ce parti à se faire baptiser solennellement avant que de mourir. Depuis ce temps-là il ne se passe pas de ^our que plusieurs sauvages n'aillent fumer sur son tombeau et lui demander à haute voix si elle n'a besoin de rien... »
(Avent. de Beauchêne. III. IV.)
Notice slr Lesage v
Promenade sur les toits 1
Gil Blas au lecteur 23
De la naissance de Gil Blas et de son éducation 24
Première aventure 26
Gil Blas vend sa mule 28
Un parasite 30
Au coin dun bois 34
Chez les voleurs 36
Gil Blas essaie en vain de senfuir 40
Ce que lit Gil Blas. ne pouvant faire mieux 43
Gil Blas détrousse un moine 46
Évasion 49
En prison 53
Les lenteurs de la justice 55
Gil Blas shabille.... 57
Trois escrocs 60
Précepteur ou laquais? 61
Un bureau de placement 11
Le licencié Sedillo et sa gouvernante 14
Gil Blas cuisinier et garde-malade ~1
Le docteur Sangrado SO
L'héritage du licencié 83
La saignée et l'eau claire 87
Le docteur Cuchillo 91
Gil Blas renonce à la médecine 94
Où l'on retrouve le capitaine Rolando 96
Un petit-maître 102
Chez les comédiens 108
Une mystification 114
Remords et restitution 121
Chez l'archevêque de Grenade 124
Une fonction délicate 130
Inconvénient de la sincérité 132
Métoposcopie et chiromancie 1 34
Un poète à la mode 138
Un poste de confiance 146
Fâcheux état de Gil Blas 149
Gil Blas secrétaire du duc de Lerme 156
Gil Blas est comblé de joie, d'honneur et de misère 162
Gil Blas ose découvrir sa misère au duc de Lerme 167
Gil Blas devient riche et fait l'important 174
Souper de commis et souper d'auteurs 178
Gil Blas se corrompt 182
Une noce interrompue 186
Dans la tour de Ségovie 190
Gil Blas malheureux devient meilleur 195
Belles résolutions 197,
Gil Blas reçoit la terre de Lirias 201
Gil Blas à Oviedo 204
Gil Blas arrive dans son château 212
Gabriel Triaquero 217
Deux hypocrites 220
Gil Blas épouse la belle Antonia 226
Gil Blas retourne à la cour 227
Le style d'un homme d'État 230
Un poète à l'hôpital 234
La fin de deux bandits 238
Un ministre dans sa retraite 239
Retraite définitive et second mariage de Gil Blas 243
HISTOIRE DE GUZMAN D'ALFARACHE Les gueux 247
LE BACHELIER DE SALAMANQUE Le curé de Petapa 271