Est-ce Kinsale, ou simplement Queenstown, près de Cork
qui ne méritaient pas qu'on les fît subsister. On les assommait de coups de canne tous les matins, quand on nous faisait passer en revue pour nous compter, et, dans les froids les plus rigoureux, on ne leur donnait ni paille ni couvertures : au lieu que ceux qui se battaient bien, pour avoir l'honneur de contribuer aux divertissements de nos seigneurs master Paipre et les soldats, étaient un peu mieux traités.
Je vis ainsi périr misérablement plusieurs de mes camarades qui nous conjuraient en mourant, moi et nos autres flibustiers, de venger leur mort, si nous avions le bonheur de sortir jamais de cette horrible prison. Nos bourreaux avaient établi une loi qui faisait bien connaître qu'ils prenaient grand plaisir à cette sorte de spectacle. Le dispositif de cette loi était que celui de nous qui se battrait contre tous venants et demeurerait vainqueur, serait appelé le coq des prisonniers, et, pour rendre ce titre honorable encore plus digne d'envie, ils y avaient ajouté le droit de faire les portions des autres et de prélever pour sa bouche et pour celle de ses meilleurs amis ce qu'il y aurait de moins mauvais, et cela jusqu'à ce qu'il eût trouvé son vainqueur.
Cette loi me fit prendre la résolution d'employer tout ce qui me restait de force pour devenir le coq et nous procurer, à mes amis et à moi, de quoi traîner notre vie encore quelque temps. Mais il n'était pas facile d'exécuter heureusement ce dessein. Il s'agissait de chasser de cette place un gros Breton qui avait déjà tué quatre ou cinq prisonniers qui avaient eu la témérité de la lui disputer. Ce combat était d'autant plus propre à prolonger le plaisir des Anglais, c|u'il fallait se battre sans armes et que la victoire n'était complète que par la mort du vaincu. Rien ne pouvait être mieux imaginé que ce règlement, parce que tel qui osait entrer en lice contre le coq, étant à peu près de sa force , défendait souvent sa vie pendant plusieurs heures. Quelle volupté pour messieurs les spectateurs!
Je balançai longtemps à prêter le collet au redoutable tenant qu'il était question de terrasser. Quand je l'examinais attentivement , je désespérais de le vaincre. C'était un gros noiraud qui me paraissait plus fort que moi. De plus, j'avais ouï dire que les Bretons étaient les plus adroits de tous les hommes à l'exercice de la lutte. Le temps me pressait pourtant de me déterminer : ma force diminuait tous les jours faute de nourriture et je voyais mes camarades sur les dents. Enfin le hasard s'en mêla, et me fît prendre mon parti.
Une sentinelle m'ayant entendu murmurer au sujet des parts que le coq nous avait faites, l'appela et lui dit que je le menaçais. Le Breton vint à moi et me demanda en ricanant, si je n'aurais pas envie de me charger du soin de les faire à mon tour, qu'il serait bien curieux de voir si j'aurais assez de cœur pour cela. Cette bravade m'échauffa le sang; et je ne regardai plus le coq que comme un poulet, et je lui dis avec fureur que je le prenais au mot. Les soldats et quelques prisonniers firent à l'instant un cercle autour de nous. Je leur fis connaître que les Canadiens ne le cédaient aux Bretons ni en force ni en adresse. Je retendis par terre tout de son long et si rudement, qu'il y demeura comme mort. J'eus moi-même horreur de ma victoire, que je ne pus pousser plus loin, quoique, pour la rendre parfaite, la loi voulût la mort du vaincu. Les spectateurs se contentèrent aussi de le voir sans sentiment, et master Paipre, l'ayant fait emporter, me proclama coq des prisonniers.
Je n'exerçai pas longtemps mon emploi. Ce n'est pas que quelqu'un me le fit perdre de la même façon que je l'avais gagné. La victoire que j'avais remportée remplissait de terreur tous les prisonniers, qui s'étant imaginé qu'il n'y avait point d'homme plus fort que mon Breton, n'étaient nullement tentés de se jouer à son vainqueur. Je conservai ma place glorieusement pendant quinze jours, au bout desquels je tombai
malade. Ne pouvant donc plus m'acquitter de mes fonctions, je perdis tous mes privilèges.
Nous voilà donc, mes confrères et moi, réduits encore à souffrir la faim et de plus le froid excessif qu'il faisait alors ^ Ce qui ne servait pas peu aux desseins des Anglais. Il n'y avait pas de jour qu'il ne mourût dix à douze prisonniers. Je me souviens que dans ces tristes moments nous bornions nos souhaits les plus ardents à ne point manquer de paille fraîche et de pain. Je crois même que nous nous serions mieux trouvés de coucher sur la dure que sur la paille qu'on nous donnait, parce qu'on la changeait si rarement, qu'elle se réduisait en poussière et devenait très désagréable à sentir. Avec cela nous n'avions à quatre qu'une méchante couverture de poil de chien, si usée qu'elle ne tirait pas d'elle-même son plus grand poids. Dans ce pitoyable état nous nous disions adieu les uns aux autres et nous comptions combien à peu près de jours chacun de nous avait encore à vivre; moins touchés de la mort même que de l'impossibilité où nous étions de nous venger. Notre religion, je l'avoue, aurait dû nous obliger à faire un meilleur usage de nos peines : mais nous n'avions pas assez de vertu pour être capables d'un si grand effort.
Parmi les autres prisonniers il y avait de ces gueux de profession qui, n'ayant point oublié leur premier métier en prenant le mousquet, fatiguaient tellement par leurs lamentations les personnes qui venaient dans les prisons qu'ils attrapaient toujours quelques fardins, petite monnaie de la valeur à peu près des liards de France. Ils trouvaient moyen par là de prolonger leur misère. Un de ces misérables, me voyant à l'extrémité, par conséquent hors d'état de me défendre, vint à moi, me reprocha la mort du coq Breton son parent, qui s'était effectivement avisé de mourir depuis notre combat, et se mit à me frapper à coups de pied sur