‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 28 sur 82 · LETTRE A LAMARTINE · texte numérisé non relu

LETTRE A LAMARTINE

Lorsque le grand Byron ^ allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine Où finir en héros son immortel ennui, Gomme U était assis aux pieds de sa maîtresse, Pâle, et déjà tourné du c6té de la Grèce, Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre où Ton parlait de lui.

Âvez-vous de ce temps conservé la mémoire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits. Vous souvient-il encor qui les avait écrits?

Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire. Vous veniez- d'essayer pour la première fois Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts. La Muse que le ciel vous avait fiancée Sur votre front rêveur cherchait votre pensée, -Vierge craintive encore, amante des lauriers. Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France, Vous ne connaissiez pas, sinon par la souffrance, Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez.

De quel droit osiez-vous Faborder et le plaindre? Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait?

1. -Lord Byron, célèbre poète anglais qui, vers la fin de sa ▼le, se dévoua à la cause de Tindépendance hellénique.

byGoogk

Presseniiez-vous qu'un jour tous le pourriez atteindre,

Celui qui de si haut alors vous écoutait?

Non, vous aviez vingt ans, et le cœur vous battait.

Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire,

Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs ;

Le souffle de Byron vous soulevait de terre,

Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs.

Vous appeliez de loin cette âme désolée ;

Pour grand qu'il vous parût, vous le sentiez ami

Et, comme le torrent dans la verte vallée,

L*écho de son génie en vous avait gémi.

Et lui, lui dont FEurope, encore toute armée,

Écoutait en tremblant les sauvages concerts;

Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée.

Et de sa solitude emplissait Tunivers;

Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,

Qui, las d'être envié, se changeait en martyr;

Lui, le dernier amant de la pauvre Italie,

Pour son dernier exil s'apprétant à partir;

Lui qui, rassasié de la grandeur humaine [chaine,

Comme un cygne à son chant sentant sa mort pro-

Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir...

Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse.

Ce doux salut lointain d'un jeune homme inconna.

Je ne sais si du style il comprit la richesse;

Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :

Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu.

Poète, maintenant que ta muse iidèie.

Par ton pudique amour sûre d'être immortelle,

De la verveine en fleur t'a couronné le front,

A ton tour leçois-moi comme le grand Byron ^

De t'éguler jamais je n'ai pas l'espérance,

Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis;

Mais de ton sort au mien plus grande est la distance,

Page 1