LETTRE A LAMARTINE
Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.
Je ne t'adresse pas d^inutiles louanges,
Et je ne songe point que tu me répondras;
Pour être proposés, ces illustres échanges
Veulent être signés d*un nom que je n'ai pas.
J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde ;
J'ai dit que je niais, croyant avoir douté,
Et j'ai pris, devant moi, pour une nuit profonde
Mon ombre qui passait pleine de vanité.
Poèt e, je t'écris pour te dire, gyfi JlaiBie^ ^' ]
Qu'un rayon de soleil est tombé jusqu'à moi» f
El qu'en un jour de deuil et de douleur suprême, 7
Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi. )
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière. Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, U croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et, doutant de lui-même, inteiroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris af!^ux; Mais maintenant au loin tout est silencieux.
Le misérable écoute et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée; Muet et chancelant, sans force et sans pensée, Il s'assoit à l'écart, les yeux sur l'horizon. Et, regardant s'enfliir sa moisson consumée, Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa raison.
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poète! il est dur que la nature humaine,
Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,
Doive encor s*y traîner en portant une croix,
Et qu*il faille ici-bas mourir plus d'une fois.
Car de quel autre nom peut s^appeler sur terre
Cette nécessité de changer de odsère,
Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,
Si bien que notre temps se passe à convoiter?
Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables.
Que tant de changements d*ètres si variables
Qui se disent toujours fatigués d'espérer,
Et qui sont toujours prêts à se transfigurer?
Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude t
Gomment la passion devient-elle habitude.
Et comment se fait-il que, sans y trébucher,
Sur ses propres débris Fhomme puisse marcher?
Il y marche pourtant; c'est Dieu qui Ty convie.
Il va semant partout et prodiguant sa vie.
Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,
Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.
Son misérable cœur est fait de telle sorte
Qu'il faut incessamment qu'une ruine en sorte;
Que la mort soit son terme, il ne l'ignore pas ;
Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas.
Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père.
Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espère; ^
Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir.
Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir?
Ah! c'est plus que mourir, c'est survivre à soi-même.
L*âme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime.
Il ne reste de nous qu'un cadavre vivant;
Le désespoir l'habite, et le néant l'attend.
Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile. Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant, Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile, Ta Tas vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne;
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