A SAINTE-BEUVE
sus UM PASSAGE D^VW ARTICLE IMSÉAÉ DANS LA RBTUE DES DEUX MONDES
Ami, ta Tas bjen dit : en nous tant qae nous sommes
Il existe souvent une certaine fleur
Qui s*en va dans la vie et s'effeuille du cœur.
c II existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,
Un poète mort jeune à qui l'homme survit. >
Tu l'as bien dit, ami, mais tu l'as trop bien dit
Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée, Que ta plume en faisait un vers harmonieux, Et que tu blasphémais dans la langue des dieux. Relis-toi, je te rends à ta Muse offensée; Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent Un poète endormi toujours jeune et vivant.
1. Sainie'BeuYe, qui fit partte de la pléiade romantique' renonça de bonne heure à la poésie.
luin 1837.
byGoogk
Tant que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,
À ses illusions n*aura pas dit adieu,
Je voudrais m'en tenir à Fantique sagesse
Qui du sobre Epicure a fait un demi-dieu.
Je voudrais vivre, aimer, m*accoutumer aux hommes;
Chercher un peu de joie, et n'y pas trop compter.
Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes,
Et regarder le ciel sans m'en inquiéter.
Je ne puis; — malgré moi l'infini me tourmente.
Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir,
Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante
De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.
Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, f Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux? / Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre, ( Et renier le reste, est-ce donc être heureux? < Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme.
Dans la création le hasard m'a jeté; \ Heureux ou malheureux, je suis né d*une femme, ( Et je ne puis m'enfnir hors de l'humanité.
Que faire donc? € Jouis, dit la raison païenne;
Jouis et meurs; les dieux ne songent qu*à dormir i — Espère seulement, répond la foi chrétienne ; / Le ciel veille sans cesse et tu ne peux mourir. >
byGoogk
Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête.
Je voudrais à l'écart suivre un plus doux sentier.
Il n'en existe pas, dit une voix secrète;
En "présence du ciel il faut croire ou nier.
Je le pense en effet; les âmes tourmentées
Dans Tun et l'autre excès se jettent tour à tour.
Mais les indifférents ne sont que des athées ; ^ Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour. f Je me résigne donc, et puisque la matière j Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi, l Mes genoux fléchiront; je veux croire, et j'espère.
Que vais-je devenir et que veut-on de moi?
Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable
Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas;
Me voilà seul, errant, fragile et misérable,
Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.
Il m'oh3erve, il me suit. Si mon cœur bat trop vite.
J'offense sa grandeur et sa divinité.
Un gouffre est sous mes pas : si je m'y précipite.
Pour expier une heure, il faut l'éternité.
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.
Pour moi, tout devient piège et tout change de nom; ^^^ L'amour est un péché, le bonheur est un crime, '^' Et l'œuvre des sept jours n'est qu'une tentation.
Je ne garde plus rien de la nature humaine ;
Il n'existe pour moi ni vertu ni remord.
J'attends la récompense et j'évite la peine; ./ , Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort.
On me dit cependant qu'une joie infinie Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heures»? Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ? Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux? Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes, ^' S'il existe là-haut, ce doit être un désert.
Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert.
byGoogk
Je suis seulement homme, je ne veux pas moins être. Ni tenter davantage. — A quoi donc m'arrêter? Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, Est-ce rindifférent que je vais consulter?
Si mon cœur, fatigué du rêve qui Tobsède, A la réalité revieot pour s'assouvir, Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie, Où Ton voudrait nier pour cesser de douter, Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs Thomme peut convoiter... Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, Assis à mes côtés, m*appelleraient heureux.
Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mépHs des dieux. Je leur dirais à tous : < Quoi que nous puissions faire, Je souffre, il est trop tard : le monde s'est fait vieux. Une immense espérance a traversé la terre; ^Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux! » Que me reste-t-il donc? Ma raison révoltée Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétieir m'épouvante, et ce que dit l'athée, En dépit de mes sens je ne puis l'écouter.
Les vrais religieux me trouveront impie.
Et les indifférents me croiront insensé.
A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie Consolera ce cœur que le doute a blessé?
Il existe, dit-on, une philosophie
Qui nous explique tout sans révélation,
Et qui peut nous guider à travers cette vie
Entre l'indifférence et la religion.
J'y consens. — Où sont>ils, ces faiseurs de systèmes,
Qui savent, sans la foi, trouver la vérité,
Sophistes mpuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes?
Quels sont leurs arguments et leur autorité?
byGoogk
L*un me montre ici-bas deux principes en guerre. Qui vaincus tour à tour, sont tous deux immortel» L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels.
Je vois rêver Platon et penser Aristote; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain: Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbiUons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible. Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatigué de tenter l'impossible.
Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais ^ l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand *, Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide et conclut au néant.
Voilà donc les débris de l'humaine science t
Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté^
Après tant de fatigue et de persévérance, .
Cesi là le dernier mot qui nous en est resté t
Ahi pauvres insensés, misérables cervelles,
Qui de tant de façons avez tout expliqué.
Pour aller jusqu'aux cieux, il vous fallait des ailes;
Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.
Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée.
Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli,
Et vous la connaissiez cette amère pensée
Qui fait fkissonner l'homme en voyant l'infini.
Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère
De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux.
Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,