‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 38 sur 82 · DUPONT ET DURAND · texte numérisé non relu

DUPONT ET DURAND

J'avais fait un projet... Je te le dis tout bas...

Un projet! Mais au moins tu n*en parieras pas...

C'est plus beau que Lycurgue, et rien d'aussi sublime

N'aura jamais paru, si Ladvocat m'imprime.

L'univers, mon ami, sera bouleversé,

On ne verra plus rien qui ressemble au passé ;

...On ne verra, mon cher, dans les campagnes,

Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes :

Chansons que tout cela! Nous les supprimerons.

Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.

Ce ne seront partout que houilles et bitumes.

Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes,

Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner.

Mais nul n'aura du moins le droit de bien dîner.

Sur deux rayons de fer un chemin magnifique

De Paris à Pékin ceindra ma république.

Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,

Feront une Babel d'un colossal wagon.

Là, de sa roue en feu, le coche humanitaire

Usera jusqu'aux os les muscles de la terre.

Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits

Ne verront qu'une mer de choux et de navets.

Le monde sera propre et net comme une écuelle ;

L'humanitairerie en fera sa gamelle.

Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux.

Comme un grand potiron roulera dans les cieiix.

Quel projet, mon ami ! quelle chose admirable !

 d'aussi vastes plans rien est-il comparable?

Je les avais écrits dans mes moments perdus.

Croirais-tu bien, Durand, qu'on ne les a pas lus?

Que veux'-tu t notre siècle est sans yeux, sans oreilles

Offrez-lui des trésors, montrez-lui des merveilles.

Pour aller à la Bourse, il vous tourne le dos;

Ceux-là nous font des lois, et ceux-ci des canaux ;

On aime le plaisir, l'argent, la bonne chère ;

On voit des fainéants qui labourent la terre ; >

L'homme de notre temps ne veut pas s'éclairer,

Et j'ai perdu l'espoir de le régénérer.

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