‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 37 sur 82 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

DURAND

Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel!

J'invoquerais un dieu, si je savais lequel.

Voilà bientôt trente ans que je suis sur la terre, Et j'en ai passé dix à chercher un libraire.

Pas un être vivant n'a lu mes manuscrits, Et seul dans l'univers je connais mes écrits.

DtJPONT.

Par l'ombre de Brutus, quelle fâcheuse affaire!

Mon ventre est plein de cidre et de pommes de terre.

J'en ai l'âme engourdie, et pour me réveiller,

Personne à qui parler des œuvres de Fourier!

En quel temps vivons-nous? Quel dîner déplorable!

DURAND

Que vois-je donc là-bas? Quel est ce pauvre diable Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir Et r6de en grelottant sous un mince habit noir? J*ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage.

DUPONT

Je ne me trompe pas. Ce morne et plat visage, Cet œil sombre et penaud, ce front préoccupé, Sut ces longs cheveux gras ce grand chapeau râpé.. C'est mon ami Durand, mon ancien camarade.

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DURAND

Est-ce toi, cher Dupont? Mon fidèle Pylade, Ami de ma jeunesse, approche, embrassons-nous. Tu n'es donc pas encore à Phôpital des fous?

J*ai cru que tes parents Savaient mis à Bicôtre.

DUPONT

Parle bas. J*ai sauté ce soir par la fenêtre, Et je cours en cachette écrire un feuilleton. Mais toi, tu n'as donc pas ton lit à Charenton? L*on m*avait dit pourtant que ton rare génie...

DURAND

Âh! Dupont! que le monde aime la calomnie!

Quel ingrat animal que ce sot genre humain !

Et que Ton a de peine à faire son chemin!

DUPONT

Frère, h qui le dis-tu? Dans le siècle où nous sommes, Je n*ai que trop connu ce que valent les hommes. Le monde, chaque jour, devient plus entêté, Et tombe plus avant dans Timbécillité.

DURAND

Te souvient-il, Dupont, des jours de notre enfance, Lorsque, riches d'orgueil et pauvres de science, Rossés par un sous-maître et toujours paresseux, Dans la crasse et Foubli nous dormions tous les deux? Que ces jours bienheureux sont chers à ma mémoire !

DUPONT

Paresseux! tu l'as dit. Nous Tétions avec gloire;

Ignorants, Dieu le sait! Ce que j'ai fait depuis

A montré clairement si j'avais rien appris.

Mais quelle douce odeur avait le réfectoire!

Ah ! dans ce temps du moins je pus manger et boiiT *

Courbé sur mon pupitre, en secret je lisais^

Des bouquins de rebut achetés au rabais.

Bamave et Desmoulins m'ont valu des férules;

De l'aimable Saint-Just les touchants opuscules

Reposaient sur mon cœur, et je tendais la main

DUPONT ET DtJRAND 69

Avec la dignité d'un sénateur romain.

Tu partageas mon sort, tu manquai tes études.

DURAND

Il est vrai, le génie a ses vicissitudes.

Mon crâne ossîanique, aux lauriers destiné Du bonnet d*âne alors fut parfois couronné.

Mais Ton voyait déjà ce dont j'étais capable. J'avais d'écrivailler une rage incurable; Honni de nos pareils, moulu de coups de poing, Je rimais à l'écart, accroupi dans un coin.

Dès rage de quinze ans, sachant à peine lire. Je dévorais Schiller, Dante, Groe.the, Shakspeare; Le front me démangeait en lisant leurs écrits. Quant à ces polissons qu'on admirait jadis, Tacite, Cicéron, Virgile, Horace, Homère, Nous savons. Dieu merci ! quel cas on en peut faire. Dans les secrets de l'art prompte à m'initier. Ma muse, en bégayant, tentait de plagier ; J'adorais tour à tour l'Angleterre et l'Espagne, L'Italie, et surtout l'emphatique Allemagne.

Que n'eussé-je pas fait pour savoir le patois Que le savetier Sachs mit en gloire autrefois! J'aurais certainement produit un grand.ouvrage. Mais, forcé de parler notre ignoble langage.

J'ai du moins fait serment, tant que j'existerais, De ne jamais écrire un livre en bon français; Tu me connais, tu sais si j'ai tenu parole.

DUPONT

Quand arrive l'hiver, l'hirondelle s'envole; Ainsi s'est envolé le trop rapide temps Où notre ventre à jeun peut compter sur nos dents. Quels beaux croûtons de pain coupait la ménagère!

DURAND

N'en parlons plus ; ce monde est un lieu de misère. Sois franc, je t'en conjure, et dis- moi ton destin. Que fis-tu tout d'abord loin du quartier Latin?

DUPONT

Quand?

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DURAND

Lorsqu'à dix-neuf ans tu sortis du collège)

DUPONT

Ce que je fis?

DURAND

Oui, parle.

DUPONT

Eh! mon ami, qu'en sais-je?

J'ai fait ce que l'oiseau fait en quittant son nid, Ce que put le hasard et ce que Dieu permit.

DURAND

Mais encor?

DUPONT,

Rien du tout; j'ai flâné dans les rues.

J'ai marché devant moi, libre, bayant aux grues; Mal nourri, peu vêtu, couchant dans un grenier, Dont je déménageais dès qu'il fallait payer; De taudis en taudis, colportant ma misère, Ruminant de Fourier le rêve humanitaire.

Empruntant çà et là le plus que je pouvais.

Dépensant un écu sitôt que je l'avais.

Délayant de grands mots en phrases insipides, Sans chemise et sans bas, et les poches si vides. Qu'il n'est que mon esprit au monde d'aussi creux. Tel je vécus, râpé, sycophante, envieur.

DURAND

Je le sais; quelquefois, de peur que tu ne. meures, Lorsque ton estomac criait : < Il est six heures! » J'ai dans ta triste main glissé, non sans regret. Cinq francs que tu courais perdre chez Bénazet. Mais que fîs-tu plus tard? car tu n'as pas, je pense. Mené jusqu'aujourd'hui cette affreuse existence?

DUPONT

Toujours! j'atteste ici Brutus et Spinosa Que je n'ai jamais eu que l'habit que voilà* Et comment en changer? A qui rend-on justice? On ne voit qu'intérêt, convoitise, avarice.

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