‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 43 sur 82 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

Tout mourait autour d'eux, Toiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, Finsecte sous leurs pies, La source desséchée où vacillait Timage De leurs traits oubliés;

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir!

— Insensés I dit le sage. — Heureux! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur, Si le bruit du torrent te trouble et finquiète. Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autrçs s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres» Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi.

Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri,

Dé notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos cœurs si douceinent bercé 1 C'était plus qu'une vie, hélas I c'était un monde Qui s'était effacé!

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire. Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.. Ses lèvres s'enlr'ouvraient, et c'était un sourire» Et c'était une voix;

byGoogk

* 80 PAGES CHOISIES D'âLFRED DE MUSSET

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus; Mon cœur, encor plein d*elle, errait sur son visage Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle; Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : c Qu'as-tu fait, infidèle, Qu'as-tu fait du passé? »

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.

Eh bien! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien) qu'importe encore? O nature) 6 ma mère! En ai je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tète; Jamais ce souvenir ne peut m'ètre arraché) Gomme le matelot brisé par la tempête, Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain.

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : c A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. > J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte à Dieu)

Février i84i.

byGoogk

Page 1