‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 42 sur 82 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n*ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n-est pire misère f

Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur? ( Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit? Est-ce bien toi, grande ftme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit?

Non, par ce pur flambeau dont la sfdendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son ftme se noie. Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant, Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie N'est qu'un affreux tourment!

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité.

S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait douté?

Comment vivez-vous donc, étranges créatures?

Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas, Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas ;

byGoogk

Mais, lorsque par bavard le destin vous ramène Vers quelque laonumeut d'un amour oublié, .

Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le pié.

Et vous criez alors que la vie est un songe; Vous vous tordez les bras comme en vpus réveillant, Et vous trouvez fôçheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas.

Ce fugitif instant fut toute votre vie ; Ne le regrettez pas!

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière C'est là qu'est le néant 1

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines? Que demandent au ciejl ces regrets inconstants Que vous allez sen^nt ^ur vos propres ruines, A chaque pas du Temps?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin. Nous n'avons pas plutôt ce roseau dans la fnain Que le vent'nous l'enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre. Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment. Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.

byGoogk

Page 1