PREMIÈRE LETTRE
La Ferté-8ou8-Jouarre, 8 septembre 1836.
Mon cher monsieur,
Que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux! Nous sommes deux abonnés de votre Rewie, mon ami Cotonet et ihoi, qui avons résolu de vous écrire touchant une remarque que nous avons faite : c'est que, dans les livres d'aujourd'hui, on emploie beaucoup d'adjectifs, et que nous croyons que les auteurs se font par là un tort considérable.
Nous savons, monsieur, que ce n'est pas la mode de parler de littérature, et vous trouverez peut-être que, dans ce moment-ci, nous nous inquiétons de bien peu de chose. Nous en conviendrons volontiers, car nous recevons le Constitutionnel, et nous avons des fonds espagnols qui nous démangent terriblement. Mais, mieux qu'un autre, vous comprendrez sans doute toute la douceur que deux âmes bien nées trouvent à s'occuper des beaux-arts, qui font le charme de la vie, au milieu des tourmentes sociales; nous ne sommes point Béotiens, monsieur, vous le voyez par ces paroles.
Pour que vous goûtiez notre remarque simple en
apparence, mais . qui nous a coûté douze ans de réflexions, il faut que vous nous permettiez de vous raconter, posément et graduellement, de quelle manière elle nous est venue. Bien que les lettres soient maintenant avilies, il fut un temps, monsieur, où elles florissaient; il fut un temps où on lisait les livres, et, dans nos théâtres, naguère encore, il fut un temps où Ton sifflait. C'était, si notre mémoire est bonne, de 1824 à 1829. Le roi d'alors, le clergé aidant, se préparait à renverser la charte, et à priver le peuple de ses droits; et vous n'êtes pas sans vous souvenir que» à cette époque, il a été grandement question d'une méthode toute nouvelle qu'on venait d'inventer pour faire des pièces de théâtre, des romans, et même des sonnets. On s'en est fort occupé ici; mais nous n'avons jamais pu comprendre, ni mon ami Cotonet ni moi, ce que c'était que le romantisme, et cependant nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car nous ne sommes pas de Falaise, nous savons bien que c'est le principal, et que le reste n'est que pour enfler la chose ; mais il ne faut pas anticiper.
A vous dire vrai, dans ce pays-ci, on est badaud jusqu'aux oreilles, et, sans compter le tapage des journaux, nous sommes bien aises de jaser sur les quatre ou cinq heures. Nous avons dans la rue Marchande un gros cabinet de lecture, où il nous vient des cloyères de livres. Deux sous le volume, c'est comme partout, et il n'y aurait pas à se plaindre si les portières se lavaient les mains, mais depuis qu'il n'y a plus de loterie, elles dévorent les romans, que Dieu leur pardonne ! c'est à ne pas savoir par où y toucher. Mais peu importe; nous autres Français, nous ne regardons pas à la marge. En Angleterre, les gens qui sont propres aiment à lire dans des livres propres. En France, on lit à la gamelle; c'est notre manière d'encourager les arts.
Nos petites maîtresses ne souffriraient pas une mouche de crotte sur un bas qui n'a affaire qu'à leur
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pied; mais elles ouvrent très délicatemeat, de leur main blanche, un volume banal qui sent la cuisine, et porte la marque du pouce de leur cocher... Je reviens à mon sujet.
Je vous disais que nous ne comprenions pas ce que signifiait ce mot de romantisme. Si ce que je vous raconte vous paraît un peu usé et connu au premier abord, il ne faut pas vous effrayer, mais seulement me laisser faire; j*ai intention d*en venir à mes fins. C'était donc vers 1824, ou un peu plus tard, je Tai oublié; on se battait dans le Journal des Débats. Il était question de pittoresque^ de grotesque, du paysage introduit dans la poésie, de Thistoire dramatisée, du drame blasonné, de Fart pur, du rythme brisé, du tragique fondu avec le comique, et du moyen âge ressuscité. .Mon ami Cotonet et moi, nous nous promenions devant le jeu de boules. Il faut savoir qu'à la Ferté-sous- Jouarre, nous avions alors un grand clerc d'avoué qui venait de Paris, fier et fort impertinent, ne doutant de rien, tranchant sur tout, et qui avait l'air de comprendre tout ce qu'il lisait. Il nous aborda, le journal à la main, en nous demandant ce que nous pensions de toutes ces querelles littéraires. Cotonet est fort à son aise, il a cheval et cabriolet; nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, et, de mon côté, j'ai qnelque poids; ces questions nous révoltèrent, et toute la ville fut pour nous. Mais, à dater de ce jour, on ne parla chez nous que de romantique et de classique; M°»®Dupuis seule n'a rien voulu entendre; elle dit que c'est jus vert, ou vert jus. Nous lûmes tout ce qui paraissait, et nous reçûmes la Muse au cercle. Quelques-uns de nous (je fus du nombre) vinrent à Paris et virent les Vêpres; le sous-préfet acheta la pièce, et, à une quête pour les Grecs, mon fils récita Parthénope et VÉtrangèrey septième messénienne. D'une autre part, M. Ducoudray, magistrat distingué, au retour des vacances rapporta les Méditations^ parfaitement reliées, qu'il donna à sa femme. M"^^ Javart en
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fut choquée; elle déteste les novateurs; ma nièce y allait, nous cessâmes de nous yoir. Le receveur fut de notre bord : c'était un habile caustique et mordant, il travaillait sous main à la Pandore ; quatre ans après, il fut destitué, leva le masque, et fit un pamphlet qu'imprima le. fameux Firmin Didot. M. Ducoudray nous donna, vers la mi-septembre, un dtner qui fut des plus orageux; ce fut là qu'éclata la guerre; voici comment l'affaire arriva. M°»» Javart, qui porte perruque et qui s'imaginait qu'on n'en savait rien, ayant fait ce jour-là de grands frais de toilette, avait fiché dans sa coiffure une petite poignée de marabouts; elle était à la droite du receveur, et ils causaient de littérature; peu à peu la discussion s'échauffa, M™« Javart, classique entêtée, se prononça pour Fabbé Delille; le receveur l'appela permquê^ et, par une fatalité déplorable, au moment où il prononçait ce mot, d'un ton de voix passablement violent, les marabouts de Mme Javart prirent feu à une bougie placée auprès d'elle : elle n'en sentait rien et continuait de s'agiter, quand le receveur, la voyant tout en flammes, saisit les marabouts et les arracha; malheureusement le toupet tout entier quitta la tête de la pauvre femme, qui se trouva tout à coup exposée aux regards, le chef complètement dégarnir M°» Javart, ignorant le danger qu'elle avait couru, crut que le receveur la décoiffait pour ajouter le geste à la parole, et comme elle était en train de manger un œuf à la coque, elle le lui lança au visage; le receveur en fut aveuglé; le jaune couvrait sa chemise et son gilet, et n'ayant voulu que rendre un service, il fut impossible de l'apaiser, quelque effort qu'on ftt pour cela. M™« Javart, de son côté, se leva et sortit en fureur ; elle traversa toute la ville sa perruque à la main, malgré les prières dé sa servante, et perdit connaissance en rentrant chez elle. Jamais elle n'a voulu croire que le feu eût pris à ses marabouts; elle soutient encore qu'on l'a outragée de la manière la plus inconvenante, et vous pensez Iç
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bruit qù*elle en a f^it. Voilà, monsieur, comment dous devînmes romantiques à la Ferté-sous-Jouarre.
Cependant, Cotonet et moi, nous résolûmes d'approfondir la question, et de nous rendre compte des querelles qui divisaient tant d*esprits habiles. Nous avons fait de bonnes études. Cotonet surtout, qui est notaire, et qui s'occupe d'ornithologie. Nous crûmes d'abord, pendant deux ans, que le romantisme , en matière d'écriture, ne s'appliquait qu'au théâtre, et qu'il se distinguait du classique parce qu'il se passait des unités, c'est clair; Shakspeare, par exemple, fait voyager les gens de Rome à Londres, et d'Athènes à Alexandrie, en un quart d'heure; ses héros vivent dix ou vingt ans dans un entr^acte. Voilà, disions-nous, le romantique. Sophocle, au contraire, fait asseoir Œdipe, encore est-ce à grand'peîne, sur un rocher, dès le commencement de sa tragédie; tous les personnages viennent le trouver là, l'un après l'autre; peut-être se lève-t-il, mais j'en doute, à moins que ce ne soit par respect pour Thésée, qui, durant toute la pièce, court sur le grand chemin pour l'obliger, rentrant en scène, et sortant sans cesse. ^ Le chœur est là, et si quelque chose cloche, s'il y a un geste obscur, il l'explique; ce qui s'est passé, il le raconte; ce qui se passe, il le commente; ce qui va se passer,*il le prédit; bref, il est dans la tragédie grecque comme une note de M. Aimé Martin au bas d'une page de Molière. Voilà, disionsnous, le classique; il n'y avait point de quoi disputer, et les choses allaient sans dire. Mais on nous apprend tout à coup (c'était, je crois, en 1828) qu'il y avait poésie romantique et poésie classique,, roman romantique et roman classique, ode romantique et ode classique; que dis-je? un seul vers, mon cher monsieur, un seul et unique vers pouvait être romantique ou classique, selon que Fenvie lui en prenait.
Quand nous reçûmes cette nouvelle, nous ne pûmes fermer l'œil de la nuit. Deux ans de paisible conviction venaient de s'évanouir comme un songe. Toutes nos
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idées étaient bouleversées ; car, si les règles d'Aristote n'étaient plus la ligne de démarcation qui séparait les camps littéraires, où se retrouver et sur quoi s'appuyer? Par quel moyen, en lisant un ouvrage, savoir à quelle école il appartenait? Nous pensions bien que les initiés de Paris devaient avoir une espèce de mot d'ordre qui les tirait d'abord d'embarras; mais, en province, comment faire? Et il faut vous dire, monsieur, qu'en province, le mot romantique a, en général, une signification facile à retenir, il est synonyme d'absurde, et on ne s'en inquiète pas autrement. Heureusement, dans la même année, parut une illustre préface que nous dévorâmes aussitôt, et qui faillit nous convaincre à jamais. Il y respirait un air d'assurance qui était fait pour tranquilliser, et les principes de la nouvelle école s'y trouvaient détaillés au long. On y disait très nettement que le romantisme n'était autre chose que l'alliance du fou et du sérieux, du grotesque et du terrible, du bouffon et de l'horrible, autrement dit, si vous Taimez mieux, de la comédie et de la tragédie. Nous le crûmes, Cotonet et moi, pendant l'espace d'une année entière. Le drame fut notre passion, car on avait baptisé de ce nom de drame, non seulement les ouvrages dialogues, mais toutes les inventions modernes de l'imagination, sous le prétexte qu'elles étaient dramatiques. Il y avait bien là quelque galimatias, mais enfin c'était quelque chose. Le drame nous apparaissait comme un prêtre respectable qui avait marié, après tant de siècles, le comique avec le tragique; nous le voyions vêtu de blanc et de noir, riant d'un œil et pleurant de l'autre, agiter d'une main un poignard, et de l'autre une marotte; à la rigueur cela se comprenait, les poètes du jour proclamaient ce genre une découverte toute, moderne : < La mélancolie, disaient-ils, était inconnue aux anciens : c'est elle qui, jointe à l'esprit d'analyse et de controverse, a créé la religion nouvelle, la société nouvelle, et introduit dans l'art un type nouveau. >
A parler franc, nous croyions tout cela un peu sur parole, et cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous lût pas d'une digestion facile. Quoi! disionsnous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n*ont pas ressenti quelque tristesse? Le vieux Priam redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s*écriant : < Souviens-toi de ton père, 6 Achille! » n'éprouvait point quelque mélancolie? Le beau Narcisse, couché dans les roseaux, n'était point malade de quelque dégoût des choses de la terre?... D'autre part, dans la susdite préface, écrite d'ailleurs avec un grand talent, l'antiquité nous semblait comprise d'une assez étrange façon. On y comparait, entre autres choses, les Furies avec les sorcières, et on disait que les Furies s'appelaient Euménides, c'est-àdire douées et bienfaisantes^ ce qui prouvait, ajoutait-on, qu'elles n'étaient que médiocrement difformes, par conséquent à peine grotesques. Il nous étonnait que Tauteur pût ignorer que l'antiphrase est au nombre des tropes, bien que Sanctius ne veuille pas l'admettre. Mais passons; l'important pour nous était de répondre aux questionneurs : c Le romantisme est l'alliance de la comédie et de la tragédie, ou, de quelque genre d'ouvrage qu"il s'agisse, le mélange du bouffon et du sérieux. » Voilà qui allait encore à merveille, et nous dormions tranquilles là-dessus. Mais que pensai-je, monsieur, lorsqu'un matin je vis Cotonet entrer dans ma chambre avec six petits volumes sous le bras! Aristophane, vous le savez, est, de tous les génies de la Grèce antique, le plus noble à la fois et le plus gro- . tesque, le plus sérieux et le plus bouffon, le plus lyrique et le plus satirique '. Il n'el^t pas seulement tragique et comique, il est tendre et terrible, pur et obscène ', honnête et corrompu, noble et trivial, et au fond de tout cela, pour qui sait comprendre, assurément il est
I. Dans les Grenauillêê. {Noie de PauteÊtr.) S. Itons Iyjtf<r«te. ÇSote de tauteur.)
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mélancolique. Hélas! monsieur, si on le lisait davantage, on se dispenserait de beaucoup parler, et on pourrait savoir au juste d'où viennent bien des inventions nouvelles qui se font donner des brevets. 11 n'est pas jusqu'aux saint-simoniens qui ne se trouvent dans Aristophane; que lui avaient fait ces pauvres gens? La comédie des Harangueuses est pourtant leur complète satire, comme les Clievaliers, à plus d^un égard, pourraient passer pour celle du gouvernement représentatif.
Nous voilà donc, Cotonet et moi, i «tombés dans rincertitude. Le romantisme devait, avant tout, être une découverte, sinon récente, du moins moderne. Ce n'était donc pas plus l'alliance du comique et du tragique que l'infraction permise aux règles d'Aristote (j'ai oublié de vous dire qu'Aristophane ne tient luimême aucun compte des unités). Nous fîmes donc ce raisonnement très simple : « Puisqu'on se bat à Paris dans les théâtres, dans les préfaces et dans les journaux, il faut que ce soit pour quelque chose ; puisque les auteurs proclament une trouvaille, un art nouveau et une foi nouvelle, il faut que ce quelque chose soit autre chose qu'une chose renouvelée des Grecs ; puisque nous n'avons rien de mieux à faire nous allons chercher ce que c'est. »
c Mais, me direz-vous, mon cher monsieur, Aristophane est romantique: voilà tout ce que prouvent vos discours; la différence des genres n'en subsiste pas moins, et l'art moderne, l'art humanitaire, Fart social, l'art pur. Part moyen âge... »
Patience, monsieur; que Dieu vous garde d'être si ▼if 1 Je ne discute pas, je vous raconte un événement qui m'est arrivé. D'abord, pour ce qui est du mot humanitaire^ je le révère, et quand je l'entends, je ne manque jamais de tirer mon chapeau; puissent les dieux me le faire comprendre! mais je me résigne et j'attends. Je ne cherche pas, remarquez bien, à savoir si le romantisme existe ou non; je suis Français, et je
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me rends compte de ce qu'on appelle le romantisme en France.
Et, à propos des mois nouveaux, je vous dirai que, durant une autre année, nous tombâmes dans une triste erreur. Las d'examiner et de peser, trouvatit toujours des phrases vides et des professions de foi incompréhensibles, nous en vînmes à croire que ce mot de romantisme n'était qu'un mot; nous le trouvions beau^ et il nous semblait que c'était dommage qu'il ne voulût rien dire. 11 ressemble à Rome et à Bomain, à roman et à romanesque ; peut-être est-ce la même chose que romanesqtie; nous fûmes du moins tentés de le croire par comparaison, car il est arrivé depuis peu, comme vous savez, que certains mots, d'ailleurs convenables, ont éprouvé de petites variations qui ne font de tort à personne. Autrefois^ par exemple, on disait tout bêtement : < Voilà une idée raisonnable » ; maintenant on dit plus dignement : « Voilà une déduction rationnelle.-» C'est comme la patrie, vieux mot assez usé ; on dit le pays ; voyez nos orateurs ils n'y manqueraient pas pour dix écus. Quand deux gouvernements, la Suisse et la France, je suppose, convenaient ensemble de faire payer dix ou douze sous un port de lettre, on disait jadis trivialement : < 'Cesi une convention de poste » ; maintenant on dit ^ < Convention pos^a/6 ». Quelle différence et quelle magnificence I Au lieu de surpris ou d'étonné^ on dit stupéfié. Sentezvous la nuance? Stupéfié! non pas stupéfait, prenez-y .garde; stupéfait est pauvre, rebattu; fil ne m'en parlez pas, c'est un drôle capable de se laisser trouver dans un dictionnaire. Qui est-ce qui voudrait de cela? Mais Cotonet, par-dessus tout, préfère trois mots dans la langue moderne; l'auteur qui, dans une seule phrase, les réunirait par hasard, serait, à son gré, le premier des hommes. Le premier de ces mots est morganatique;
le second, blandices, et le troisième le troisième est
un mot allemand.
Je retourne à mon dire. Nous ne pûmes longtemps
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LETTRES DE DUPmS ET GOTOKET 305
demeurer dans Tindifférence. Noire sous-préfet venaitd*ôtre changé ; le nouveau venu avait une nièce, jolie brune, pftle, quoique un peu maigre, qui s'était éprise des manières anglaises, et qui portait un voile vert, des gants orange, et des lunettes d'argent. Un soir qu'elle passait près de nous (Cotonet et moi, à notbe habitude, nous nous promenions sur le jeu de boules), elle se retourna du côté du moulin à eau qui est près du gué, où il y avait des sacs de farine, des oies et .un bœuf attaché : < Voilà un site romantique », dit-elle à sa gouvernante. A ce mot nous nous sentîmes saisis de notre curiosité première. < Eh ! ventre-bleu ! dis-je, que veut-elle dire? ne saurons-nous pas à quoi nous en tenir f» Il nous arriva sur ces entrefaites un journal qui contenait ces mots : « André Chénier et M°^<» de Staël sont les deux sources du fleuve immense qui nous entraîne vers l'avenir. C'est par eux que la rénovation poétique, déjà triomphante et presque accomplie, se divisera en deux branches fleuries sur le tronc flétri du passé. La poésie romantique, fille de l'Allemagne, attachera ainsi à son front une palme verte, sœur des myrtes d'Athènes. Ossian et Homère se donnent la main. » — - c Mon ami, dis-je à Cotonet, je crois que voilà notre aflaire; le romantisme, c'est la poésie allemande; Mp^ de Staél est la première qui nous ait fait connaître cette littérature; et de l'appa. rition de son livre date la rage qui nous a pris. Achetons Goethe, Schiller et Wieland; nous sommes sauvés, tout est venu de là. »
Nous crûmes, jusqu'en 1830, que le romantisme était l'imitation des Allemands, et nous y ajoutâmes les Anglais, sur le conseil qu'on nous en donna. Il est incontestable, en efifet, que ces deux peuples ont dans leur poésie un caractère particulier, et qu'ils ne ressemblent ni aux Grecs, ni aux Romains, ni aux Français. Les Espagnols nous embarrassèrent, car ils ont aussi leur cachet, et il était clair que l'école moderne se ressentait d'eux terriblement. Los romantiques, par '
PAUES CHOISIES D*ALFBKD DE MUSSET. 1" .
exemple, ont constamment prôné le Cid de Corneille, qui est une traduction presque littérale d*une fort belle pièce espagnole. A ce propos, nous ne savions pas pourquoi ils n'en prônaient pas aussi bien quelque autre, malgré la beauté de celle-là; mais, à tout prix, c'était une issue qui nous tirait du labyrinthe. « Mais, disait encore Cotonet, quelle invention peut-il y avoir à naturaliser une imitation?... Quand nous aurons tout imité, copié, plagié, traduit et compilé, qu*y a-i-U de romantique? Il n'y a rien de moins nouveau sous. le ciel que de compiler et de plagier? »
Ainsi raisonnait Cotonet, et nous tombions de mal en pis; car, examinée sous ce point de vue, la question se rétrécissait singulièrement. Le classique ne serait-il donc que Timitation de la poésie grecque, et le romantique que l'imitation des poésies allemande, anglaise et espagnole? Diable! que deviendraient alors tant de beaux discours sur Boileau et sur Aristote, sur l'antiquité et le christianisme, sur le génie et la liberté, sur le passé et sur l'avenir, etc.?... C'est impossible: quelque chose nous criait que ce ne pouvait être là le résultat de recherches si curieuses et si empressées, c Ne fierait-ce pas, pensftmes-nous, seulement afifaire de forme? Ce romantisme indéchiffrable ne consisterait-il pas dans ce vers brisé dont on fait assez de bruit dans le monde? Mais non, car, dans leurs plaidoyers, nous voyons les auteurs nouveaux citer Molière et quelques autres comme ayant donné l'exemple de cette' méthode; le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la muse. >
Je vous expose naïvement, monsieur, toute la suite de nos tribulations^ et si vous trouvez mon récit un peu long, il faut songer à douze ans de souffrances; nous avançons, ne vous inquiétez pas. De 1930 à 1831, nous crûmes que le romantisme était le genre historique, ou, si vous voulez, cette manie qui, depuis peu, a pris nos auteurs d'appeler des personnages de
romans et de mélodrames Charlemagne, François I* ou Henri IV, au lieu d^Amadis, d'Oronie ou de Saint- Albin. M^^ de Scudéry est, je crois, la première qui ait donné en France Texemple de cette mode, et beaucoup de gens disent du mal des ouvrages de cette demoiselle, qui ne les ont certainement pas lus. Nous ne prétendons pas les juger ici; ils ont fait les délices du siècle le plus poli, le plus classique et le plus galant du monde; mais ils nous ont semblé aussi vraisemblables, mieux écrits, et guère plus ridicules que certains romans de nos jours dont on ne parlera pas si longtemps.
De 1831 à Tannée suivante, voyant le genre historique discrédité, et le romantisme toujours en vie, nous pensâmes que c'était le genre intime, dont on parlait fort. Mais, quelque peine que nous ayons prise, nous n*avonô jamais pu découvrir ce que c'était que le genre intime. Les romans intimes sont tout comme les autres ; ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc; il y est question de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs; nous n*y avons trouvé aucun autre signe particulier qui les distinguât.
De 1832 à 1833, il nous vint à l'esprit que le romantisme pouvait être un système de philosophie et d'économie politique. En efifet, les écrivains affectaient alors dans leurs préfaces (que nous n'avons jamais cessé de lire avant tout, comme le plus important) de parler de l'avenir, du progrès social, de l'humanité et de la civilisation; mais nous avons pensé que c'était la révolution de Juillet qui était cause de cette mode, et d'ailleurs il n'est pas possible de croire qu'il soit nouveau d'être républicain.
De 1833 à 1834, nous crûmes que le romantisme consistait à ne pas se raser, et à porter des gilets à larges revers, très empesés. L'année suivante, nous crûmes que c'était de refuser de monter l^ garde.
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L*année d'après, nous ne crûmes rien, Gotonet ayant faijt un petit voyage pour une succession dans le Midi, et me trouvant moi-même très occupé à faire réparer une grange que les grandes pluies m^avaient endommagée.
Maintenant, monsieur, j'arrive au résultat définitif de ces trop longues incertitudes. Un jour que nous nous promenions (c'était toujours sur le jeu déboules), nous nous souvînmes de ce flandrin qui, le premier, en 1824, avait porté le trouble dans notre esprit, et par suite dans toute la ville. Noua fûmes le voir, décidés cette fois à Tintérroger lui-même, et à trancher le nœud gordien. Nous le trouvâmes en bonnet de nuit, fort triste, et mangeant une omelette. Il se disait dégoûté de la vie et blasé sur Tamour; comme nous étions au mois de janvier, nous pensâmes que c'était qu'il n'avait pas eu de gratification cette année, et ne lui en sûmes pas mauvffîs gré. Après les premières civilités, le dialogue suivant eut lieu entre nous ; permettezmoi de vous le transcrire le plus brièvement possible : '
Moi. Monsieur, je vous prie de m'expliquer ce que c'est que le romantisme. Est-ce le mépris des unités établies par Aristote et respectées par les auteurs français T
Le Clerc. Assurément. Nous nous soucions bien d'Aristote! Faût-il qu'un pédant de collège, mort il y a deux ou trois mille ans...
GoTONET. Comment le romantisme serait-il le mépris des unités, puisque le romantisme s'applique à mille autres choses qu'aux pièces de théâtre?
Le Glerg. G'estyrai; le inépris des unités n'est rien; pure bagatelle; nous ne nous y arrêtons pas.
Moi. En ce cas, serait-ce l'alliance du comique et du tragique?
Le Clerc. Vous l'avez dit; c'est cela même; vous l'avez nommé par son nom.
Gotonet. Monsieur, il y a longtemps qu'Aristote est mort, mais il y a tout aussi longtemps qu'il existe des ouvrages où le comique est allié au tragique. D'ailleurs
LETTRES DE DUPUIS El COTONET 309
Ossian, Totre Homère nouyeau, est sérieux d'un bout à Fautre; il n'y a, ma foi, pas de quoi rire. Pourquoi Fappelez-vous donc romantique? Homère est beaucoup plus romantique que lui.
Le Clerc. C'est juste; je vous prie dem'excuser, le romantisme est bien autre cbose.
Moi. Serait-ce l'imitation ou l'inspiration de certaines littératures étrangères, ou, pour m'expliquer en un seul mot, serait-ce tout, hors les Grecs et les Romains?
Le Clerc. N'en doutez pas. Les Grecs et les Romains sont à jamais bannis de France; un vers spirituel et mordant...
Cotonet. Alors le romantisme n'est qu'un plagiat, un simulacre, une copie; c'est honteux, monsieur, c'est avilissant. La France n'est ni anglaise ni allemande, pas plus qu'elle n'est ni grecque ni romaine, et plagiat pour plagiat, j'aime mieux un beau plâtre pris sur la Diane chasseresse qu'un monstre de bois vermoulu décroché d'un grenier gothique.
Le Clerc. Le romantisme n'est pas un plagiat, et nous ne voulons imiter personne; non, l'Angleterre ni l'Allemagne n'ont rien à faire dans notre pays. "
GoTOMET, ▼ivement. Qu'est-ce donc alors que le romantisme? Est-ce l'emploi des' mots crus? Est-ce la haine des périphrases? Est-ce l'usage de la musique au théâtre à l'entrée d'un personnage principal? Mais, on en a toujours agi ainsi dans les mélodrames, et nos pièces nouvelles ne sont pas autre chose. Pourquoi changer les termes? Mélos^ musique, et dranuiy drame. Calas et k Joueur sont deux modèles en ce genre. Est-ce l'abus des noms historiques? Est-ce la forme des costumes? Est-ce le choix de certaines époques à la mode, comme la Fronde Ou le règne de Charles IXT Est-ce la manie du suicide et l'héroïsme à la Byron? Sont-ce les néologismes, le néochristianisme, «t, pour appeler d'un nom nouveau une peste nouvelle, tous les néosopMsmes de la terre? Est-ce de jurer par écrit? Est-ce de choquer le bon sens et la grammaire? Est-ce quelque
chose enfin, ou n*eftt-ce rien qu'un mot sonore et . Tor^eil à vide qui se bat les flancsT
Le Gubrg, ATM «ziitation. Nonl ce n'est rien de tout cela; non! vous ne comprenez pas la chose. Que tous êtes grossier, monsieur 1 quelle épaisseur dans vos paroles! Allez, les sylphes ne vous hantent point; vous êtes poncif, vous êtes trumeau, vous êtes volute, vous n'avez rien d'ogive; ce que vous dites est sans galbe; vous ne vous doutez pas de l'instinct sociétaire; vous avez marché sur Campistron.
CkyroMBT. Vertu de ma vie ! qu'est-ce que c'est que cela 7
Le Clerc. Le romantisme, mon cher monsieur! Non, à coup sûr, ce n'est ni le mépris des unités ni l'alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire; vous saisiriez vainement l'aile du papillon, la poussière qui le colore vous resterait dans les doigts. Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne^ l'oiseau qui vole et la fleur qui embaume; c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, la citerne sous les palmiers, et l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe bl^che des saules; 6 la belle chose, monsieur! C'est l'infini et l'étoile, le chaud, le rompu, le désenivré, et pourtant en môme temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l'oriental, le nu à vil, l'étreint, l'embrassé, le tourbillonnant; quelle science nouvelle! C'est la. philosophie providentielle géométrisant les faits accomplis, puis s'élançant dans le vague des expériences pour y ciseler les ^. fibres secrètes... — r^
CoTONET. Monsieur, ceci est une faribole. Je sue à grosses gouttes pour vous écouter.
Le Clerc. J'en suis fftché; j'ai dit mon opinion, et rien au monde ne m'en fera changer.
(Dapuis et Gotonet consultent ensuite un vieux magistrat qui ne les satisfait pas mieux. Ils se décident à chercher euxmêmes la définition du romantisme. Et leur conclusion, qu'ils avaient donnée au début de la lettre, est qu'on emploie beaucoup d'adyectifs dans les livres d'à présent.)