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PHILOSOPHIE CHRETIENNE

Il y a, dit Pascal, trois mondes : le monde des corps, le monde des esprits, et un troisième monde qui est Dieu, ({ui est surnaturel et infini, relativement aux deux premiers. Or, la philosophie est du second monde, elle doit régner sur le premier, et elle doit se soumettre au troisième, non pour s'anéantir, mais pour monter plus haut.

En d'autres termes, (la philosophie est la science propre que développe en lui et que possède l'esprit humain; c'est l'esprit humain développe^L'esprit humain développé doit pénétrer le monde des corps et en connaître les lois; mais l'esprit humain développé doit se soumettre à Dieu, non plus seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre, mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui Dieu même; qui, outre ce développement venant de

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la propre racine et de la propre substance de Fliomme, lui donne cet autre développement qui vient de Dieu, dont Dieu est la racine et la substance.

Or, l'esprit humain est capable du développement qui vient de Dieu, comme un arbre est capable de greffe

Et peut porter des fruits qui ne sont pas les siens.

Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre? Ils

l'honorent et le glorifient. Lui enlèvent-ils sa sève? Non:

mais ils donnent à cette sève, qui demeurait stérile, un

y cours glorieux. C'est ainsi que (la science divine ne

détruit pas la science humaine, mais l'illumine^

Or, la théologie, c'est la philosophie greffée. Et cetle greffe, c'est l'esprit de Dieu même enté sur l'esprit • humain. Et cette donnée nouvelle est et doit être(surnaturelle, c'est-à-dire d'une autre nature que l'esprit humain')même, infinie en présence de lui qui est fini, quoique indéfiniment développable.

Le point de départ de la philosophie chrétienne consiste non seulement à montrer les limites de notre raison naturelle, mais encore à enseigner en même temps qu'au delà de ces limites, il existe un ordre de vérités que Dieu peut révéler et qu'il a révélées. Elle enseigne quil y a deux lumières, une lumière naturelle et une lumière surnaturelle, comme on voit, par exemple, dans l'ordre physique, deux lumières, l'une naturelle et l'autre artificielle.

L'esprit humain voit-il l'être en lui-même, c'est-à-dire Dieu lui-même ou seulement les reflets de son invisible réalité? C'est la question philosophique par excellence.

La philosophie chrétienne affirme qu'au delà des limites naturelles de la raison, il y a un autre terme surnaturel auquel, par une divine opération de l'amour ^ de Dieu, notre Père, l'esprit peut être élevé. (^Le fond môme du dogme chrétien consiste précisément à dire que l'homme a été créé pour arriver à la vision béatifique

tic Dieu^Donc, en premier lieu, sa nature est telle quil est capable d'être élevé à cette vision de Dieu; et, de i)lus, par le fait, Dieu veut élever Ihomme à cette surnaturelle intelligence de ce qu'il est, à cette vue de Fcssence divine en elle-même. De plus, enfin, l'observation démontre que Tintelligence comme le cœur ont ce désir.

Or, puisque, de fait, nous sommes créés pour cette fin suprême, dont rien en cette vie ne nous donne Texpérience, il était Ixjn que notre intelligence fût appelée, dès cette vie, à quelque chose de plus haut que ce que la raison peut atteindre, et qu'elle lut excitée à tendre avec ardeur à un état qui dépasse de si loin tout notre état présent. C'est pour cela que(la foi chrétienne nous ^ annonce la béatitude éternelle, qui consiste dans la vision intuitive de Dieu, et même nous révêle le mystère de la nature divine^)

Sans doute, dans notre état présent, (la raison ne sau- "^ rait pleinement comprendre ce qu'enseigne la foi,) et pourtant elle acquiert une grande et nouvelle perfection en s'attachant, d'une manière quelconque, à l'objet de la foi, et c'est pourquoi saint Paul a dit : « Les choses v^ de Dieu, nul ne les sait que l'esprit même de Dieu; mais Dieu nous les a révélées par son Esprit. »

Sans doute, la vérité de la foi n'est clairement connue que par l'intelligence qui voit l'essence divine. Cependant, la raison peut et doit s'exercer en cette vie sur les données de la foi, car si petit et si faible que soit ce qu'elle en saisira, cependant c'est un grand bonheur d'atteindre à ses sublimités. Et saint Hilaire nous y exhorte : t Croyez d'abord, et puis réfléchissez et insistez : vous n'irez pas au bout; mais je vous félicite de votre effort. S'attacher à la vérité infinie, y avancer, c'est beaucoup, quoiqu'il soit impossible de la saisir entière. » D'où saint Thomas conclut que l'homme qui cherche la sagesse doit évidemmeid s'attacher aux deux degrés de l'intelligible divin, dont l'un peut être atteint par notre raison naturelle, dont laulre nous est annoncé par la foi.

Donc, selon la philosophie chrétienne, les limites de la raison sont bien celles que pose l'observation psycho logique la plus sage. Il est vrai aussi que l'homme désire naturellement s'élever au-dessus de ces limites. Or, cet instinct universel n'est pas dénué de sens. Il tend à la fin dernière pour laquelle Dieu a créé l'homme. Cette fin dernière est la vision immédiate de Dieu et de l'essence des êtres. Et non seulement telle est l'immortelle destinée des esprits dans la vie future, comme le disait Platon, mais(dès cette vie, le plus haut degré de l'intelligible divin nous est révélé par la foi!) La foi nous en parle et nous le montre. Comprenons-nous ce qui nous est montré? Le voyons-nous clairement et pleinement? Non, sans doute; mais cette lumière surnaturelle et infinie développe grandement notre raison, et y déploie des lumières croissantes.

Et ne prenons pas le change. Ne considérons pas seulement la foi chrétienne comme un texte extérieurement proposé à chaque homme par l'ouïe. Les formules de la foi sont en effet proposées par l'Église qui nous parle {jides ex auditu). Mais ce texte venu par l'ouïe, n'est pas le principe, le motif, le seul objet de la foi.^Le seul principe, le seul motif, le seul objet de la foi, c'est Dieu même, Dieu seul. C'est sa lumière surnaturelle, l'instinct intérieur de Dieu qui parle, la divine infusion de Dieu versant directement dans l'âme la lumière même, voilà le principe, la substance de la îoi^ {Fides ex intcriore instinctu Dei... fuies principaliter ex infusione.) C'est pourquoi la foi est la vérité en substance, comme l'enseigne partout saint Thomas, d'après saint Paul. De sorte que la vérité en substance, Dieu lui-même que nous cherchions par le désir, Dieu lui-même est dès lors dans l'homme. L'homme en a quelque sens {dédit nobis sensum ut cognoscamiis verum Deum). L'homme en a quelque perception. L'homme en voit quelque chose par ce nouveau principe que Dieu lui donne. Cette vérité elle-même, essentielle, substantielle, que nous cherchions, que par nousmêmes nous ne pouvons atteindre ni explicitement, ni

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implicitement, elle nous est donnée implicitement, et nous avons l'immortalité, l'éternité, pour la rendre explicite.

Mais, je le sais, esclaves de la mort que nous sommes, ce qui nous importe, c'est la vie présente. Ne parlez pas de la vie éternelle, c'est tout autre chose, dira-t-on. Il s'agit ici de philosophie. Je le sais. Mais d"abord n'abusons pas du mot de philosophie, mot rétréci. Traduisons ce mot grec en français. Au lieu de philosophie, mettez srKjesse, ou bien amour de la sagesse. C'est plus clair et en même temps plus grand. Nous verrons mieux si cette lumière implicite de Dieu présent dans l'âme par l'amour et la foi, peut quelque chose ou ne peut rien dès cette vie pour la sagesse, ou. si Ton veut, pour la philosophie.

En ce siècle où la pensée, bonne ou mauvaise, gouverne despotiquement le monde par son influx universel et quotidien, et où, par une étrange et très redoutable rencontre, quand la parole arrive au trône, il se trouve des sectes puissantes qui entreprennent systématiquement de renverser les lois de la raison, il se peut qu'à une telle époque ce soit une œuvre presque sacrée que de défendre la raison humaine et ses lois. Peut-être, à cause de la solidarité radicale des deux lumières dont Dieu éclaire les hommes, est-il nécessaire qu'aujourd'hui ce soit le prêtre qui soutienne la philosophie, afin de maintenir la foi?

Dans nos luttes contre l'esprit d'incrédulité, nous trouvons d'ordinaire devant nous, comme barrières, les lacunes intellectuelles, et les bornes de la raison tronquées. Les passions, sans doute, sont l'obstacle, intime ^ et substantiel, mais l'homme sincère juge les passions, les réprime, les dirige, relève vers Dieu leurs données légitimes, lorsqu'il connaît la vérité. Jésus savait toucher, délivrer, entraîner à sa suite, les possédés, les publicains, les femmes de mauvaise vie. Mais que pouvait sa toute-puissante parole contre les scribes? Or,

voici qu'aujourd'hui la diffusion plus générale des lettres superflcielles et incomplètes popularise l'esprit des scribes, et multiplie cette forme intellectuelle arrêtée, qui s'enferme en soi, et se défend par la lumière partielle contre la lumière infinie. Quel spectacle que celui d'un pauvre, d'une femme, d'un ignorant à qui les traditions logiques vulgaires imposent cette effroyable forme de l'esprit! Quel spectacle que celui d'une âme, affamée de croire et de vivre, mais systématiquement organisée pour la défense contre toute lumière du dehors! Que de fois, regardant une telle âme, nous l'avons vue, bonne en elle-même, mais artificiellement enveloppée contre la vérité dans une forme logique impénétrable! Au centre nous apercevions un cœur, mais autour était la muraille! Nous calculions avec effroi l'immense travail qu'il nous faudrait pour détruire, par notre raison, toutes ces défenses! Et le temps n'y suffisait pas! Cest alors, si l'on peut, qu'il faut avoir recours à l'électricité du cœur, qui traverse la pierre et qui touche à distance!

Mais quel bien ce serait si l'on pouvait détruire la logique perverse qui ôte à la raison de tant d'hommes son étendue et sa lumière, et qui étouffe et ensevelit tant de cœurs!

Quand on a consumé sa vie dans l'amour et la recherche de la vérité, quand on lui a tout sacrifié, quand on a passé bien des heures, à genoux, aux pieds de la Sagesse, et que l'on a couvert ses pieds divins de larmes et de baisers, on sent d'autant mieux sa faiblesse assurément, mais on voudrait pourtant n'être jugé qu'avec réserve par ceux qui ne sont pas même bien certains que la Sagesse existe, ou qu'elle soit Dieu.

Nous croyons que le prochain effort de la raison moderne constituera la science totale, et cela d'après la méthode qui vit et règne dans la partie déjà constituée, la science du monde visible.

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Li raison humaine a deux mouvements essentiels, nécessaires, suffisants, savoir : un mouvement de déduction qui va par voie d'identité, et un mouvement dinduction qui va par voie de transcendance.

Ces deux mouvements, également nécessaires, légitimes, scientifiques, sont la vie même de la raison dans toutes les sciences et dans toutes les directions de l'esprit.

La déduction règne partout pour tout développer, tout expliquer ou démontrer, et linduction, procédé de transcendance et d'invention, commence tout, soit qu'il faille, en physique, s'élever des effets aux causes ou des pliénomènes contingents aux lois géométriques; soit qu'il faille, en géométrie, conclure ou du fini à l'infini, ou d'une série à la limite que la série n'atteint jamais; soit enfin que la philosophie, à partir du spectacle de la nature, s'élève jusqu'à la cause première, jusqu'à l'idée précise et scientifique de l'existence nécessaire de Dieu et de ses attributs.

La grande science de la nature a été créée, précisément lorsque les penseurs se sont soumis et résignés à ne point créer la nature, mais à la regarder, à l'écouter, à la suivre, à lui obéir, à l'interpréter avec patience, humilité, labeur, longueur de temps, persévérance d'efforts. Oui, voilà la première condition de la science. Eh bien, la science de l'homme, la science de Dieu, sont aux mêmes conditions que la science des lois et des causes du monde visible. L'immense monde de l'àme est une base d'expérience aussi, et le monde infini qui est Dieu est la grande base et le grand point d'appui. Ce sont là les trois bases qu'a retrouvées expérimentalement, comme étant nécessaires toutes les trois, la longue recherche du plus sincère et du plus persévérant des penseurs de ce siècle. La philosophie totale et réelle ne commencera que quand Dieu même sera devenu un objet de sainte expérience, un objet que le sage traitera comme le savant traite la nature pour la connaître :

suivre Dieu, écouter Dieu, attendre Dieu, l'interpréter, lui obéir, le méditer, le contempler sans cesse, et j'ose le dire V expérimenter \ Oui, j'ose le dire, car je parle avec saint Thomas, quand il nomme la connaissance expérimentale de Bleu {experimentalem Bel notltiam). Là est la base supérieure telle que l'esprit humain la veut.

L'esprit humain, appuyé sur ses bases, s'élève aux principes scientifiques par le procédé fondamental et principal delà vie raisonnable, celui qui va par transcendance du fait à l'idée générale, des faits multiples aux lois et à la cause.

Puis, à partir de ces principes qu'atteint, par transcen dance, le procédé premier de la raison, un second mouvement, émanant de ces centres, rayonne par rayons droits, et répand la lumière dans toutes les directions avec l'incomparable vitesse de la déduction et l'évidence de l'identité. Et les rayons des divers centres se croisent, se superposent et se soutiennent, et les lumières des trois mondes s'unissent sans se confondre, et celle des lumières qui est la lumière de Dieu même, transfigure et bénit la fécondité des deux autres.

Les tendances aboutissent, c'est-à-dire, celui qui marche arrive, celui qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui frappe.

Tout ce que la pensée conçoit, tout cela est. Tout ce que le cœur veut et cherche sera trouvé. Tout ce que l'on espère, si l'on y croit, si l'on y tend, sera donné. Tout ce que la nature, l'instinct, l'effort, le travail, la prière, tout ce que la religion, l'élan vers Dieu, vers la vérité, la justice, la beauté, le bonheur, tout ce que toutes ces forces prophétiques liguées ne cessent d'attendre et de chercher, tout cela nous sera très certainement donné. La poésie est vraie; l'enthousiasme est très sage; la prière a raison; elle a raison de dire : Que votre règne arrive. Ce règne arrive, puisqu'on y tend.

Oui, plus on croit, plus on espère, et plus on a raison. La foi, l'espérance, peuvent manquer, mais non pas la

couronne de Tespérance et de la foi. Tout est encore })lus réel que la foi, plus beau que l'espérance. Si on cherche le Père, et si on veut le voir, on le verra. Si l'on veut toujours vivre, on sera dans la vie pour toujours. Si Ton veut que les êtres aimés y soient, ils y seront. Si l'on veut qu'ils soient près de nous, ils seront près de nous. Si l'on espère leur être uni toujours, on leur sera uni de telle manière qu'alors seulement on saura que notre amour sur la terre n'était qu'une tendance, un effort pour s'unir. C'est au terme que Dieu nous unit. Au terme, les êtres aimés seront un avec nous, et seront tels que nous les aimons, aussi grands et aussi charmants que l'amour peut les voir ou les rêver. Et pourquoi Tamour les voit-il si beaux? C'est parce qu'il a des ailes, parce qu'il a ce procédé de transcendance qui s'élance de ce qui vit sur terre à lidéal qui est au ciel, cause de la vie et terme de la vie. 11 voit chaque être dans son idée céleste, il voit en Dieu. C'est le procédé de la science. Quant à moi, je crois à ces célestes déductions de ma formule, comme je crois à ces déductions géométriques, et à l'exactitude mathématique. Oserai-je dire que quiconque n'y croit pas me semble n'avoir pas toute sa raison ni tout son cœur? Quelqu'un disait : Les lignes de la pensée convergent à la vérité vers Dieu ou vers son apparence. Mais est-ce bien vers Dieu ou vers son apparence? Lequel des deux? Et il hésite. Moi je dis : C'est vers Dieu, parce que les tendances aboutissent, parce que le principe de transcendance est vrai comme la géométrie elle-même.

11 faut que la raison savante cesse de faire cause commune avec la raison abrutie(ll faut que la raison savante ^ revienne à Dieu, à la nature^Il faut que la raison savante apprenne à protéger, à soutenir, à déployer, au lieu de récraser ou de la mutiler, toute la nature de la raison telle qu'elle vient en ce monde, et telle que la développe le premier et simple enseignement de la parole articulée. (Établir du silence dans son âme pour écouter en soi ^

Dieu qui parle dans tous les hommes, surtout en ceux â qui aiment la vérité j) se dégager de ses passions, et se ^ tenir au-dessus de son siècle pour être plus près de Dieu et du cœur de l'humanité; fuir la méditation oisive et l'illusion des contemplations paresseuses, en faisant par la plume les vérités qui se déploient dans l'âme, sous le souffle de Dieu, quand elle est pure et en repos; discipliner son corps, le pénétrer, le rapporter, comme un instrument, à son esprit et à son âme, pour que l'homme tout entier soit uni dans son œuvre; consacrer à la vérité tout son temps, aussi bien que l'homme tout entier, âme et corps; consacrer la journée entière, et ne pas mépriser la nuit même ni le sommeil. Consacrer le sommeil en consacrant le soir; préparer au sommeil sa >/ tâche et le faire travailler ;Ç'uir la dissipation qui interrompt l'esprit et qui l'éteint, pour trouver le repos qui le recueille et le féconde ^pratiquer, dans la continuation do l'adoration intérieure, ce que pratiquent les germes, qui croissent et qui grandissent, soit que l'on veille ou que l'on dorme; parvenir à la vraie prière, où la voix infaillible de Dieu se fait entendre, où le contact de Dieu nous est donné, et où s'accomplit le mystère du rapport substantiel et vivant de l'âme à Dieu; puiser dans cette union à Dieu l'inspiration réelle, c'est-à-dire la résolution de devenir un ouvrier dans la moisson de Dieu; recevoir dans cette inspiration et cette résolution la connaissance des plaies de son âme et des souffrances du monde, la compassion pour ces souffrances et pour ces plaies, la force, la volonté de travailler à les guérir; voir et juger, dans cette lumière, la crise du présent siècle, qui est la question du Seigneur : pensez-vous que le Fils de l'Homme trouve encore de la foi sur la terre? Apprendre ce que Dieu veut du cœur humain et de l'esprit humain, et ce qu'il en exige pour leur donner ou leur laisser la foi; rentrer dans la voie, manifestement droite, du dernier grand siècle, qui allait à Dieu par la sainteté et par la science, et unissait, fécondait, ou pour mieux dire créait les sciences dans la lumière

i!c Dieu; reprendre le faisceau, trop longtemps brisé, (les grandes lignes de l'esprit humain, créer ainsi cette science comparée qui sera celle du prochain grand :-iècle;(remonter de chaque ligne de la science au centre ^ de comparaison ; y trouver Dieu partout, et sa lumière vivante et régénératrice ^faire redescendre cette lumière dans tous les canaux de la science, dans toutes les fibres de l'esprit; délivrer, réchauffer les cœurs par cet influx nouveau ;{et relever enfln, par une éducation plus lumi- ^ neuse, les générations à venir): tel est l'ensemble des conseils qu'il faut donner, et du but qu'il faut proposer à celui qui veut être aujourd'hui disciple de Dieu.

('Le désir inné de voir Dieu existe naturellement dans *^ toute créature raisonnalile)Et en effet, est-ce que l'àme de l'homme, à mesure qu'elle s'élève dans la connaissance rationnelle de Dieu et de la vérité, ne sent pas, de plus en plus vivement, l'insuffisance et la vanité de cette science pour combler son désir de savoir et son besoin de voir?^V mesure qu'elle connaît davantage, cette âme ^ ne sent-elle pas un vide toujours plus grand ?)Ne sent-elle pas que cette science, toute humaine, est pâle, est froide et creuse, quelque certaine qu'elle soit? Quand un esprit véritalilement pénétrant regarde en face et perce jusqu'au fond ses plus claires pensées, ne voit-il pas que. même les plus certaines et les plus nécessaires, ne sont pas l'être, la vie, ni la vérité substantielle, mais seulement des ombres de létre, des traces de Dieu, et des fantômes divins; ombres, fantômes, reflets et traces (le Dieu, grandes choses, mais qui ne sont pas Dieu: qui viennent de Dieu, mais ne le montrent pas lui-même, en son essence et sa substance ? Quiconque ne voit pas cela est un enfant dans l'ordre intellectuel, et doit grandir et avancer, jusqu'à ce que l'expérience virile de la pensée lui ait appris ce qu'est notre lumière présente, ce qu'elle peut, comme aussi ce qu'elle ne peut pas et n'est pas. Elle n'est point la lumière absolue, vue en face et dans sa source même : elle en est l'ombre ou l'image réfléchie.

Mais si nous voyons l'ombre de la lumière, c'est que la lumière est et vit. Ne la pourrons-nous jamais voir elle-même? Oui, sans doute, dans l'éternité. Mais n'en arrive-t-il rien jusqu'à nous dès cette vie? Pourquoi non, s'il est vrai que la foi, la foi vivante, est un état de l'âme qui met en nous le commencement de la vie éternelle? Et si nous sommes chrétiens, si nous croyons au catéchisme qui nous a été enseigné dans notre enfance, ne nous sommes-nous jamais demandé ce que peuvent être ces dons du Saint-Esprit qu'on nomme les dons de sagesse, d'intelligence, de science? Peut-être avons-nous pensé que ces dons ne concernent que quelques âmes privilégiées, à qui Dieu fait miraculeusement d'étranges révélations. Or, écoutez saint Thomas d'Aquin : « 11 y a donc, selon l'enseignement chrétien, une lumière nécessaire que Dieu donne à tout homme, parce qu'il est homme, et une autre lumière que l'âme peut ou perdre ou gagner, selon que Dieu, par sa grâce, habite ou n'habite pas en elle. »

Mais comment ferons-nous comprendre ces choses aux esprits qui n'ont pas la foi, ou qui ont établi, entre leur science d'une part, et leur foi d'autre part, un mur infranchissable? Peut-être les prierons-nous de se recueillir devant Dieu, de rappeler tous leurs souvenirs, et de se demander s'ils n'ont jamais été sollicités ou éclairés, de loin en loin, par une autre lumière bien différente de leur lumière habituelle, humaine et naturelle? Par exemple, il y a un âge dans la vie, avant les ruines et les dévastations d'esprit et de cœur qu'apporte d'ordinaire l'explosion de la puberté, il y a un âge d'angélique innocence, d'énergique et simple droiture, d'implicite clairvoyance où se réalise, pour beaucoup d'hommes, quelque chose de ce que nous apprend l'Évangile au sujet du Sauveur enfant : « L'enfant, dit l'Évangile, croissait en grâce et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, et il instruisait les docteurs. » N'avons-nous jamais, à douze ans, entrevu quelque éclair de cette lumière de grâce et de sagesse? N'avions-nous

point alors sur la vertu, sur la justice, sur la véracité, sur la pureté virginale, sur l'effrayante laideur des moindres fautes, sur le respect et sur l'amour des hommes, sur la compassion pour les pauvres, sur le devoir de poursuivre tout mal, sur la force que donne le droit, sur la présence intime de Dieu, sur la plénitude du bonheur qu'il veut donner à tous, sur sa paternelle providence, n'avions-nous pas, sur toutes ces vérités, certaines données de lumière implicite, sereine et vivifiante, certaine puissance dintuition, d'admiration, de foi, certaine capacité d'inspiration, qui seraient aujourd'hui pour nous, si nous ne les avions perdues, d'inépuisables sources de science, d'éloquence, de poésie et surtout d'héroïques vertus? Notre langage, peut-être, est devenu, sur toutes ces choses, plus flexible et plus varié; notre pensée plus analytique, notre- conduite plus réfléchie. Mais qu'avons-nous fait de nos sources, de nos sources de lumière et de feu? Peut-être étiez-vous cet enfant que prit le Sauveur, qu'il posa devant lui, et sur le front duquel il imprima un baiser de sa bouche? Si vous aviez, dans votre âge mûr, avec toute votre science acquise et votre puissance d'analyse, les vertus intellectuelles et la sève lumineuse qu'à douze ans Dieu mettait en vous, vous sauriez aujourd'hui ce qu'est la science infuse, ce qu'est le don de science, de sagesse et d'intelligence, et vous verriez peut-être cette sainte lumière ne point se borner aux bases sacrées de la justice et de la morale, mais se ramifier en même temps, avec une merveilleuse souplesse et une puissante fécondité, dans tout le détail de la connaissance, dans toute la science de l'homme, de la nature et de ses rapports avec Dieu.

Aujourd'hui, vous n'avez plus en vous qu'une lumière de détail, qui ne se réunit à aucun soleil vivifiant; faible lumière, lumière flottante et vacillante, lumière inquiète sous le souffle toujours renaissant de perpétuelles incertitudes, lumière sans chaleur, sans bonheur, sans fécondité, qui ne se développe point d'elle-même, de

nuit et de jour, soit que l'homme veille, soit qu'il dorme comme les germes divins dont parle l'Évangile; lumière qui ne s'aide point elle-même, que vous acquérez seu!, très pauvrement, à la sueur de votre front, et qui, venue avec grande peine et grand labeur, se dissipe et s'oublii» dès que l'effort qui la ramasse est arrêté, lumière sans intuition, qui ne voit point l'intérieur des choses, ni rien en Dieu, ni Dieu en rien, mais qui vous montre seulement dans votre tête des mots, des textes, des formules, des souvenirs d'idées d'autrui ou de vos idées d'autrefois.

Heureux ceux qui, cherchant la sagesse, trouveront leur point d'appui philosophique dans l'Évangile!

Le Sauveur donc nous parle ainsi : « Je vous le dis en vérité, celui qui écoute ma parole et croit en moi, a la vie éternelle. Comme le Père a la vie en lui, de même il donne au Fils d'avoir la vie en lui. Vous, vous n'avez pas le verbe de Dieu fixé en vous, parce que vous ne croyez pas à celui qui l'envoie. Je le sais, vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu. Moi, je ne suis pas seul, mais mon Père est en moi. »

Pour nous, en lisant ces paroles et celles qui les entourent, et Fadmirable commentaire qu'en donne l'Église, nous y voyons, nous y sentons, les deux états de lumière dans l'âme. Car ou Fàme a la vie en elle, ou elle n'a pas la vie en elle. Or la vie, dit le même Évangile de Saint-Jean, la vie est la lumière des hommes, vita erat lux hominum. L'àme n'a pas la lumière en ello. ou elle a en elle cette lumière. Et elle n'a en elle celîe lumière, comme l'enseigne notre Sauveur, que parla foi, par la grâce et l'amour. Or, voici, ce me semble, d'après l'Évangile, les deux principaux caractères de la lumière en nous. Celle-ci est à la fois ardente et lumineuse, tandis que l'autre, la lumière naturelle, a sans doute aussi sa chaleur, mais comparable à un rayon d'hiver, qui diminue le froid, mais ne donne point l'été. En second lieu, la lumière en nous, substantielle, non plus

abstraite, devient comme un autre vivant qui vit en nous; c'est un autre qui demeure en nous, qui ne nous laisse pas seul; qui parle, qui répond, qui inspire et provoque, et qui agit en nous sans nous. Il nous aide, il nous soutient, il nous guide, il répare le mal, il nous relève, il nous pardonne et il nous aime. Nous sentons que nous ne sommes pas seuls, nous nous sentons aimés, guidés, soutenus, portés par un plus sage, par un plus fort, par un plus grand que nous. Rappelez-vous, si vous avez passé par cette désolation, ou si vous y vivez encore, rappelez-vous l'état d'une âme qui sent certainement qu'elle est seule. Cette âme dans sa pure jeunesse avait, par la foi et l'amour, porté Dieu; puis, laissant Dieu, elle a porté une créature. Maintenant elle ne porte plus rien, elle n"est plus unie à personne; elle est seule. O désert! ô désolation! ô âme désespérée, si elle n'est pas éteinte! ô âme éteinte si elle n'est pas désespérée! Si les sources de l'amour sont taries, vous ne pouvez souffrir, parce que vous n'êtes plus rien. Espérons donc que vous souffrez. Heureux si vous souffrez beaucoup! Heureux si votre esprit souffre comme votre cœur, et si vous avez bien la double soif de la justice et de la vérité, de l'amour et de la lumière.

Alors — et c'est l'histoire de bien des âmes — vous poursuivrez avec ardeur la lumière qui est hors de vous, la lumière que l'étude et la réflexion solitaire, plus solitaire que vous ne pensez, ramassent avec effort dans votre tète. Vous la trouverez vide et pâle, superficielle, certaine peut-être, mais inutile; claire peut-être, mais sans mystère ni profondeur, sans progrès spontané, donnant peu, promettant moins, conséquente et logique, mais sans fécondité et sans félicité. Vous ne pouvez l'aimer, et vous n'espérez pas en elle. Ce n'est pas un être, ce n'est pas la vie, ce n'est pas une source, c'est un calque, une image, un fantôme, une abstraction. Je vous admire si, dans la recherche de la vérité, vous pouvez vous en tenir à ce degré. D'ordinaire on ne s'y tient pas; on

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retombe dans la vie vulgaire, dans les sens et leurs joies, ou bien l'on monte plus haut.

(Et où va-ton, si ce n'est à l'autre lumière? Il y aura peut-être, par la grâce de Dieu, dans notre vie, quelque révolution pratique, un brusque et fondamental changement, un réveil et une vie nouvelle^ Alors, jamais arbuste, presque mort sous la gelée, n'aura bu, par ses racines exténuées, l'eau de la neige fondante, et, par ses branches flétries et ses pâles bourgeons, le vent tiède du midi, avec autant d'avidité qu'en aura votre âme à s'enivrer du retour de la lumière chaude. Cette lumière réveillera tout, je dis tout, dans votre esprit, dans votre cœur, dans votre corps; sentiments oubliés, idées perdues, fibres mortes ou paralysées, reprendront vie, mouvement et sensibilité. Des milliers de germes, arrêtés et profondément enfouis, comme l'ont été parfois des grains de blé sous le plomb d'un sépulcre, recommenceront à fermenter sous la douce excitation de la lumière vivante.vNotre âme redeviendra sensible dans toute son étendue, et rentrera en communion avec tous les êtres, avec le monde physique dont le grand sens et la voix vous redeviendront perceptibles, avec les âmes dont les mouvements vous toucheront, avec Dieu même par le sens divin) Réveillé à la racine de l'âme, ce sens divin, principe de toute sensibilité véritable, vous rend le sens des âmes et le vrai sens de la nature. Notre racine profonde, la première de vos facultés, a repris sa vie pleine, et elle engendre en vous de nouveau les deux autres, comme la racine des plantes engendre les fleurs et les fruits, ou plutôt comme en Dieu, le Père principe du Verbe et de l'amour, engendre le Verbe et produit l'amour. Mais, je vous prie, toutes ces choses se passeraient-elles en vous, si vous n'aviez la vie en vous? ou plutôt toutes ces choses ne sont-elles pas la vie en vous? Mais, selon l'Évangile, qu'est-ce que la vie, sinon la lumière des hommes, Dieu même? Ne comprenez-vous pas qu'il est personnellement présent, que vous avez en vous son Verbe,

PHILOSOPHIE i

son \'crbe demeurant en vous {Verbiim ejits in vol\s mancns): que vous avez en vous son amour substantiel {dilcclioncm Dci vobis) ; quil se passe dans votre âme a qu'a dit le Sauveur : « Si quelqu'un m'aime, mon Père e\ ^ moi nous viendrons en lui, et nous habiterons en lui avec l'Esprit de vérité. » Vous n'êtes plus seul ; la lumière personnelle est en vous; la lumière à l'état do source vous est donnée. Vous y sentez un avenir infini, un mystère infini et une profondeur insondable, développable dans l'éternité et aussi dans le temps, pour produire les grands siècles, pour consoler les hommes, pour dompter la nature et pour régler le monde.

Nul doute que par la pureté du cœur, par l'innocence, ou conservée ou recouvrée, par la vertu, la foi et la 'eligion, il n'y ait, dans l'homme, des capacités et des ressources d'esprit, de corps et de cœur que la plupart des hommes ne soupçonnent pas. C'est à cet ordre de ressources qu'appartient ce que la théologie nomme la science infuse, les vertus intellectuelles inspirées, que verse dans notre esprit le Verbe divin, quand il habite en nous par la foi et l'amour. Quel homme instruit ne s'est parfois demandé de quelle source pouvaient venir à sainte Thérèse, par exemple, ses étonnantes lumières sur la vie, la nature et l'histoire de l'àme? De quelle source de semblables lumières pouvaient venir à de bien moindres esprits tout illettrés?

Je le demande, que faisons-nous du mot inspiration? Pourquoi Ce mot n'est-il plus aujourd'hui pour nous qu'un terme mythologique? Pourquoi ne le prend-on plus au sérieux? Parce que(nos facultés sont affaissées ^ parla plate incrédulité du siècle précédent.)On ne croit qu'à ce que l'on touche directement par les yeux et par les oreilles; on n'admet pas qu'un autre esprit puisse nous parler autrement qu'au moyen du son ;(on ne croit ^ pas que Dieu nous parle intérieurement.') Mais est-ce que nous pouvons savoir quoi que ce soit, avoir une seule idée, comprendre la valeur d'un mot, sans que

^ Dieu nous éclaire et nous parle au dedans? « Toute connaissance certaine, dit saint Thomas, vient de la lumière de la raison, directement versée dans l'intérieur de l'âme, et par laquelle Dieu parle en nous. Ne pas savoir cela, ne pas le croire, me paraît être le fait d'une ignorance presque animale. Et si tant d'hommes l'ignorent, c'est que l'humanité n'émerge que peu à peu, et bien lentement, au-dessus de l'animalité. »

Mais si Dieu est nécessairement cause première de tout mouvement intellectuel , s'il nous éclaire et nous parle dans toute vérité, ne comprenons-nous pas qu'il peut nous éclairer et nous parler de deux manières? Parle-t-il de la même manière, et dit-il la même chose

V aux sages, et aux(malheureux endormis dans les ténèbres de la sensualité?") Il laisse à tous cette lumière nécessaire de la raison qu'on a parce qu'on est homme; mais il donne à ceux qui l'écoutent, qui croient et aiment, une autre lumière, substantielle et cordiale, libre, vivante et personnelle, qui est lui-même. Il dit à l'âme ce grand mot du prophète : «• Moi qui vous parlais, me voici. » 11 dit à l'âme le mot de Jésus-Christ à ses disciples, lorsque, la veille de sa mort, il leur parle de son

^ amour : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous appelle mes amis, parce que je vous dis tout, tout ce que me dit mon Père. » Le Père parle autrement à ses enfants, autrement à ses ennemis. Sans doute, il veut faire de ses ennemis ses enfants; mais tant que la volonté libre se ferme à son amour, elle est ennemie. Tant qu'elle ferme l'oreille et n'entend pas la douce parole du Père, elle n'entend que le bruit nécessaire de ses lois. Tant qu'elle détourne le regard, elle ne voit que l'inévitable reflet de la lumière universelle; elle ne voit pas sa source dans le regard du Père.

y/ Par cela seul qu'il y a quelque part quelque trace, quelque idée de beauté, de bonté, d'intelligence, d'amour, de perfection et de bonheur, il est certain qu'on peut, qu'on doit pousser à l'infini toutes ces idées,

et affirmer l'existence actuelle, éternelle, infinie de leur réalité. Ni le cœur, ni limagination, ni la prière, ne peuvent aller trop loin. Tout est encore plus beau que ce qu'on rêve; tout est encore plus grand que ce quon croit.

De sorte qu'un enfant qui espère et qui croit; quune humble femme qui prie et pleure, qui aime, qui croit à des merveilles qu'elle attend dans une vie future, cette femme et cet enfant possèdent les dernières conclusions de la science, et plus ;car ils tiennent à la fois la vérité dans leur cœur et dans leur esprit.

D'où il faudrait encore tirer ces conclusions pratiques qu'aujourd'hui notre manque de foi, de conviction, d'enthousiasme, vient du mal, et part, soit d'une perversité qui détruit la raison, soit de l'abaissement général de la raison parmi nous et du sommeil de la philosophie : c|u*il faudra détruire la raison, et c'est ce qu'on entreprend, pour détruire ces saintes et religieuses doctrines universelles qui sont, comme on le sent très bien, le préambule et la base naturelle du catholicisme ; que le prochain grand siècle raisonnable sera un siècle plus catholique que le xvii' siècle et même que le xiii*; que la renaissance des fortes études philosophiques serait un gage de renaissance sociale ; que la sérénité des inébranlables croyances fondées sur Dieu et la nature, sur la foi et sur la raison, qui viennent de Dieu, peut encore succéder au lamentable abattement des âmes plongées dans la langueur et dans les ténèbres du doute, et réserver aux peuples modernes de nouveaux siècles de lumière, de foi, d'union, d'héroïsme, de charité, pour le service de Dieu et pour l'ennoblissement du genre humain.

Il faut dire, que sauf l'impardonnable découragement de ceux qui ont conservé une lueur de raison, une étincelle d'amour de Dieu, un reste d'ardeur pour la propagation de la justice et de la vérité, une prochaine renaissance aura lieu. Le dernier siècle lumineux, le xvii", ce dernier grand flot du progrès, ayant été suivi

d'une vague abaissée assez longue, le flot va remonter. Mais de plus, nous sommes libres : l'océan des esprits est un océan libre : le flux et le reflux, quoique poussés par la nature, dépendent aussi de nous. Il suffirait qu'aujourd'hui, parmi nous, se produisît, pour relever la raison et par la raison la religion, un effort comparable à celui du xviir siècle pour écraser la religion, et sur ses ruines la raison même et la philosophie. Voltaire, Diderot, d'Alembert, Lamettrie, d'Holbac, Helvétius, Condorcet, et toute cette liste de noms flétris, se sont ligués et associés pour renverser le Christ; mais qu'ont-ils fait de la philosophie? A l'éclatante lumière du siècle qui les touchait encore, ils ont fait succéder, en peu d'années, une nuit philosophique si pleine, que Voltaire a pu dire, sans soulever un rire inextinguible, « qu'entre Platon et Locke, il n'y avait rien en philosophie »; et a[)rès Voltaire, Condillac a pu dire : « Nous avons quatre métaphysiciens. Descartes, Leibniz, Malebranche et Locive. Ce dernier seul n'était pas mathématicien, et combien n'est-il pas supérieur aux trois autres. » Ainsi une pleine éclipse cachait à ces étranges esprits l'étincclant soleil du siècle merveilleux qui a créé les sciences, qui a donné à la philosophie ses dernières armes. Aidés par les passions et les vices de leur temps, ces hommes ont pu renverser du même coup la religion et la philosophie. Aidés de Dieu, serons-nous incapables de relever dans les générations nouvelles, la tradition philosophique véritable et complète, le culte de la droite raison, la foi? Qu'on ose en concevoir le projet et en décréter l'entreprise, et le succès est assuré. Dieu sera certainement avec nous, dans une foule de cœurs droits et d'esprits assez forts pour rompre le cours du préjugé, v^ On a su vaincre, au xviif siècle, le préjugé qui mène à Dieu, on saura vaincre, au xix**, le préjugé qui en éloigne. L'ignorance cédera; l'absurde, regardé en face par des esprits capal»les de n'en avoir pas peur, perdra son impudence; la raison se relèvera; la lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde, agira de nouveau, en

retrouvant sa liberté, et la foi renaîtra d'elle-même. Dieu s'en charge, quand Tobstacle est levé.

Comme la grâce, dans les cœurs, agit d'elle-même, et ne demande à l'homme que d'enlever l'obstacle qui létouffe, de même, la religion au cœur des peuples agit et se relève d'elle-même, et ne demande qu'une chose : qu'on ôte l'obstacle intellectuel et moral qui l'opprime. Otez l'obstacle intellectuel, l'obstacle moral et entamé. Or, l'obstacle intellectuel parmi nous, c'est la philosophie du xv!!!"" siècle, destructive de la foi au nom menteur de la raison ; l'obstacle enfin, c'est la doctrine des sophistes contemporains qui détruisent la raison aussi bien que la foi. Comment combattre cette [)hilosophie négative? Comment combattre ce qui n'est pas? En l'employant comme démonstration par l'absurde. Nous l'avons fait. Puis en s'occupant directement de relever la raison parmi nous, par le rétablissement des fortes études philosophic{ues. Cela est praticable. Qu'on s'y dévoue.

Seulement, qu'on nous comprenne bien : nous ne parlons ici que de philosophie chrétienne, de cette philosophie qui a pris pour devise la parole de saint Paul: « Je ne veux savoir qu'une chose, Jésus-Christ et Jésus- Christ crucifié. » Toute autre philosophie est ou stérile ou corruptrice. 11 faut la vie chrétienne dans les âmes pour que la pleine philosophie soit possible, pour qu'elle naisse et se développe. Il faut cette vie nouvelle pour relever la raison affaiblie en elle-même, plus affaiblie encore par le contagieux affaissement de la volonté, et incapable de déployer jamais toutes ses forces logiques quand elle n'est pas guérie par Jésus-Christ.

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