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LA LOI MORALE ET LA LOI DE L [ILSTOIRE

Il en faut toujours revenir à la redoutable question : Croyez-vous que, dans un avenir prochain, ou même dans un avenir éloigne, les hommes deviendront, sur cette terre, moins aveugles et moins malheureux?

La volonté du Père peut-elle se faire en la terre comme au ciel, et le règne de Dieu peut-il venir? Est-il possible de disposer le globe terrestre dans Tordre et la justice?

A la vue des souffrances du monde, de l'ignorance et du vice qui les causent, et des mortelles divisions qui nous tuent, l'homme qui a dépassé le sommet de la vie, et qui voit que les choses ne changeront pas de son temps; qu'après une vie entière, peut-être, d'ardent travail et d'espérances, il mourra certainement au milieu des ténèbres présentes : cet homme peut-il du moins penser qu'un avenir moins désolé s'approche ; que l'humanité cessera de se déshonorer, de se détruire, comme elle le fait aujourd'hui sous nos yeux, par la haine et la division, par la spoliation, par le meurtre et la guerre, par l'insolent triomphe du vice, du mensonge, de la sottise et de la barbarie?

Et l'homme qui entre dans la vie, et qui choisit libre-

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ment, pour sa part, le travail, la vérité et la volonté de la justice, peut-il penser que ses efforts produiront, dans la vie des peuples, comme fait toute impulsion physique dans le monde matériel, des mouvements indélébiles qui retentiront tôt ou tard en lumière, en paix, et en bonheur pour l'humanité à venir?

Quant à moi, quelle que soit aujourd'hui l'épaisseur des ténèbres, la profondeur des affaissements, quelles que soient mes propres souffrances et celles de mes contemporains, Dieu me fera la grâce, j'espère, de pouvoir, jusqu'à mon dernier jour, répéter ces paroles de Job couvert de plaies sur son fumier : « Écrivez ceci sur le roc avec une lame de fer : oui, je sais que mon rédempteur est vivant et je le verrai de mes yeux : oui, telle est l'espérance qui repose dans mon sein. »

Non, sans doute, nous qui sommes aujourd'hui sur la terre, nous n'y verrons pas régner Tordre, la paix, la liberté. Nous ne verrons pas commencer le règne de la justice, et nous ne verrons pas la fraternité des nations. Mais nos âmes humiliées, et tristes jusqu'à la mort, par le spectacle des triomphes du mal, et du règne des insensés, nos âmes, — je le sais, car j'en ai l'expérience, — peuvent aujourd'hui trouver la joie, le courage, la lumière, l'enthousiasme, dans l'espérance certaine des progrès que Dieu veut, dans la vue claire des grandes lois de l'histoire, que l'homme peut connaître aujourd'hui.

Tout cet ouvrage a pour but d'exposer ces lois. C'est un effort pour introduire une science nouvelle et bien nécessaire aujourd'hui, savoir : la science de l'espérance.

Grâce à Dieu, personne aujourd'hui ne doute plus que l'ordre moral ait des lois, aussi bien que l'ordre physique.

L'idée de Loi et celle de Liberté ne s'excluent nullement. Loi et Fatalité ne sont pas la même chose.

La vie du genre humain, comme celle des astres, est soumise à sa loi. Les astres obéissent d'une obéissance nécessaire : l'homme obéit dune obéissance libre.

L'inertie, cette essentielle et admirable propriété de la matière, c'est l'obéissance absolue; c'est l'étonnante capacité de recevoir toute impulsion et de la conserver toujours, sans jamais altérer ni le sens ni la vitesse du mouvement.

La liberté est l'essentiel caractère de l'homme. L'homme peut ou accepter ou repousser les impulsions, altérer les vitesses, changer les directions. Il peut lutter contre la loi vivante et la force immanente qui l'inspire et qui le dirige. Il peut choisir. Il peut triompher sous la loi, ou se briser contre la loi. Mais la loi règne, soit qu'elle brise, soit qu'elle glorifie l'être libre dont elle est la reine.

Tous les mouvements de l'histoire sont les effets inévitables de la force de l'homme agissant sous la loi, pour la suivre ou pour la violer, mouvements de vie ou de mort, de progrès ou de décadence, selon le sens où la force agit sous l'ordre de la loi. La loi règne toujours, comme Dieu, et nul ne la viole en elle-même. La force libre se brise contre la loi, ou triomphe sous la loi; mais c'est toujours en vertu de la loi, et comme l'entend la loi, qu'on triomphe ou qu'on est brisé. La loi règne toujours, jusque dans les détails et la forme du brisement et de la chute, comme l'attraction règne toujours à travers tout ce qu'on a nommé joerturbation : chaque détail de perturbation est un effet régulier de la loi.

Cela posé, qu'est-ce que la loi de l'histoire? Essayons de le dire.

Qu'on veuille bien tolérer ici — ce sera court — la description, peut-être un peu aride, de la charpente scientifique de ce livre. Ce sont de simples énoncés que tout l'ouvrage expliquera.

La loi des astres est connue : c'est une courte formule qui implique toute l'astronomie, ou du moins toute la mécanique céleste.

Et la loi de l'histoire, quoique fort inconnue, est écrite partout : dans la raison, dans l'Évangile, et dans nos cœurs.

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La loi de Ihistoire est celle dont rÉvaiigile a dit : a Voici la loi : Hœc est enim lex. >

Or cette loi n'est autre chose que la simple, universelle et primitive dictée de la conscience et de la raison, dont rÉvangile donne ainsi la formule : « Tout ce que vous voulez que les hommes tassent pour vous, faites-le pour eux, « Omnia ergo quœcumque vulth ut faciant vobis homincs, et vos facite illis. »

Cette formule est plus courte encore que celle de Fattraction, et implique ainsi toute la science.

Voilà toute la loi de l'histoire, et en même temps toute la loi morale.

S'il vous semble que ceci est trop simple, attendez, je vous prie, la fin. Rassemblez toute votre attention pour vous habituer peu à peu à comprendre les richesses magnifiques de la science qui découle de cette humble formule.

Je dis que l'humble formule morale, connue de tous, est la loi de l'histoire, en ce sens qu'en effet, c'est la loi de la cause qui produit tous les faits, comme la formule astronomique de l'attraction « en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances > est la loi de la cause qui produit tous les mouvements célestes.

Mais, outre cette loi de la cause, il y a, en astronomie, les trois lois secondaires qui décrivent la forme des mouvements. Ces trois lois sont les effets inévitables de l'attraction agissant sous sa loi. Or de même, en histoire, outre la loi fondamentale, il y a la belle loi des phases du progrès, et de la forme des mouvements. La voici : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté. »

Ces trois phases ou moments : demeurer clans sa loi; puis connaître la vérité; puis aller à la liberté, sont aussi les effets de la force humaine agissant sous la loi.

Il y a donc la loi de la force et la loi de la forme; la loi de la force, cause de tous les faits, et la loi de la forme du développement des faits.

Mais la loi de la forme, en histoire, comme en astronomie, n'est que pure conséquence et déduction de la loi de la force. H n'y a donc vraiment qu'une loi, celle dont l'Évangile dit : voilà la loi.

Il est clair que ces deux formules, celle-ci d'abord : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux », et cette autre : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté » ; il est clair, dis-je, que ces deux formules constituent un seul tout. La seconde implique la première, et nomme la loi que la première promulgue.

Pourtant on peut les distinguer.

La première est la loi qu'il faut suivre : la seconde montre les effets de la loi suivie.

La première est précisément la loi morale, c'est-à-dire la formule du devoir; et la seconde est précisément la loi de Thistoire, c'est-à-dire la loi du développement des faits, qui découlent de l'obéissance à la loi morale éternelle.

Voici donc la loi morale, prise à part : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux ».

Et voici la loi de l'histoire, prise à part : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté ».

Le premier mot de la seconde formule, remarquez-le, affirme la liberté : Si vous demeurez dans la loi, alors vous connaîtrez la vérité, et vous irez à la liberté. Telles sont la nature et la forme du progrès de l'histoire. Par la soumission à la loi, soumission qui suppose déjà la possession implicite et de la vérité et de la liberté, l'homme ira vers la connaissance claire, scientifique et savante de la vérité, et, par la claire connaissance de la vérité, au développement efficace de la liberté.

Quelqu'un demandait, au sujet de ce théorème du progrès : Qu'arrivera-t-il si l'homme, au lieu de rester dans la loi, n'y reste point? — Répondez vous-même,

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lui dit-on. — Je comprends, reprit aussitôt celui qui posait la question : si lliomme sort de la loi, alors nous verrons arriver le contraire. Au lieu d"allcr à la connaissance de la vérité, et, par cette connaissance, à la possession de la liberté, nous reculerons vers les ténèbres, et nous irons par les ténèbres à lesclavage.

C'était la vraie réponse. Cela n'est-il pas manifeste dans toute l'histoire? Et ne voyons-nous pas trop souvent ces conséquences du progrès renversé se réaliser sous nos yeux?

Mais pour connaître plus précisément la forme de l'histoire, il faut entendre que le beau théorème dévangile s'applique dans les trois mondes au sein desquels l'homme développe sa vie.

L'homme doit s'éveiller dans trois mondes : le monde de la nature, le monde propre de l'homme, qui est la société, et le monde suprême qui est Dieu. Dans chacun des trois mondes, l'homme doit chercher la vérité, et parvenir à la liberté.

Eh bien, s'il demeure dans la loi, c'est-à-dire s'il pratique ce simple devoir fondamental : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux ». alors il connaîtra la vérité, et par la vérité connue, il possédera la liberté. Et cela, dans chacun des trois mondes.

Là se trouve la vraie division des devoirs : devoirs de Thomme envers la nature, envers Ihomme et envers Dieu.

Et je suis heureux de trouver lénoncé des trois devoirs de l'homme, exprimé en paroles sacrées et splendides : le premier, à la première page de l'Ancien Testament; le second au milieu de la Bible, au livre de la Sagesse, et le troisième, au début du Nouveau Testament.

Évidemment, le premier devoir du genre humain, le premier dans Tordre du temps, la première tâche à entreprendre est bien celle-ci : « Croissez, multipliez et remplissez la terre et domptez-la : Crescite et multiplicamini, et replète terram, et subjicite eam. »

Tel est bien, à l'égard de la nature et de la terre, le devoir de l'humanité.

Notre second devoir est manifestement notre devoir social.

« Or, l'homme, dit le livre de la Sagesse, a été placé sur la terre, pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice : Ut disponat orbem terrarum in œquitate et jitstitia. »

Noire troisième devoir, et le plus important des trois, celui qui, bien rempli, entraîne l'accomplissement des autres, est, au début de l'Évangile, proclamé en ces termes : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît : Quxritc ergo j^rimiim regnum Dei, etjustltiam ejus, et hsec omnia acljiclcntur vobis. »

c( Le reste vous sera donné par surcroît » signifie que les deux premiers devoirs, « remplir la terre et la dompter », puis « disposer le globe dans l'ordre et la justice », ces deux premières parties de la tâche de l'homme seront surabondamment accomplies par ceux qui chercheront d'abord la justice du royaume de Dieu.

Mais n'est-il pas à croire que ces trois grands ouvrages, ces trois devoirs proposés au travail de l'homme, s'accompliront successivement? N'est-il pas à croire que ce sont là les trois âges réels de l'histoire? N'est-il pas visible que la lutte contre la nature pour la dompter est le commencement nécessaire du travail? Que l'entreprise de disposer le globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice, ne peut venir qu'après un grand triomphe sur les forces de la nature? Mais n'est-il pas à croire aussi que le premier triomphe de l'homme sur la nature, et le premier triomphe de la justice dans l'ensemble de l'humanité, ne seront que triomphes imparfaits et partiels? et l'homme, toujours plus ambitieux à mesure que son œuvre avance, ne sentira-t-il pas alors, plus vivement et plus profondément, le besoin d'une plus haute perfection, et le besoin de Dieu? N'est-il pas manifeste qu'un élan religieux plus puissant sortira de nos

triomphes mêmes, à la vue des terribles obstacles qui resteront à vaincre? Cela même ne sera-t-il pas un âge lie vigoureuse et splendide religion, de vie évangélique transfigurée"? Mais est-ce qu'un élan réel vers Dieu, vers lidéal et vers la perfection, par amour de Thumanité, est-ce qu'un tel élan du cœur du genre humain peut n'être pas une source nouvelle de forces magnifiques? Les forces conquises dans ce progrès vers Dieu ne seront-elles pas aussitôt appliquées à dompter plus décidément la nature et la terre, à mieux défendre la vie de Thomme, à dompter les venins, à reculer la mort? Mais toute conquête de la vie de l'homme sur la mort n'inspirera-telle pas tout aussitôt au genre humain une nouvelle audace pour chasser de la terre toute erreur et toute iniquité, et pour augmenter le triomphe de la justice universelle? Tous ces nouveaux triomphes accroissant toujours le courage, et en même temps l'indignation contre Tobstacle, l'homme irait chercher de nouveau, au sein du Père, de nouvelles sources de lumière et de force, de nouveaux rayons du soleil que le Père verse sur ses enfants, à mesure qu'ils le lui demandent. Ce seraient là les périodes récurrentes de l'histoire, les cercles du progrès, la marche de l'humanité vers la vie toujours plus abondante.

Courage! oui, l'esprit humain marche, et, en ce siècle même, il développe une science qui aura sur le monde plus d'influence que n'en a eu, depuis deux siècles, la science des forces de la nature.

Cette science, c'est la science du Devoir.

J'entends par là qu'en ce siècle-ci l'histoire, la politique, la science économique, le droit, et tout l'ensemble (les sciences sociales, se rattachant décidément à l'éternelle justice, tendent à s'unir en une science supérieure, (|ui sera la science du Devoir.

Et cette grande science, la plus féconde de toutes, démontrera en toute lumière, développera, dans le détail des précisions et des applications, la riche beauté de l'inspiration primitive des consciences, et la divine

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fécondité des préceptes et des conseils de Jésus-Christ et de l'Église.

La conscience est donnée à tous, en tous temps, en tous lieux, et elle suffit. Chacun sera jugé sur ce qui lui aura été donné. Mais l'homme juste doit travailler, chaque jour, à éclairer sa conscience par la science, et la science doit, par l'effort de la raison et de la liberté, se développer de siècle en siècle.

Le principe de la science est simple : comme en astronomie, Tattraction est sa loi. Mais ses applications constituent la plus variée et la plus étendue des sciences.

Ce principe simple qui est dans la science du Devoir ce qu'est en astronomie l'attraction, on le peut énoncer ainsi : Assistance due iiar tout être à tout être.

Assistance due par tout être à tout être! C'est une autre manière de dire comme saint Paul : « Toute la loi est dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » C'est une autre manière de dire : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît. » Voilà le principe du Devoir.

Et je laisse à dessein, dans la formule, le mot être au lieu du mot homme, moins général. Cette étendue sans bornes de l'objet du devoir me rappelle la parole du Seigneur : « Allez dans l'univers entier, et portez à toute créature la bonne nouvelle! » C'est qu'en effet, le devoir ne va pas seulement de l'homme à l'homme, mais bien aussi à toute la création, à tout être, sans exception.

Le devoir, c'est d'aller au but et d'y mener toute la création. Et nous devons aller au but, qui est l'union des êtres entre eux et avec Dieu, « de toute notre âme et de tout notre cœur, de tout notre esprit et de toutes nos forces ».

Et je médite avec bonheur l'universalité sans restriction de la formule : « par tout être à tout être ». Je me souviens de l'insistance avec laquelle saint Paul demande avant tout aux chrétiens de porter et d'assister par l'âme et l'incessante prière « tous les hommes, car Dieu

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veut sauver tous les hommes, car le Christ s'est donné pow tous » .

Et ce principe de l'universalité du devoir et de son objet rentre encore dans cette sublime parole : « Chrétiens, vous rendrez compte, non pas seulement de vousmêmes, mais bien du monde entier. »

L'universalité du devoir à l'égard de tout le genre humain, voilà ce qu'il faut plus que jamais, aujourd'hui que le globe est ramené à l'unité, inculquer par l'éducation à tout homme venant en ce monde. Pourquoi? Parce que cette vue sublime est propre à décupler dans tous les cœurs l'enthousiasme et l'effort. Pourquoi encore? Parce qu'il est plus facile de mettre en ordre le monde entier qu'un seul état ou une seule ville. (Les nations ne se sauveront point isolées, non plus que les individus. En ce siècle, c'est un mouvement de totalité que Dieu demande au genre humain^Et je répète avec une joie profonde que cette belle science du devoir, nécessaire à ce grand mouvement, Dieu veut, aujourd'hui, la donner à l'Europe dans le détail de ses applications. Cette science n'était encore que dans sa tige, maintenant voici les rameaux et les fruits. Notre Maître disait : « Si vous conservez ma parole, vous connaîtrez la vérité. » Oui, la parole évangélique, vérité implicite, complète, conservée dans le monde chrétien, a fructifié; et nous arrivons aujourd'hui à la lumière vivante, à la connaissance scientifique d'une partie de la vérité.

Voici donc le principe simple de la science du Devoir : Assistance due par tout être à tout être.

L'accomplissemiCnt du Devoir, dans le sens plein du mot, c'est l'effort de l'homme tout entier pour porter toute la création à son but.

L'effort de l'homme entier, l'acte de l'àme totale, en style évangélique, qui est le style de Dieu, se nomme amour. C'est pourquoi il est dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu — ([ui est le init et la fin des êtres — de toute ton ame, île tout ton cœur, de tout ton esprit et de toutes tes forces. > L'acte damour, l'effort pour

assister, c'est l'opération générale de l'âme dans la lumière et dans la liberté. (Amour n'est pas passion, mais acte d'âme^)

L'amour, comme le pose la divine formule, doit être V amour du prochain, c'est-à-dire que l'effort pour assister tout être doit suivre la hiérarchie des devoirs. La règle donc, c'est d'aller au plus prés; d'aimer dans la proximité, comme l'attraction attire sous la loi des distances. Mais entendez-le bien.

L'homme se doit au prochain d'abord. Mais qui est mon prochain? demandait-on au Christ. Et le Christ répondait que le prochain, c'est l'homme que vous trouvez blessé sur le chemin.

Mais la règle d'aimer le prochain est absolue dans son énoncé et métaphysiquement rigoureuse. L'effort pour assister ou pour aimer est véritablement réglé par la loi de proximité; proximité non pas physique, mais morale et métaphysique. D'après cette règle , l'amour bien ordonné commence par Dieu, qui m'est plus intime que moi-môme; puis il descend à moi, qui suis d'abord responsable de moi; puis ensuite il s'étend au prochain qui me touche, et puis à la patrie, et puis au genre humain.

Oui, certes, le premier de tous nos devoirs, c'est d'aimer Dieu par-dessus toutes choses. Oui : servir Dieu, le mot est bon. Je dirai même : assister Dieu, car le Verbe incarné nous dit: « C'est moi-même que vous assistez. » Et rnilii fecistis. Assister Dieu ! c'est le mot de saint Paul : « Nous aidons Dieu ». Dei adjutores sumus. Oui, aider Dieu, c'est-à-dire lui ouvrir les âmes, la mienne d'abord, et puis les autres; le faire entrer dans tous les êtres que lui ferme la perversité, l'assister et l'aider pour qu'd vienne à son but et y mène toute la création, afin que lui, bonté suprême, vérité absolue, beauté, félicité, amour, soit tout en tous.

Oui, je l'assiste ainsi et je le sers, lui, source de tous les biens, en m'efforçant incessamment de le connaître et de l'aimer, et d'être à lui et avec lui, de tout mon

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cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon esprit.

Et cela même, si je sais l'accomplir, opère tout mon Devoir envers moi-même et toute Fassistance que je dois à tout mon être. Car ne cessant, par l'amour et l'effort, de puiser en Dieu, comme fait le nouveau-né attaché au sein maternel, je puise la vie dans la source infinie, et je la fais descendre dans toutes mes forces et toutes mes facultés. Je fais descendre la vie de Dieu dans mon cœur, et puis dans mon esprit, et enfin dans mon corps.

Et ce n'est pas en vain que l'Évangile nous dit que les deux grands préceptes aimer Dieu et aimer son prochain sont semblables et ne font qu'un. C'est qu'en effet l'amour de Dieu donne l'amour du prochain, et le service de Dieu par l'acte d'àme, sinon la foi et la lumière, la liberté, l'amour! Or ce sont'là les forces qui bénissent la terre, qui nous rendent riches pour assister le genre humain, clairvoyants, résolus, pour pousser le monde à son but.

Celui donc qui remplit le premier devoir, qui puise en Dieu la foi, la certitude, la lumière et la liberté, celui-là veut et opère le devoir tout entier, car il veut et opère l'assistance de tout son être à tous les êtres.

Ainsi, mon premier devoir, mon devoir envers Dieu, implique, s'il est rempli, l'accomplissement de mon devoir envers moi-même et envers les autres; car si je suis le coopéra tcur de Dieu dans sa volonté très certaine de me conduire au but. c'est moi-même que j'ai assisté. Et si la vie de Dieu réside en moi, c'est-à-dire si j'ai pu conquérir la justice, il est visible encore que j'ai travaillé pour autrui.

Je ne demande au monde contemporain qu'une seule ^ chose : la volonté déterminée d'abolir la misère.

Qu'on se décide publiquement, solennellement, à prendre pour devise la parole de Moïse : « O Israël, tu ne souffriras pas qu'il y ait dans ton sein un seul mendiant ni un seul indi2:ent! » -x-^^Tr^T'^-'V ""*"^^

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Que tous les peuples, toutes les sectes, tous les partis s'accordent sur ce point unique et le poursuivent sans jamais s'arrêter, et il suffit.

Je dis que, par cela même, la justice, la vérité, la religion se répandent sur la terre.

Par cela même, le christianisme et le catholicisme, qui est le christianisme entier, gouvernent le monde.

Comment cela?

C'est que le christianisme entier, on ne peut trop le répéter, se réduit à un point : « J'ai eu faim, dit le Christ, et vous m'avez nourri : vous êtes sauvés. — J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri : vous êtes jugés et condamnés. » Voilà le point. Selon l'Évangile, tout est là, non en ce sens que ce point exclut le reste, mais en ce sens qu'il implique tout. Il implique et attire et suppose toute pratique, toute vertu chrétienne, et la vraie vie de Tâme en Dieu.

Donc, si nourrir ou ne pas nourrir Jésus-Christ, c'està-dire le moindre des hommes qui souffre, est toute la base du jugement dernier, toute la question du salut éternel, il est bien clair que ce point seul est et implique le christianisme entier.

Donc les individus et les peuples opéreront le christianisme entier, c'est-à-dire le catholicisme, dès qu'ils travailleront de tout leur cœur et de toutes leurs forces, avec persévérance jusqu'au succès, à nourrir de pain la masse des hommes que la misère dévore.

Donc, encore une fois, c'est l'œuvre chrétienne, essentielle, qu'entreprendront les sociétés humaines, dès qu'elles entreprendront de bannir de leur sein la misère.

N'est-ce pas évident?

Essayez de multiplier les pains en Europe, dans une nation. Essayez de chasser la misère, en la remplaçant par l'aisance, ou seulement par la pauvreté supportable, — j'appelle ainsi celle qui ne tue pas ; certes, ce n'est pas demander trop; — eh bien, dès le premier effort, vous voyez de vos yeux qu'il est de toute impossibilité

de modifier en rien la condition des classes souffrantes, si vous ne les moralisez. Vous voyez de vos yeux où est Tobstacle, le grand obstacle fondamental et presque unique : c'est l'état moral des classes pauvres, Tignorance, la paresse et le vice. Vous voyez de vos yeux limpossibilité de modifier en rien la condition de ceux qui souffrent, si vous ne les rendez meilleurs.

Cela bien vu, essayez ce second travail, et, dès le premier effort, vous découvrez le nœud de la difficulté : vous voyez s'il est possible de rendre les hommes meilleurs sans religion; si vous pouvez transformer la famille, élever Fhomme, la femme, l'enfant, sans Dieu, sans loi, sans foi. Oui, ce défit banal du prêtre au philosophe, cet axiome rebattu : « Point de morale sans religion », est de la plus absolue solidité; bien compris, il ne peut manquer de devenir, avant un siècle, la démonstration à la fois expérimentale et scientifique du christianisme et du catholicisme.

Mille ans d'efforts par la morale abstraite et purement philosophique ne feront pas avancer d'un seul pas. Mais vingt-cinq ans de bonne volonté dans la propagation de la vraie religion peuvent, en une seule génération, changer la face d'un peuple.

Mais de quelle religion s'agit-il ?

11 n'y en a qu'une dans le monde, le christianisme; les autres ne sont pas discutables.

Donc, en persévérant, on démontrera que, pour vivre de pain, il faut vivre d'abord de vie morale, et que pour vivre dévie morale, il faut vivre de Dieu, du Dieu dcTEvangile.

On démontrera, dis-je, que Dieu seul multiplie les pains, et l'on verra par expérience que Dieu, Dieu incarné et réellement présent dans l'Église catholique, est la seule force qui multiplie les pains. Jésus-Christ seul multiplie les pains.

Kt telle est en réalité, je l'espère, la marche que va suivre, et même que suit dès ù présent, l'histoire des peuples européens.

Il y a parmi nous, depuis longtemps déjà, une bonne volonté générale et croissante d'améliorer le sort des hommes qui souffrent, c'est-à-dire de la grande masse humaine qui couvre la terre.

Mais, il y a cent ans, les hommes qui, comme Voltaire, parlaient le plus d'humanité et du soulagement des opprimés, ces hommes espéraient délivrer les peuples et leur apporter le bonheur en les livrant à la nature et à la volupté, en leur donnant la liberté sans frein, et en brisant le joug des lois morales.

Aujourd'hui, grâce à Dieu, s'il est un point que les tribuns les plus fougueux soutiennent avec ardeur, dans la lumière de l'évidence et dans le détail de la science, c'est la Morale, comme unique source du progrès.

/ Aujourd'hui, l'esprit du siècle dit : Nul progrès, nul bonheur, sans loi morale et sans culte austère de la justice; travail, continence et sobriété! Justice et loi morale! Voilà ce que disent toutes les voix. Mais plusieurs crient : Point de religion! Or, avant cent ans, j'espère, tous les yeux verront que, si la vie du corps, si le pain quotidien n'est donné que par la vie morale, la vie morale, à son tour, n'est donnée que par la religion.

Je sais un homme, considérable et fort connu, qui m'assure être devenu chrétien par cette voie expérimentale : « Je me suis attaché, me dit-il, à quelques familles pauvres que j'ai suivies, pendant plusieurs années, dans tout le détail de leur vie, me demandant : Comment leur donner le bien-être? J'ai vu qu'un progrès de bien-être dépendait d'un progrès moral, et qu'un progrès moral dépendait d'un progrès religieux. Ceci est à mes yeux de la science expérimentale aussi certaine que celle des lois physiques. — J'ai fait plus. J'ai conseillé le même travail à des jeunes hommes indécis dans leurs convictions. Je leur ai dit d'entreprendre, sans aucun préjugé, ni de parti pris, l'étude suivie et détaillée de quelques familles pauvres, et de chercher la cause et le remède. Leurcon- V clusion n'a jamais varié :(iiul progrès de prospérité sans

un progrès moral; nul progrès moral sans progrès religieux. » )

Un écrivain, souvent furieux, mais quelquefois lucide, adressait au clergé catholique Texhorlation suivante.

Après avoir puissamment démontré que(la source de la misère n'est autre que le défaut d'équilibre dans la raison publique et dans les mœurs, il disait :^

« Voilà la vérité, ô prêtres, qu'il serait digne de vous d'annoncer dans toutes vos églises; voilà, de nos jours, le commentaire le plus éloquent que vous puissiez faire de rÉvangile, voilà les vérités qui, publiées par vous, et entrant dans la foi des peuples en même temps qu'elles sont démontrées par la science, termineraient pacifiquement la crise présente en faisant de vous les chefs naturels du progrès.

« Et en même temps que vous adresseriez aux riches lexhortation évangélique commentée parla science évidente, nous, les tribuns du peuple, nous lui dirions :

« Que (la cause de ses souffrances, c'est l'immoralité universelle, et que la première chose à faire pour détruire le paupérisme et assurer le travail, est de revenir à la sagesse^Xous démontrerions à ce peuple, par des chiffres quil comprendrait, que dans les conditions les plus favorables, en supposant réunies toutes les influences heureuses du ciel, de la terre, de l'ordre et de la liberté, il ne peut espérer une somme de richesse matérielle qui égale la moyenne de un franc cinquante centimes par tète et par jour, pour une population de trente-six millions répandue sur un territoire de vingtsept mille lieues carrées.

< Qu'ainsi, la plus grande partie de sa félicité doit être cherchée au for intérieur, dans les joies de la conscience et de l'esprit.

« Et après l'avoir ainsi disposé à la modération, nous lui ferions comprendre qu'aucun homme, aucune classe de la société ne pouvant être accusée du mal collectif, toute pensée de représailles doit être abandonnée, et qu'après nous être si longtemps écartés de la justice,

notre devoir est de revenir à l'équilibre par une marche graduelle qui ne soulève pas de colères, et ne fasse ni coupables ni victimes.

« Vous chargeriez-vous, ô prêtres, tandis que nous prê cherions ainsi le prolétaire, de prêcher de votre côté les puissants et les riches? Ce jour-là serait un grand jour, et la paix serait bientôt faite. »

Oh! oui, nous le ferons, nous l'avons déjà fait depuis des siècles, et pour les pauvres, et pour les puissants et les riches. C'est nous, ce semble, qui vous avons enseigné tout cela. Mais il est bon que vous le compreniez enfin, en croyant l'avoir découvert.

Oui, c'est ainsi et ainsi seulement que se feront la paix et le progrès, que sera terminée la crise qui dure depuis bientôt un siècle : et ce sera la plus grande, la plus puissante et la plus évidente démonstration évangélique et catholique qui se soit jamais faite.

Par la volonté ferme de sortir enfin de cettefmisère universelle, qui est la lèpre originaire du globè^les peuples modernes en masse verront, dans le détail, comme on voit les objets corporels, que(la vraie cause du mal c'est l'immoralité universelle, et que la ressource du monde, c'est de revenir à la sagesse")

Mais bientôt ils verront que la lumière qui peut seule éclairer la marche vers la sagesse, c'est la lumière de l'Évangile, et que la force par laquelle on marche, c'est la vertu réelle et efficace et régénératrice des vertus et des sacrements catholiques.

Ce jour-là se sera accomplie dans le monde la plus grande des révolutions depuis la venue de FHomme- Dieu; ce jour-là commencera véritablement l'effet de la prière évangélique universelle: « Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien; délivreznous du mal. »

C'est alors que le genre humain tout entier, dans une force, une lumière, une liberté croissantes, s'élancera pour remplir et dominer le globe : « Croissez, multipliez

l'humanité 191

et remplissez la terre. » Et lorsque notre terre, vrainieiit peuplée et cultivée, fera vivre dix milliards d'hommes, le genre humain verra de nouveau que la terre est petite et qu'elle ne suffit pas.

Un temps viendra, si le monde vit, où les hommes comprendront que le nombre ici-bas doit s'arrêter, et, comme il arrive à chaque homme au sommet de la vie, on cessera de croître : l'équilibre commencera, et peutêtre la décroissance.

C'est alors que l'on connaîtra le devoir de transfigurer par la chasteté et par VinnoQence réparée le dernier tiers de la vie, aussi bien que de maintenir le premier tiers dans la pureté angélique.

C'est alors que les lois catholiques sur le mariage apparaîtront comme la vérité même, comme la vraie vie sociale. On verra quelle chose sainte est la virginité, quelle chose sacrée est le mariage, quelle grande chose c'est de mettre un homme au monde, quelle divine chose c'est de sanctifier un homme, et comment l'homme est élevé au ciel dès cette vie, par le divin développement personnel intérieur que donne la chasteté.

S'élever au ciel est une parole que le genre humain comprendra lorsqu'il verra que la terre est par trop étroite.

Représentez-vous donc ce que sera l'esprit humain, où il se tournera, quand l'universelle préoccupation des [jcuples, de la science et de la politique sera celle-ci : Tout est rempli, la terre nous manque! Et les Ilots liumains montent toujours! Sobriété croissante, voilà donc la justice, la vertu, la nécessité.

Mais quoi? l'homme voudra toujours croître en bonheur, et il aura raison. C'est alors qu'il sera démontré au monde entier : que la plus grande partie de la félicité doit être recherchée dans rame, au for intérieur, et dans les joies de la conscience et de l'esprit.

Mais les hommes veulent une félicité concrète, et les joies de la conscience et de l'esprit, si le sens de ces mots n'est bien pris, sont une ressource abstraite, dont

(riiumanité, toujours plus altérée à mesure que la lumière monte, ne peut se contenter.")

Mais si ces joies sont l'amour de Dieu et des âmes, du Dieu vivant, et riche, et infini dans les biens cfu'il prodigue, l'amour des êtres personnels, immortels dans la vie et dans la beauté ; ainsi alors l'humanité entière a trouvé son issue. Alors le cœur humain se demandera, comme je me le demande aujourd'hui, moi qui ai traversé le monde et la vie, parTûge et parla réflexion, on se demandera s'il n'est pas quelque extension possible de cette vie courte et de ce petit monde : on regardera au ciel, au ciel visible et au ciel invisible; on cherchera les liens vivants, les communications possibles de la terre à ce qui l'entoure; on cherchera, on trouvera.

Par les merveilleux développements des sciences de la lumière, on saura quelque chose peut-être de l'usage des étoiles, c^uelque chose de la vie actuelle, des destinées communes de l'univers entier, quelque chose de la vie intime du radieux soleil qui nous donne la fécondité.

Et qui sait si les autres mondes ne nous seront point une ressource? qui sait tout ce que l'on peut tirer du soleil, et quel travail, un jour, l'homme peut faire à ses rayons?

Qui sait jusqu'à quel point le Christ saura multiplier les pains et surtout les rayons de l'Esprit, et si sa promesse était vaine quand il disait : « 0 Père, je dis ces choses au monde, afin qu'ils aient ma joie, ma joie pleine résidant en eux! »

Qui sait l'espèce de toute-puissance que la prière pourra donner au genre humain, quand on dira : Jusqu'à présent nous n'avons point prié! maintenant que notre terre n'est plus qu'un temple unique, où nous nous touchons tous, maintenant que nous sommes toujours assemblés, prions, afin que tous les cœurs se touchent, encore plus que les lieux, et que l'intensité de la vie des âmes, que leur divine vigueur, leur ardente prière continue, soient un soutien, une force morale et

même une force physique, et presque un aliment, pour les pauvres et les plus faibles.

Oui, le Seigneur a dit : « Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom, demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine. »

Demandons la joie pleine.

Et qui sait si le grand effet de cette prière, et ce don de joie pleine, ne consisteront pas à croire et à savoir que nous sommes tous, et pour toujours, une même vie, un même amour, comme le Père et le Fils sont un dans lunité de l'amour éternel, et que chaque homme peut et doit dire avec le Christ : « 0 Père, je désire que là où je serai, tous ceux que vous m'avez donnés y soient aussi! B

Oui sait, dis-je, si la joie pleine, la joie suprême du Saint-Esprit consolateur, ne consistera pas, dès cette vie même, dans la claire vue donnée au genre humain que cette prière est la vérité, que les hommes vivent et quils vivront, dans ce lieu que le premier-né de la vie éternelle, Jésus-Christ, a promis, lorsqu'il quitta cette terre, d'aller nous préparer : « Je vais vous préparer le lieu ! »

Oui sait enfin si la science et la foi, et la révélation et la lumière de FEsprit-Saint, ne nous montreront pas l'existence du ciel de l'immortalité, et sa nature et son rapport à l'univers, et si de vivantes relations, réelles et personnelles, naturelles ou surnaturelles, avec les immortels de l'autre vie, ne seront pas l'accomplissement de la grande joie!

Alors l'humanité pourra dire avec l'apôtre des nations :

« Oui, tout est à nous, et le monde, et la vie, et la mort même, les choses présentes et les choses à venir : tout est à nous. »

Oui, nous sommes dans la vie, et nous y resterons!

Au fond, la grande terreur et la grande douleur, c'est la mort. La grande consolation sera donc l'immortalité manifeste.

Pourquoi la vue de l'immortalité ne nous serait-elle

pas donnée un jour, comme tous les jours nous avons la vue de la mort?

Mais quoi? est-ce que le fond même du christianisme n'est pas déjà cette vue de la vie éternelle, la vue du Christ ressuscité? N'est-ce pas ainsi que le Christ nous délivre? « En se montrant vivant, dit saint Paul, il met en liberté les hommes que la crainte delà mort faisait esclaves pendant la vie entière. »

Oui, j'ai cette espérance; oui, si l'humanité devient juste, si, dans la dernière phase de sa vie terrestre, elle renaît vraiment de l'Esprit, comme Dieu le veut, oui, je l'espère, il en sera ainsi. Et l'humanité, sur cette terre, finira comme un saint, dans la sérénité de la lumière, dans la joie du Christ.

Grâce à Dieu, tous les devoirs se touchent et rentrent l'un dans l'autre, et s'il est vrai que l'homme qui viole la loi en un point la viole en tous, il s'ensuit manifestement que celui qui l'observe en un point l'observe en tous. Que si, par l'éducation personnelle, vous avez fait grandir en vous l'être moral, si vraiment vous avez aidé, par votre effort libre, Dieu votre père à faire de vous l'homme qu'il voulait, il est clair que par cela même vous avez servi, non pas seulement la famille et la patrie, mais encore tout le genre humain.

Mais, s'il s'agit de la science du Devoir envers le genre humain, ici commence,* pour la plupart des hommes, la plus ténébreuse ignorance. Ici se trouve un point obscur dans l'opinion publique de tous les peuples, et cette erreur fondamentale déverse ses ténèbres sur tout le reste, et rend comme impossible toute la science du Devoir.

De quoi s'agit-il donc? Il s'agit de l'aveuglement persistant avec lequel les peuples rejettent le beau mystère évangélique proclamé par saint Paul lorsqu'il dit : « Mystère du Christ, inconnu aux générations précédentes, aujourd'hui révélé. » Et quel est ce mystère? Le voici : « En Jésus-Christ, les nations sont cohéritières,

solidaires et incorporelles! » Elles sont les organes d'un même corps.

Et, parce que les nations n'ont pas su ou voulu comprendre ce seul point, elles continuent toutes et chacune, couvertes de sang et de larmes, à marcher dans l'ornière du vieux monde, guerres et révolutions, despotisme, anarchie, luxe et misère. Mars surtout est toujours debout, toujours armé, toujours souriant et glorieux, au milieu dun nuage d'encens; toujours rassasié de victimes, chargé d'or, gorgé d'or, dévorant à lui seul, dans le vide de l'idole, la moitié de la substance des peuples. Alui, depuislongtempsdéjà, la moitié de l'impôt chez tous les peuples. Mais aujourd'hui on propose de lui donner tout. A ce prix, il maintient et il maintiendra, dans l'Europe chrétienne, guerre étrangère, et guerre civile, despotisme et révolution, centralisation léthargique et paupérisme, décomposition sociale, abaissement des esprits et des cœurs.

Mais gloire à Dieu ! L'heure est venue où il faut dire plus que jamais avec saint Paul : « Le mystère inconnu aux générations précédentes se révèle aujourd'hui. Les nations sont cohéritières, elles sont les organes d'un même corps, concoiyorellcs. » Oui, c'est ici le solennel l)rogrès de la science du Devoir. Toute la science, en elTet, est vraiment dans cette loi, qui définit le rapport nécessaire, universel, résultant de la nature de l'homme et de la société : « Nous sommes les organes d'un même corps. » On le sait pour la famille et peut-être pour la patrie, mais on ne le croit pas de peuple à peuple, et la violation de la loi en ce point, la viole tout entière.

« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux » ; c'est la loi d'homme à homme.

Mais c'est aussi la loi de peuple à peuple. Voilà le mystère inconnu, voilà le point qui nous arrête. Le monde ne peut pas faire un pas de plus. l'Europe ne peut pas sortir de la crise où elle se débat aujourd'hui, tant qu'il n'y aura pas, dans l'esprit public, un pro-

gramme de justice compris de tous, fondé sur ce principe : les nations sont cohéritières, solidaires et incorporelles. Hommes et nations, vous êtes les organes d'un même corps.

Or voici, sans nul doute, les principes sur lesquels devra se former ce programme.

La patrie est sacrée comme la famille. Les nations sont voulues de Dieu; chacune est un organe utile ou nécessaire. Supprimer une nation, c'est mutiler le corps ^ humain. « Partager la France, disait un grand esprit, c'est vouloir supprimer une planète dans le système solaire. » Lorsque la France faillit périr sous Charles VII, Dieu intervint par notre vierge miraculeuse, Jeanne d'Arc, la plus noble peut-être et la plus glorieuse créature que notre belle France ait portée.

Et, puisque j'ai nommé une patrie bien-aimée, certes il est simple de dire que nous tous, ses enfants, nous donnerions notre vie pour elle. Et cela est beau, grand et vrai! Pourquoi? parce que la France est voulue de Dieu pour mener à son but le genre humain. Comme un homme meurt pour ses enfants, il meurt aussi pour la patrie, sa mère. Mais, je vous prie, la patrie d'autrui est-elle moins sacrée que la mienne? Non, sans doute.

Voilà la question résolue. La patrie de tous sacrée. N'est-ce pas la Providence môme qui a groupé et divisé les races, et distribué les nations dans le corps de l'humanité, comme la nature, dans le corps vivant, sépare et forme les organes? La Genèse même l'entend ainsi, lorsqu'elle nous montre, dans le grand cantique de Moïse, « le Très Haut distinguant les nations, distribuant les fils d'Adam, comptant les peuples et fixant leurs limites ». Et dans le Nouveau Testament saint Paul introduit cette belle vérité en répétant les mêmes paroles : « Dieu définit les frontières des nations; definiens terminas habitationls eorum. »

^ L'idée de patrie est une grande idée nécessaire, naturelle, providentielle, de tous les temps et de tous les lieux. (^L'antiquité en abusa et vécut dans l'égoïsme

national, exclusif et féroce. Mais voici que l'universalité du christianisme vient briser Tégoïsme de race. L'Évangile, pour cela, détruit-il l'idée de patrie? )

Le Christ, comme Bossuet en fait plusieurs fois la remarque, le Christ a aimé sa patrie. Cela suffit, c'est un sentiment immortel. Il a pleuré sur sa patrie et il est mort pour elle, comme TÉvangile le dit deux fois : a II devait mourir pour son peuple ». Jésus moritunis crat progcnte. « Il est bon que cet homme meure pour tout le peuple. B LÉvanprile, dont l'esprit est de ne rien détruire, mais de tout accomplir, l'Évangile, dis-je, entrant dans la famille, dans la patrie, comme dans chaque âme et dans le genre humain, sanctifie et bénit toutes ces choses. La famille existait, mais à peine. L'Évangile lui donne son honneur, son unité, sa consistance, sa sainteté. De môme pour la patrie. Dirons-nous qu'il vient rendre absolument indestructibles et immortelles toutes les nations qu'il a touchées? Non, mais comme il en centuple la consistance, qu'il les bénit : henedicendœ sunt in illo nationes, et leur donne la sève du progrès, je ne vois plus pour les nations chrétiennes cette nécessité (le mourir et cette inévitable décadence, si visible dans rislamisme et dans l'antiquité.

De là l'épouvantable et sacrilège perversité del'esi^rit de conquête entre peuples chrétiens. Tant que ce point ne sera pas compris, l'Europe n'entrera pas dans la justice et dans la paix. Dès qu'il sera compris, les grands j)i'ogrès commenceront. Et certes il ne suffit pas d'éviter l'assassinat de peuple à peui)le, il faut en outre, si les nations sont les organes d'un même corps, il faut qu'une vie libre et commune circule de l'une à l'autre. Mais la providentielle et vivifiante communion des peuples se fait d'elle-même, dès qu'on cesse de les séparer par le fer et le feu. Aussitôt tous reprennent leur union, et chacun reconquiert toutes ses forces, ses forces multipliées par celles de tous.

11 faut lier la science du ciel à celle de l'âme.

Que ne savons-nous lire, dans Funivers visible, l'histoire de la vie invisible des âmes, et les lois de leurs y/ destinées !(Dieu nous met tout ce monde physique sous les yeux et déploie devant nous toute cette belle poésie, pour nous apprendre à lire.)Lire, n'est-ce pas remonter au sens par la forme des caractères? Mais quel est donc le sens du livre de la nature? Ce sens, c'est Dieu, c'est Famé et le rapport de l'âme à Dieu.

Or, la science, par ses admirables progrès, commence à mieux décrire la forme des caractères. Quand saurat-elle en découvrir le sens moral et intellectuel, et y trouver Fhistoire de l'intelligence, et Fhistoire de la liberté?

Quels sont, dans Funivers physique, les caractères dont la forme nous soit bien connue, et quelles sont ces grandes lettres dont Fénelon disait : « Elles sont trop grandes; nous n'en voyons que des parties, et non la forme entière »? Ces grandes lettres sont les corps célestes et leurs orbites. Or, aujourd'hui nous connaissons assez leurs formes. Nous pourrions y trouver du sens. Mais où sont les esprits qui croient à cette lec- V ture?(Non seulement la science moderne ne sait pas encore lire, mais elle ne croit pas même que le livre ait un sens!)

l'our moi, j'avoue que dei)uis ma jeunesse, depuis qu'il m'a été donné de connaître la forme matérielle des cieux, cette forme, dans ses détails, seml>le vouloir me montrer un sens, ou du moins elle excite mon esprit par mille questions inévitables.

Par exemple, que signifie cette dispersion des mondes loin du centre de gravité commun? Pourquoi tous ces mondes dispersés ne savent-ils rien les uns des autres?

Qu'est-ce que cette nuit générale qui les enveloppe tous? Car il fait nuit dans l'ensemble du ciel, et les soleils sont des gouttes de lumière sur la nuit. Pourquoi ne fait-il jour que très près des soleils, et pourquoi la nuit règne-t-elle dans tout l'espace créé?

Toutefois, ces points de lumière dispersés donnent, à petites distances, un jour partiel.

Et ces points lumineux, qui sont aussi des forces, retiennent des mondes dans leur lumière. Chacun d'eux est comme un centre d'action lumineuse, fécondatrice et directrice, s'exerçant sur un groupe de mondes.

Mais pourquoi aucun de ces mondes n'est-il en repos? Pourquoi tous marchent-ils dans une inquiète mobilité autour des centres d'où leur vient la lumière?

Pourquoi, si nous en jugeons par le groupe dont nous faisons partie, et dont notre soleil est le centre, n'y a-t-il autour d'un soleil qu'un petit nombre de mondes solides, de forme stable, capables de porter la vie? Et pourquoi des^milliers d'astres inconsistants, plus vagues et plus légers que les nuages, plus dispersés que iérume des Ilots, voguent-ils autour des centres lumineux (jui ne peuvent pas les vivifier?)Pourquoi ces multitudes informes, stériles, incapables de persistance, d'ordre et de stabilité? Que sont-elles et pourquoi sontelles? Qu'est-ce que cette prodigieuse excentricité qui tantôt(précipite ces astres sur le centre, où ils sont brûlésijet puis les laisse fuir aussitôt à d'énormes distances, où ils vont s'effacer dans la nuit? Du reste, je remaroue avec joie, sans trop savoir pourquoi, que ces

astres ne sont qu'une écume, et n'ont pas, tous ensemble, le poids d'un seul monde habitable.

Quant au petit nombre de globes consistants, organisés, propres à supporter la vie, qu'est-ce que cette hiérarchie systématique des distances qui les éloigne du foyer général de l'attraction et de la lumière? Pourquoi tous ont-ils quelque excentricité dans leur course? Pourquoi les mondes s'approchent-ils et s'éloignent-ils périodiquement du centre qui leur envoie la vie, et pourquoi leur distance à la lumière ne cesse-t-elle pas de varier ?

Pourquoi les mondes ne reçoivent-ils qu'une si faible partie du rayonnement total de leur soleil? Pourquoi ne reçoivent-ils ce rayonnement, déjà partiel, que sur une seule moitié d'eux-mêmes, sur un seul hémisphère à la fois? Pourquoi toujours un hémisphère entier est-il dans l'ombre? J'en vois la cause physique, mais que signifie ce symbole? Pourquoi l'hémisphère éclairé ne reçoit-il des rayons pleins, des rayons droits que sur un point unique de sa surface? Pourquoi tout autre point n'est-il jamais frappé que d'un rayon oblique? Et pourquoi cette surface, toujours mobile, ne permet-elle au point pleinement éclairé de recevoir le rayon droit qu'un seul instant? Pourquoi l'état lumineux de tout point varie-t-il à tous les instants?

Ainsi, ce peu de lumière et de chaleur que, dans l'espace immense, donne chaque soleil, les mondes qui entourent ce soleil ne la boivent pas entière. Pourquoi cela? Un seul point de chaque monde, à la fois, en boit un rayon plein dans un instant qui passe. Il faut un jour entier, c'est-à-dire toute une période de la vie sur elle même, pour que le monde entier en reçoive quelque chose : et il faut une année, c'est-à-dire toute une période autour du foyer de la vie, pour qu'un monde parcoure point par point, non pas l'ensemble des aspects possibles autour du foyer de la vie, mais une circonférence, une ligne, image partielle et pâle et successive du rayonnement total.

Ainsi jamais de plénitude ni de présent. Le monde toujours dans la lumière partielle, toujours mobile entre l'avenir et le passé, le monde cherche et regrette toujours. Tout point regrette incessamment son maximum de lumière et le poursuit, et en obtient, après chaque période, une faible et fugitive image, un éclair sans durée, image insaisissable dun point de l'éternel présent.

En outre, le monde a beau courir et circuler à distance de son centre, et ajouter les jours aux jours, les années aux années : rien de nouveau n'en sortira ; rien de nouveau sous le soleil. Au lieu de circuler et de courir, s'il lui était donné de s'approcher du centre, de diminuer sa distance par une attraction plus puissante, l'état de la vie changerait. La marche deviendrait plus rapide, les périodes plus courtes, la chaleur plus ardente et la lumière plus vive. Les moissons deviendraient plus belles, et se succéderaient plus vite, puisque l'année serait plus courte sous un soleil plus chaud. Pourquoi les mondes ne se rapprochent-ils pas du centre de la vie?

Je ne vois partout qu'inquiétude, mobilité, recherche, privation, séparation, exil partout. Les mondes sont loin les uns des autres et ne se connaissent pas. Les mondes sont séparés du centre qui les éclaire, et n'en reçoivent que de faibles et de lointains rayons, toujours partiels et passagers. De plus, chaque monde ne possède ses propres richesses et la totalité de sa lumière possible que peu à peu, par parties, successivement, avec le temps et à travers l'espace. Les richesses possibles d'un monde, déjà partielles, sont elles-mêmes dispersées dans l'espace et le temps, et ne s'obtiennent qu'après mille mouvements autour du centre propre, qu'après un long circuit autour du centre qui les donne. De sorte que chaque monde est comme éloigné de luimême en même temps que des autres mondes, et du centre commun des mondes.

Ne serait-ce pas là l'image des ûmes et la peintui-e

fidèle, détaillée, riche en profonds enseignements, de l'état des esprits et des cœurs?

La vie présente est-elle la lumière pleine ou le crépuscule de la vie? Notre cœur est-il stable? A-t-il toute la chaleur et toute la vie possibles? A-t-il toute la chaleur et toute la vie dont il serait capable? L'esprit a-t-il toute sa lumière? A-t-il à chaque instant toute celle qu'il peut avoir? Voit-il ensemble toutes les choses qu'il peut voir, qu'il a vues et verra? Le cœur a-t-il jamais en lui l'ensemble de ses affections? Les a-t-il mieux que notre esprit l'ensemble de ses lumières? Pour contempler la vérité que notre esprit peut contempler, dit saint Thomas d'Aquin, il faut le transformer, et guérir deux difformités, celle qui divise l'esprit dans la multiplicité extérieure, et celle qui le rend successif dans la course du raisonnement. N'y a-t-il pas des difformités analogues à vaincre pour le cœur, afin qu'il vienne à posséder ensemble tout l'amour qu'il peut posséder?

D'où viennent donc aux esprits et aux cœurs ces difformités de dispersion, de morcellement, de course inquiète et de passage continuel d'un point à l'autre, sinon de la distance qui les sépare du centre de la vie, qui est Dieu : distance qui, séparant les âmes de Dieu, les sépare en même tçmps des autres âmes, et les sépare d'elles-mêmes. (Les mondes, fatalement tenus dans leurs orbites, ne peuvent franchir ni diminuer leur distance') Mais les âmes libres ne peuvent-elles pas se rapprocher? Est-il fatalement vrai, comme le disent deux grands observateurs de l'âme, que « les âmes même les plus parfaites ne font guère que tournoyer autour d'elles-mêmes, sans avancer Vers Dieu »? Tout en tournoyant sur elles-mêmes, comme notre terre, n'ont-elles pas de libres élans d'attraction qui les rapprochent du centre? Ne peuvent-elles, en s'approchant ainsi, rendre leurs mouvements plus vifs, leurs périodes plus courtes, leur lumière plus intense, leur vie plus pleine, leurs années plus fécondes, leurs moissons plus

IVcquentes et plus riches? Et ne peuvent-elles enfin, supprimant toute distance, sunir au centre de la vie; et alors, cessant de vivre par le dehors, posséder la lumière en soi? Ne i)lus chercher, ne plus courir, ne ^ plus attendre, ne plus aller sans cesse vers un avenir qu'on n'a pas, en laissant un passé qui soublie, à travers un présent qui n'est plus; sortir de la vicissitude des nuits, des jours, des heures et des saisons, et vivre enfin dans l'éternel présent; avoir en soi la vie et la lumière, non plus partielle, non plus oblique, mais pleine; boire la vie dans sa source, sans en rien dérober à autrui, n'est-ce pas là notre terme idéal?

Mais cherchons à mieux lire et à résoudre au moins quelques-unes des questions posées. Pour cela(secouons d'abord la ténébreuse tristesse, l'ingrate défiance, qui pèsent sur tous les cœurs.) Si nous voyons parmi les astres tant de nuit, tant de froid, tant d'inquiétude, tant de vicissitudes et tant d'hivers, n'écoutons pas uniquement l'impression de nos sens; mais, par notre raison et notre foi, bien assurés que l'univers visible est une demeure providentielle où Dieu place ses enfants, et que ses mains ont préparée pour l'éducation des esprits, ne craignons pas de regarder les choses en face, d'interroger et de chercher. (Peut-être un sens sublime, ^ d'admirables lumières sortiront de l'obscurité des énigmes les plus effrayantes.'*)

Sans doute, je suis tristement étonné, en contemplant ce morcellement des mondes, celte immensité de la nuit, ce froid de l'espace et cette mobilité des globes dans ces éloignements de leurs soleils, et puis(la souffrance *^ et la mort de tous les êtres.) Mais d'abord n'est-il pas nécessaire que l'être créé, l'être qui n'était pas, s'avance de la nuit du non-être à la lumière d'une vie toujours plus abondante?(Le créé ne peut commencer que parla '^ nuitljC'est l'un des sens de l'antique parole : « Du soir et du matin. Dieu fit le premier jour. » Puis, n'est-il pas nécessaire que l'être li])re, en qui Dieu n'est pas seul acteur,, mais qui doit agir par lui-même, choisir la vie et

non la mort, et avancer vers la vie croissante, n'est-il pas nécessaire qu'un tel être, pour Téducation de sa force, de sa raison et de sa liberté, lise dans la création et sente dans toute sa vie les grandes lois de la vie, de la mort, de la croissance et du progrès?

Il faut d'abord que l'esprit libre soit amorcé par des gouttes de lumière, comme les lèvres du nouveau-né par les gouttes du lait maternel. Les soleils sont ces gouttes de lumière, et quand le nôtre se lève et monte, nous pénètre et nous investit pour quelques heures de sa splendeur et de sa force, c'est une goutte de la vie sous la forme la plus saisissable, qui vient nous exciter. Puis cet excitateur, qui nous fait sentir notre vie, et nous donne nous-mème à nous-mème, se retire bientôt, pour nous montrer que la vie n'est pas nous. Et il commence alors à nous apprendre qu'il ne faut point rester en soi, mais aller de soi-même à la vie, toujours sortir de soi, toujours passer à Dieu.

Il est donc bon que le soleil s'efface, que la vie trop ardente, trop présente, se retire, et nous laisse seuls dans nos ténèbres, notre faiblesse et notre humilité. L'autre face de la vie mortelle, sa face nocturne, vient alors nous instruire à son tour, et nous montrer, d'un même aspect, la petitesse de ce que nous sommes et la grandeur de ce qui n'est pas nous. On voyait la beauté de la vie, et l'on en sentait la saveur; mais il faut en sentir les bornes en face de l'infini dont le ciel de la nuit nous vient offrir l'image.

Mais cette grandeur de l'univers ne se montre dans ce miroir qu'obscurément, pour nous apprendre que la vie créée n'est encore qu'à son crépuscule. Il fait presque encore nuit dans l'ensemble de la création, comme dans l'esprit du genre humain sur notre terre. La création entière ne fait que s'éveiller, et les autres, selon la parole inspirée, sont tous encore les astres du matin.

Et vous aussi, mon âme, vous n'êtes qu'un astre du matin. Vous ne faites que de naître. Vous avez à grandir beaucoup. Offrez à Dieu, pour avancer et grandir en lui,

offrez-lui votre sacrifice du matin. (Voyez vos bornes, "^ votre faiblesse et votre obscurité.) Sacrifiez ces ténèbres à une lumière plus grande, et ces bornes à une vie plus large. Cette vie, Dieu veut vous la donner, si vous sortez de vous, si vous passez de vous à lui.

Ici est le fondamental procédé de la vie, la loi même de la vie. Et c'est cette loi que nous force ta comprendre, ou du moins à sentir et presque à pratiquer, l'inévitable loi de la vicissitude qui constitue la forme du monde présent. Le jour, la nuit, le jour qui monte et "^ redescend, le soleil qui s'éloigne et revient, et le froid de l'hiver, et l'ardeur de l'été, et la saison qui vivifie, et celle qui donne la mort, tous ces grands faits de la vie sidérale qui nous sont imposés, nous annoncent notre loi et nous y soumettent par la force. Notre loi, c'est le sacrifice. C'est le sacrifice qu'ils enseignent, et aussi qu'ils exigent.

L'être créé doit savoir mourir pour renaître. Il doit savoir sortir de soi, pour avancer en Dieu. Il faut que ^ l'àme sache tolérer la nuit, le froid, la mort, la vue de son propre néant, et qu'elle apprenne à en sortir volontairement en s'appuyant, hors d'elle-même et plus haut, sur une vie plus grande et meilleure.

Oui, le mouvement même des astres, par ses périodes, nous excite à la vie pour nous, puis nous détourne de la vie pour nous, et nous pousse à la vie pour Dieu. Et je crois lire, dans ce que j'aperçois au ciel, la doctrine même des maîtres de l'àme qui me disent : « La vie chrétienne a deux parties, la mort et la vie, et la première sert de fondement à la seconde ».

Mais, en même temps que la vie des astres me force à traverser ces vicissitudes nécessaires à mon éducation, les astres m'enseignent aussi la loi de ces vicissitudes, leur progrès et leur terme. Il ne faut donc pas suivre seulement le livre de la nature dans ses impressions nécessaires : il faut encore le lire avec science et raison, pour en suivre avec liberté les préceptes.

Mais ici, je l'avoue, je n'avance qu'avec crainte. Qui

me suivra dans cette lecture? Qui me croira? On ne sait pas comprendre, et Ton ne veut pas croire. Qu'allezvous chercher dans les astres? me dira-t-on. Et quel rapport le ciel physique a-t-il avec nos âmes?

Par cette question on peut éteindre la sainte curiosité, et la respectueuse intelligence du livre de Dieu. Cependant ni la divine Écriture inspirée, ni le génie, ne nous tieiment ce langage. Le prophète, en parlant des célestes occupations de l'âme, s'écrie : « Seigneur, je contemplerai votre ciel : le soleil, les étoiles que vous avez créées ». Il dit ailleurs : « Les étoiles sont en votre présence, Seigneur, et tressaillent de joie en brillant devant vous ». Ailleurs : « Vous avez placé, ô Dieu! votre tabernacle dans le soleil! » Ailleurs encore : « Les cieux parlent de votre gloire et la racontent ».

Mais, en outre, depuis que Dieu a suscité, dans ces derniers siècles, un contemplateur de son œuvre, Kepler, et créé dans l'esprit humain la science du ciel visible; depuis que les formes et les lois de ce ciel ont été démontrées à l'homme, et que la science et la raison y ont découvert des beautés, des grandeurs que nos sens ne soupçonnaient pas; depuis ce temps, comment ne voit-on pas que ce spectacle merveilleux doit s'emparer de l'esprit humain, et se mêler de plus en plus à sa poésie, à sa science et à toutes ses contemplations?

Se peut-il que l'astronomie continue, comme on s'en plaint, « à s'isoler dans la mécanique et la géométrie, et à ne nous montrer que des pierres en mouvement, pendant que la science de l'âme, s'isolant à son tour, dans une spiritualité abstraite, parle de l'étendue avec la même indifférence que si l'univers était vide »? N'estil pas temps que la grande science du ciel visible se lie enfin à la science de Dieu, à celle de l'âme, à la science du ciel des idées? Pour nous, depuis de longues années, nous le croyons, et souvent nous nous efforçons d'atteindre à quelques points utiles de cette science comparée.

Dans la méditation religieuse, les maîtres de la vie

intérieure conseillent de commencer par construire le lieu, cest le terme. Par exemple, disent-ils, représentez-vous Bethléem, ou Jérusalem, ou la montagne des Oliviers, ou le Calvaire ; voyez vivre et mourir Jésus, afin d'apprendre à vivre, à mourir avec lui. Eh bien, en coûterat il davantage à la pensée de se représenter le Calvaire et la croix sur le globe, sur le globe couvert d'hommes couchés dans les ténèbres et l'ombre de la mort, sur le globe voguant dans la nuit du ciel, sous les étoiles, comme un navire en marche!

C'est là, nous l'avouons, le lieu habituel de notre uK'ditation. Et que nous montre ce spectacle? Essayons de le dire.

En contemplant, par les yeux de l'esprit, ce beau vaisseau qui est la terre, je vois d'abord que nous sommes en marche. Mais je ne sais où tend la marche, et dans (jnel port elle doit s arrêter. Y a-t-il un pilote? Ce pilote n'i'st-il pas Jésus-Christ? ]\lais lui, à qui tout i)Ouvoir est donné au ciel et en la terre, où conduit-il notre navire?

Je me demande aussi pourquoi notre navire tourne autour du soleil comme autour d'une île de lumière. Et en même temps, je m'aperçois que le vaisseau qui nous emporte ne vogue pas seul. J'en vois sept autres, })res(|ue tous plus grands que le nôtre, qui tous voguent avec nous dans le même sens, et dans un ordre régulier, et à des distances mesurées, comme une flotte en bon ordre commandée par un chef unique. Le céleste océan qui nous porte est si parfaitement délicat que le mouvement de chaque navire influe sur les mouvemeils de tous, et cependant nous sommes si loin qu'à peine si nous pouvons nous voir. Mais que portent donc ces navires? Comment leur sort se lie-t-il au nôtre? Le pilote y va-t-il aussi? Vient-il de l'île qui nous attire? Cette île est-elle le port?

Souvent, je serais tenté de le croire. Et cependant je crois savoir aussi que ce centre de lumière et de force n'est lui-même ({u'uii navire énorme qui nous emporte

par sa puissance à travers le céleste océan. Et ce grand navire à son tour n'est pas seul : il fait partie d'une flotte immense, aussi nombreuse que les étoiles, car chaque étoile est un soleil, et toutes ensemble sont la grande flotte; à moins pourtant que ces grands corps, si puissants et si lumineux, ne soient que des machiues de feu, qui emportent à travers le ciel des flottes pareilles à celles dont notre terre est un vaisseau. Je ne sais pas ce qui en est. Ce que je sais, c'est que ce spectacle m'émeut et semble vouloir m'éclairer. Je contemple avec transport l'œuvre de Dieu, et il me semble qu'en étudiant le séjour des âmes, ou plutôt la demeure mobile et flottante qui emporte notre humanité, et où nous sommes attachés pour vivre, agir, chercher, regarder, espérer et aimer, il me semble que je vais trouver quelques indices des devoirs et des destinées de mon âme. Je les verrai dans ces conditions nécessaires qui me sont faites, dans la frêle machine qui me porte, dans sa mobilité, dans ses rapports intimes aux autres vaisseaux de la flotte, dans son inévitable attache au corps immense qui nous entraîne, dans le rôle prodigieux du corps central d'où nous vient la lumière, la vie, et les aliments de la vie.

Cherchons donc et soyons attentifs. Eh bien, que sais-je encore de notre marche et de nos relations ?(Je sais que notre moteur central marche aussi, comme tous les autres centres de la lumière qui brillent au loin. Toute cette innombrable pléiade tourne aussi sur elle-même autour d'un invisible centre de gravité, et ce centre, à son tour^^se déplace et emporte le tout dans l'insondable espace^

Mais voici un bien autre prodige : c'est que l'innombrable pléiade, composée de toutes les étoiles que nous voyons au ciel, tant de celles qui scintillent et semblent nous adresser de continuels signaux, que de celles qui paraissent immobiles dans le profond éloignement de notre voie lactée, toute cette pléiade à son tour n'est pas seule. Je vois d'autres pléiades pareilles, immense-

ment éloigiiéos d(3 la nôtre, composées de millions de soleils, dont l'ensemble n'ofire à nos yeux qu'une imperceptible tache dans le ciel. Il y en a des multitudes : et ces pléiades aussi sont en mouvement, et voguent comme nous. Tout cela marche, tout cela roule en tourbillons qui s'enveloppent les uns les autres, tout cela vit dans la vicissitude de continuelles révolutions. Et. sur les mondes que nous connaissons, sur celui que nous habitons, ces périodes font le jour et la nuit et la succession des saisons, et signifient et même produisent ces deux fondamentales opérations de la nature, la vie, la mort, ces deux extrêmes que tous les êtres poursuivent et fuient, et qui forment comme la succession des flots qui nous emportent.

Je ne vois donc jusqu'à présent qu'une course et une agitation sans fin. Je naperrois ni port, ni continent, ni séjour stable. Et je ne puis m'empècher de répéter celte poésie :

Soleils, mondes errants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous? Quel est le port céleste où son souffle nous guide? Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide? Allons-nous sur des bords de silence et de deuil, Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil, Semer l'immensité des débris du naufrage? Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage Et sur l'ancre éternelle à jamais afi"ermis, Dans un golfe du ciel aborder endormis? ■

Mais quoi ! dans ces demeures voyageuses qu'habitent les âmes, —(les âmes plus voyageuses encore, par l'in- (piiétude, le désir, l'espérance et le besoin du but et du repos,Y- dans ces demeures flottantes, y a-t-il des naufi-ages? Avons-nous des exemples de navires perdus? Oui, des étoiles ont disparu. Sont-elles brisées? Ces feux immenses ont-ils fait éclater le vaisseau? Nous ne savons. Mais nous savons du moins qu'elles sont éteintes, et que si elles entraînaient une flotte comme la nôtre, dont elles étaient la force, la lumière et la vie, cette

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Hotte entière est livrée aux ténèbres, au froid et à la mort. La vie a dû cesser partout. Ces globes déserts ne portent plus que les débris de races éteintes.

Ce n'est pas tout. Dans notre propre flotte, il semble qu'il y a déjà un naufrage. Qu'est-ce que ces débris que nous voyons flotter au delà du vaisseau que nous avons appelé Mars? Chaque jour, ceux qui observent le ciel découvrent, comme après un naufrage, quelques débris nouveaux. Nous ne sommes pas certains cpie ce soient des débris : ce pourraient être des nacelles qui voguent avec la flotte. Cependant il se peut que le feu intérieur de ce globe ait éclaté, et ait fait voler en morceaux un des vaisseaux qui voguaient avec nous.

En sera-t-il ainsi de notre terre, demain, ou bien dans quelques siècles? Ou bien en sera-t-il ainsi de notre grand moteur et illuminateur central? Ou bien perdrat-il seulement sa lumière et tomberons-nous dans la mort par la congélation et par la faim?

O Dieu, ô divin Pilote qui connaissez cet océan, qu'est-ce que tout cela? N'y a-t-il pas de terre où l'on demeure et où Ton vive? N'y a-t-il donc que des navires qui passent, et dans ces navires mêmes, des existences qui naissent et meurent, des âmes qui, unies à des corps, paraissent et disparaissent aux yeiix, avec les corps qui passent et se corrompent?

Il est certain, divin Pilote, que vous êtes venu dire ce qu'est la mort. Peu d'âmes veulent le comprendre, mais cependant vous l'avez dit. Voici le lieu où vous avez affronté la mort, et pour la faire connaître, et pour la vaincre, et pour la transformer en source de vie. Nous direz-vous aussi ce qu'est tout ce passage, cette immense traversée et son but? Vous avez dit que notre race ne passera pas toujours de la vie à la mort, mais s'arrêtera dans la vie. Eh bien, y a-t-il donc une terre pour la vie stable, sans vicissitude et sans fin? Tout ce que j'aperçois ne semble fait que pour passer, passer encore : tout ce que je vois n'est fait que pour la mort et la génération. Où est le lieu de la vie pleine?

Je l'avoue, lorsque dans ma jeunesse j'ai vu la mort, lorsque j'ai vu finir et disparaître ceux que j'aimais, lorsqu'à cette vue vous m'avez fait sentir que mon heure sonnerait aussi, et celle de tous les vivants aujourd'hui, et que cette heure viendrait bientôt; lorsque j'ai vu les hommes si dispersés, plus encore par le mal que par le temps et par l'espace; lorsque j'ai vu l'amour finir, et la lumière flotter si faible et incertaine sur les esprits; lorsqu'enfin j'ai senti mon âme vivre d'une vie partielle, si rtroite et si successive, et courant si vite à son terme : alors, au milieu de cette incorrigible mobilité, de cette épouvantable dispersion, j'ai été saisi de terreur. Pendant longtemps, je ne comprenais la vie à venir que comme un vide, et l'immortalité comme une ombre de la>vi<]îj^^"^ente.^L(^jàle séjour des ombres, rinlolérable

inarme dun^ciel êtu une éternité sans corps, ni monde visible, ne me semblait qu'un calque froid, qu'un souvenir abstrait de la vie passagère, mais sensible et palpable du monde présent. Mais quand est-ce que mon cœur, ma foi, mon imagination et ma raison ont trouvé quelque repos, quelque espérance"? Ce fut le jour où il me fut donné de méditer le spectacle du ciel visible, et d'étudier (la vie mobile des flottes et des pléiades célesteSj'^^à la lumière de vos doctrines, divin Pilote, à la lumière de ces paroles de la vie éternelle que vous /nous avez apportées. Ce fut le jour où mes yeux s'ou- -' vrirent sur le sens de la sainte Écriture, de l'étonnante épître de saint Paul au peuple de Dieu dispersé, sens qui peut se renfermer tout entier dans ce seul mot du texte divin : * La fin de la mobilité (mobilium translationem). » Ce sens n'est que le commentaire de ces sinq)les {)aroles sorties de votre Ijouche : « Je vais vous * pré|)arer le lieu ! » Eh quoi! divin Pilote, qui êtes venu et qui vous êtes rendu visible pour nous montrer la route dans(cette immensité où je ne puis ni voir ni concevoir aucun lieu stable, vous allez préparer le lieu? Vous le dites, vous le répétez! « Je vais vous préparer le lieu, et quand je vous aurai préparé le lieu, je revien-

di'aî, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je serai vous y soyez aussi! » Oui, il fallait que cette parole lut dite, car il n'y a pas d'autre consolation! Quand je vois passer tous les hommes comme les flots d'une rivière, et tous les mondes comme des vaisseaux qui courent, quand je me sens passer moi-même, il me faut l'espérance d'un but, d'une terre, d'une demeure stable, d'une patrie, d'une cité de paix. Ceci est nécessaire à l'esprit et au cœur de l'homme. Aussi vous l'avez dit : « Je vais vous préparer le lieu », le lieu de la vie stable, de rimmortalité, de la joie pleine, de la paix, de l'amour sans bornes *, IMais quand sera-ce, Seigneur? Où cela? Et comment?

1. Il faut lire tout le livre du Lieu de Vimmorlaliié pour comprendre le parti que le P. Gratry, guidé par sa méthode de la science comparée, a su tirer des belles découvertes de l'astronomie. Le premier, croyons-nous, il a montré qu'il y a de la morale jusque dans la géométrie, dans la mécanique vivante des cieux. Le premier il a su donner un sens littéral nouveau aux textes anciens des psaumes en utilisant à cet effet les découvertes du télescope.

Aimons-uous les uns les autres, et nos esprits sauront s'unir, et formeront faisceau dans Tunité du vrai.

Ah! que ne puis-je écrire avec des larmes, avec du feu, avec des harmonies ou avec des parfums, afin d'atteindre toutes les âmes, et d'éclairer doucement les humbles cœurs qui ne savent pas penser, et de transformer dans les larmes(les grands esprits qui ne savent que penser!)

La science, sauf certaines théories terminées, traverse une de ces époques de surcharge où les données abondent, mais oii leur emploi fait défaut; où, comme aujourd'hui même en histoire, la masse des faits est presque impénétrable à la lumière, où la pensée n'a que trop dalimenls. mais pas assez de mouvement; où l'esprit porte tout et ne pénètre rien: où l'intelligence encombrée languit, et s'affaisse dans un embonpoint sans vigueur et dans une plénitude sans liberté, comme quand dans notre corps la vie manque d'air et étoulïe dans le sang. Dans ces époques de défrichement, les sciences, comme toutes les colonies nouvelles, sont longtemps i>our un peuple une charge plutôt qu'une force^Qui ne sait qu'il y a une manière de lire les livres v^

âl4 PAGES CHOISIES DU R. P. GRATRY

qui fatigue et qui n'éclaire pas? C'est celle où l'esprit parcourt tout sans se fixer à rien!)La même manière de lire le livre de la nature, et cette manière est maintenant la nôtre, fatigue, énerve la pensée. On lit beaucoup et mal; on accumule, je le sais, des matériaux que le génie pénétrera un jour : en attendant, le nombre et la diversité des faits dispersent l'esprit, et la poussière des détails l'aveugle. Ce n'est pas là saisir la vérité, agrandir son intelligence, fortifier sa raison.

Quand la plus haute tendance de la raison, la tendance religieuse, est entièrement exclue de tout ce qui veut paraître philosophique et scientifique; quand, à son tour, la philosophie demeure purement spéculative et ne prétend à nulle portée pratique, même la praticiue de l'art logique; quand, dans sa spéculation, elle ne médite plus guère que son histoire et son passé; quand elle vit séparée des sciences aussi bien que de la religion ; c|uand les sciences, à leur tour, renient absolument tout élément philosophique, et n'appellent de ce nom que les déductions immédiates des données empiriques; quand elles sont isolées, sans lien, sans pénétration mutuelle, ayant chacune sa langue et son cantonnement; quand, en un mot, l'esprit humain, loin de former faisceau, comme dans tous les grands siècles, est dispersé comme dans les décadences, je le demande, est-ce une glorieuse époque pour la raison?

{Combien peu d'êtres raisonnables cultivent en eux le don sacré de la raison! La grande majorité cultive la terre; les autres ne cultivent rien. Dans l'humanité presque entière, la raison, ce talent sacré, confié de Dieu à tout homme venant en ce monde, reste stérile et enfouie.)

Il y a, parmi les créatures de Dieu, des animaux qui s'agitent aux degrés inférieurs de la vie. Leur corps n'offre qu'une masse uniforme sans distinction d'or-

HARMONIES PIIILOSOPIIIQL'ES ET RELIGIEUSES 2 i .j

ganes. Chaque point représente aussi bien que tout autre les foyers essentiels de la vie, et en exerce vaguement et indifféremment toutes les fonctions. Point de cœur, point de cerveau distinct : tout est délayé dans la masse. Eh bien! telle est encore aujourd'hui, dans le monde, l'organisation intellectuelle des multitudes. La raison est en germe, mais non développée; elle est répandue dans la masse, mais sans organe central distinct; elle ne constitue pas, répétons-le, une force libre et un pouvoir indépendant; et les esprits sont comparables à ces organisations inférieures, dans l'échelle animale, qui n'ont pas de cerveau distinct.

Ceux mêmes qui pensent un peu régulièrement, pensent peu, et à peu près inutilement, parce qu'ils sont isolés, parce que chaque esprit ne voit que soi, et que l'union et l'association des forces intellectuelles sont encore

La sphère du monde intellectuel est encore habitée par le dehors; point par le centre où tous les rayons coïncident, mais seulement par la surface, où tous sont séparés; de sorte qu'il y a, dans le monde de la science et de la pensée, des régions séparées par l'espace, soumises à des cieux différents, parlant des langues diverses, et beaucoup plus inconnues l'une à l'autre que ne le sont entre eux les peuples de la terre. Chaque science a comme sa grande muraille, et aussi chaque esprit. L'unité de resi)rit humain est moindre que celle du globe.

Ruiner la raison, c'est défoncer le sol pour empêcher l'édifice religieux d'y tenir.

Il faut qu'on sache, car on l'oublie, qu'il y a dans le monde erreur et vérité, et que l'on peut distinguer lune de l'autre; qu'il y a pour la pensée humaine une méthode vraie, c'est-à-dire des principes certains et des procédés légitimes; que ces principes, ces procédés ont été pra-

tiques de tout temps, instinctivement par beaucoup d'hommes, et ont pu l'être, dans un certain sens, par tous les hommes; qu'ils ont été pratiqués avec quelque conscience et d'admirables résultats par les esprits philosophiques de tous les siècles : mais qu'ils ont été méconnus et violés par la critique aveugle, et par la pratique déréglée des sophistes de tous les temps; que / la vraie méthode philosophique, sans être encore bien complètement décrite, s'est pourtant, dans la suite des siècles précisée et développée par le bonheur de ses applications, et la conscience toujours plus claire des grands esprits qui la mettaient en œuvre : mais qu'il existe une fausse méthode, et un procédé sophistique, qui n'a jamais cessé d'entraver la marche de la philosophie par son agitation perturbatrice, et que cette puissance de contradiction, toujours croissante, semble emprunter ses forces aux progrès mêmes de la vérité.

( 11 faut que la philosophie, science générale, sorte de son isolement, et qu'elle regarde en face les sciences spéciales qui la méprisenti^Il faut, comme l'a dit un auteur judicieux, que la philosophie passe la frontière, qu'elle entre dans le domaine des sciences et s'en empare. Il est juste que toutes ces sciences qu'elle a créées lui soient soumises; ou plutôt il est juste que l'esprit humain ne soit pas plus longtemps partagé en régions inconnues l'une à l'autre, et que les sciences diverses reprennent leurs naturels rapports dans l'unité de la philosophie.

(La raison est une force qui cherche son principe et sa fin. Or, la vérité est que le principe et la fin de la raison c'est Dieu^Le cœur de l'homme ne cherche pas Dieu plus incessamment que ne le cherche la raison. Seulement, dans cette poursuite, l'esprit, aussi bien que le cœur, peut prendre le change. Le cœur humain

prenant le change, c'est perversion morale. Lesprit liiiniain prenant le change, c'est perversion intellectuelle, vice des sophistes.

Il faut pour notre salut, présent et futur, la foi dans Tordre surnaturel.

A ce prix, la raison peut reprendre ses droits parmi nous; l'esprit peut être relevé et sauvé. A ce prix, nous pouvons encore voir s'accomplir quelque chose du grand mot de Leibniz : « Espérons qu'un temps viendra ^ où les hommes se mettront plus à la raison qu'ils n"ont fait jusqu'ici ! » Soutenus de Dieu, et vivant de foi, bien plus d'hommes parviendraient à dégager un peu leur Ame et leur raison de cette masse de chair, et à vivre, pendant toute une carrière, de Tunique amour de la justice et de la vérité; plus d'hommes s'empareraient, avec conscience et avec puissance, des lettres, des sciences, de la philosophie, comme d'instruments sacrés, pour le bien de l'humanité, pour Taccroisscment de la lumière, de la sagesse et de la dignité parmi les hommes, pour le progrès du monde vers Dieu.

Les philosophes en viennent aujourd'hui à comprendre ({ue(la volonté est la condition de Tintrlligence;')il faut ^ ({uc nous sachions aussi que la volonté dépravée est l'obstacle à la foi, et que la foi, offerte à tous, n'entre que dans ceux-là qui font tomber Tobstacle, par un assentiment libre d'intelligence et de volonté ; acte de foi qui est un acte de souveraine vertu, qui fait l'œuvre de Dieu selon h' mot de l'Évangile.

Il est des hommes qui meurent d'une faim plus déplo- v rable encore que la faim corporelle; leurs âmes, pauvres et délaissées, refoulées et brisées, au jour où elles s'éveillent à Tinlelligence, sentent en elles la faim de la justice et de la vérité: elles pressentent la lumière et Taïuour, elles ne voient qu'éguïsine et ténèbres.

' Pourquoi donc la loi de Famour, que nul ne peut nier, serait-elle toujours proclamée sans jamais passer dans la vie?

C'est au nom de la science, de la raison, de la philosophie, que l'on nous écrase par la presse depuis un siècle, et que le venin de la science perverse, de la philosophie menteuse, atteint jusqu'aux extrémités du monde les lettrés et les illettrés, les esprits sans défense, et tous les commerçants de la raison, plus faciles encore à surprendre que les enfants. Or, c'est sur ce point même que Dieu, nous l'espérons, prépare un éclatant triomphe. 11 prépare une manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison chrétienne, de sagesse catholique, laquelle certainement éclipsera ces ténébreuses lueurs qui nous séduisent et nous égarent.

Que notre siècle se donne, pour l'amour de Dieu, au service des pauvres; il n'y aura bientôt plus de lutte contre la foi.

La prière est la respiration de l'âme en Dieu. L'âme prie longtemps sans le savoir. L'âme des enfants, dans leurs années pures, prie et contemple, sans réfléchir, avec la force et la grandeur de la simplicité.

Une vie bien ordonnée consacrerait tout son automne, tout l'automne de la vie, à Dieu surtout, à l'amour pur qui vient de Dieu, à la charité pour les hommes, au côté substantiel de la science, aux espérances précises du ciel, au recueillement vrai en Dieu, c'est-à-dire à cet unique travail que l'oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu'il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne faites plus que de la musique; mot qui doit signifier qu'il faut finir sa vie dans l'harmonie sacrée.

Travaillez à réunir la philosophie et la foi et vous travaillerez au salut du siècle.

Établir du silence dans son âme pour écouter en soi Dion qui parle dans tous les hommes, surtout en ceux ({ui aiment la vérité; se dégager de ses passions, et se tenir au-dessus de son siècle pour être plus près de Uieu et du cœur de l'humanité; fuir la méditation oisive <'t rillusion des contemplations paresseuses, en fixant par la plume les vérités qui se déploient dans Tàme, sous le sourilo de Dieu, quand elle est pure et en repos; discipliner son corps, le pénétrer, le rapporter, comme un instrument, à son esprit et à son âme, pour que riiomme tout entier soit uni dans son œuvre; consacrer à la vérité tout son temps, aussi bien que Ihomme tout entier, âme et corps; consacrer la journée entière, et ne pas mépriser la nuit même et le sommeil; consacrer le sommeil en consacrant le soir; préparer au sommeil sa tâche, et le faire travailler; fuir la dissipation qui interrompt l'esprit et qui l'éteint, pour trouver le repos qui le recueille et le féconde; pratiquer, dans la continuation de ladoration intérieure, ce que pratiquent les germes, qui croissent et qui grandissent, soit que l'on veille ou que l'on dorme; parvenir à la vraie prière, où la voix infaillible de Dieu se fait entendre, où le contact de Dieu nous est donné, et où s'accomplit le mystère du rapport substantiel et vivant de Tâme à Dieu ; puiser dans cette union à Dieu l'inspiration réelle, c'est-à-dire la résolution de devenir un ouvrier dans la moisson de Dieu ; recevoir, dans cette inspiration et cette résolution, la connaissance des plaies de son âme et des souffrances du monde, la compassion pour ces souffrances et pour ces plaies, la force, la volonté de travailler à les guérir; voir et juger, dans cette lumière, la crise du présent siècle, qui est la question du Seigneur : « Pensez-vous que le Fils de riiomme trouve encore de la foi sur la terre? » apprendre ce que Dieu veut du cœur humain et de l'esprit humain sur la terre, et ce qu'il en exige pour leur donner ou leur laisser la foi; rentrer dans la voie, manifestement droite, du dernier grand siècle, qui allait à Dieu par la sainteté et parla science, et unissait, leçon-

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dait, ou pour mieux dire, créait les sciences dans la lumière de Dieu; reprendre le faisceau, trop longtemps brisé, des grandes lignes de l'esprit humain; créer ainsi cette science comparée qui sera celle du prochain grand siècle; remonter de chaque ligne de la science au centre de la comparaison ; y trouver Dieu partout et sa lumière vivante et régénératrice; faire redescendre cette lumière dans tous les canaux de la science, et dans toutes les fd^res de l'esprit; délivrer, réchauffer les cœurs par cet influx nouveau ; et relever enfin, par une éducation plus lumineuse, les générations à venir : tel est l'ensemble des conseils qu'il faut donner, et du but qu'il faut proposer à celui qui veut être aujourd'hui disciple de Dieu.

Comprenez maintenant l'unité théorique, et le sens proprement scientifique de tout ceci.

Nous avons démontré ailleurs que le souverain procédé de la raison, celui qui donne la science, est un procédé qui mène, à partir de toute chose, à l'infini, à Dieu ; et que ce procédé donne la science, précisément en tant qu'il mène à Dieu et aux idées éternelles qui sont Dieu. Vous avez compris que ce ne sont pas là seulement de poétiques assertions, mais bien des vérités logiques, précises et scientifiquement établies.

Mais ce procédé mène à Dieu, nous l'avons encore démontré, parce qu'il part de Dieu, c'est-à-dire du sens divin en nous, et d'un degré quelconque de foi en l'oljjet infini de ce sens; et il y mène, en se servant de choses finies, l'âme et la nature, comme signes et comme images, pour expliquer ce sens obscur de l'infini que Dieu nous donne par son contact.

Donc la méthode pratique, pour aller à la science, consistera d'abord à développer en soi le sens divin ; en second lieu, à connaître son âme, à connaître la nature et ses lois, — ce qui renferme toutes les sciences partielles, — puis à remonter toujours, de notre âme, de tout état de l'âme, de toute science partielle, et de toute impression, jusqu'aux idées de Dieu et jusqu'au cœur de Dieu.

HARMONIES PHILOSOPHIQUES ET PiELIGIEUSES 221

Oui, ceci est la méthode pratique pour arriver à la lumière : rappeler res[)rit à la lumière; unir son esjjrit à son cœur, son cœur à Dieu; et tout ramener, sans rien conlbndre, à cette unité intérieure qui est notre àme et Dieu.

Et riiomme arrivé là connaît la vie. Il sent et voit qu'aimer Dieu par-dessus toutes choses, aimer tous les h;)inmes comme soi-même, donner son cœur, son àme, son esprit et ses forces pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux, c'est la vie, c'est la loi, c'est le bonheur, la justice et la vérité.

Le royaume du ciel, c'est le but de la création, la fin dernière de tout l'ouvrage de Dieu. C'est ce règne suprême, éternel et parlait, qui doit venir après ces règnes passagers, marches du trône de Dieu.

Sur notre terre, « marchepied de Dieu », dit l'Évangile, après le long sommeil des deux règnes muets, rochers et plantes, est survenu le règne bruyant et mobile des êtres animés. Puis est venu le règne de l'homme intelligent et libre, mais luttant entre le bien et le mal, ténèbres et lumière; règne de guerre, qui a répandu bien du sang et fait verser beaucoup de larmes! Maintenant vient le règne de Dieu. La justice et la vérité, la lumière et la paix vont régner. Dieu même, et les hommes ses enfants, vont gouverner la création. La terre va se peupler d'êtres nouveaux. Elle api)artient aux hommes régénérés qui, par une seconde et plus haute naissance, libre et divine, sont devenus les fils de Dieu.

Si le moindre degré de l'union propage et mulli[)lie le monde des vivants, l'union, la pénétration mutuelle des esprits, développés en lumière de sagesse, l'union, la pénétration mutuelle des fortes âmes, vivant vraiment en Dieu, sera-t-elle inféconde? C'est cette divine fécondité qu'attend le genre humain pour s'élever et s'ennoblir moins lentement. Est-ce que la division intellec-

tuelle des sexes n'est pas Tiin des fléaux de l'esprit humain? Est-ce que le sentiment sans hmiière aurait tant d'égarements? Est-ce que la lumière sèche, abstraite et orgueilleuse, pourrait si facilement décomposer et pervertir l'esprit humain, si l'abrupte séparation des deux formes intellectuelles n'était pas l'une des traces de la chute, que l'Évangile n'a pas encore guérie? Est-ce que l'union divine et religieuse des âmes n'est pas elle-même la plus grande ressource du monde, ressource encore si peu connue? Est-ce qu'il n'y a pas peut-être une grande révélation sur l'avenir du monde dans ces paroles des Actes des Apôtres : « Et les Apôtres persévéraient dans la prière, comme une seule âme, avec les femmes et Marie, mère de Jésus; et c'est alors que tous ceux-là étant ensemble, en une seule âme et en un seul lieu », c'est alors que le Saint-Esprit descend sur le cénacle, et remplit chacune de ces âmes, et met sur chacune de ces têtes, d'homme et de femme, les flammes du Saint-Esprit. Et c'est alors qu'ils parlent toute langue humaine, et que le chœur apostolique se répand sur le monde entier.

Nous sommes dans la vie et nous y resterons! Oui, le royaume de Dieu est déjà au milieu de vous. Oui, la vie éternelle, l'éternelle société commence dès cette vie même, pour ceux qui croient, qui espèrent et qui aiment.

Oui, les morts ressuscitent. Rien n'est anéanti. Que veut dire anéantissement? Comprenez-vous ce mot? Y a-t-il un atome, un mouvement, une vibration lumineuse, électrique, ou autre, qui soit anéanti et ne dure pas toujours? Comment donc la personne humaine, amour intelligence et liberté , pourrait-elle être anéantie ? D'abord, outre que le mot lui-même est dénué de tout sens scientifique, quelle laideur, ou plutôt quelle horreur, ne serait-ce point, dans l'œuvre de Dieu, que cette suppression des personnes, qui sont et qui veulent être? Y a-t-il quelque part un scribe assez inepte pour intro-

• luire, au début d'un poème ou d'un conte, un pcrsonii:i.','^e qui reste en route, qui n'aboutisse à rien? Or le poème de Dieu, le poème réel de la vie, est bien plus lieau que tous les contes et que tous les poèmes. Ouiconque y est introduit, y demeure. Et quiconque est une fois nommé et appelé par Dieu, subsiste aussi longtemps que lœuvre entière de Dieu, ou plutôt que Dieu même. Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants. S'il a dit à Abraham : « Je suis ton Dieu », cette parole de Dieu est une force qui subsiste aussi longtemps que Dieu même. Dieu ne se dédit pas. Dieu vous a dit : Je suis ton Dieu. Cela suffît : Vous êtes et vous serez. L'homme ose bien dire : Ce qui est écrit est écrit, à plus forte raison, quand Dieu parle, ce qui est dit est dit. Les dernières profondeurs de la science sont ici.

Le poème de Dieu, comme tous les poèmes, a deux parties fondamentales et nécessaires : d'abord le drame, la lutte, l'incertitude, l'épreuve; puis le repos dans la victoire, et la stabilité dans le bonheur et dans l'amour. Mais les poètes, même les plus grands, ne savent dévelo]3per que la [)reniière de ces parties, et ils s'arrêtent dès qu'ils touchent à l'autre. Au seuil de la seconde, qui est le but et la lumière de tous les drames, le poème cesse. Mais Dieu sait développer le tout. Il développe les deux phases de la vie qu'il donne : la lutte et puis le repos ; le temps et puis l'éternité. Et la seconde partie est la plus belle et la plus longue, ou, pour mieux dire, la première court et passe, l'autre demeure. Et la loi des deux est la même : et la cause de la lutte, et la lumière qui mène au but, et la force qui dompte l'obstacle, et puis la récompense de la victoire, et la loi du bonheur, et la cause de la vie éternelle, tout cela est uwe seule et même chose : l'amour! Il n'y a qu'une seule ^ loi qui renferme la loi et les prophètes, et le passé et laveiiir : l'amour, « tu aimeras Dieu souverainement et les hommes comme toi-même ».

Oui, l'amour en effet est la cause, la lumière, la force y-

et le but de la vie présente. C'est lui qui développe et multiplie le genre humain ! L'amour a couvert d'hommes, cent fois renouvelés, tout notre globe. Et pendant toute cette marche des générations, et à mesure que les hommes mouraient, l'amour a été plus fort que'la mort, î et n'a cessé d'accroître le genre humain, malgré les coups si pressés de la faux qui moissonnait les hommes.

Mais après la résurrection, arrivés au repos, à la vie pleine, à la vie maîtresse de la mort, à l'amour plein et triomphant, alors « ils ne sont plus femmes et maris » : ils seront amants éternels! La force créatrice de l'amour n'agira plus pour multiplier ces pâles et stériles multitudes qui passent comme des nuées d'insectes : la force divine de l'amour' agira pour maintenir dans la vie éternelle et développer dans la vie pleine, dans la beauté croissante et dans la gloire croissante, tous ceux qui s'aimeront, c'est-à-dire tous les êtres libres, vivants en Dieu. Et certes, c'est là surtout que l'amour est plus fort que la mort. C'est là que les merveilleux germes de beauté que je vois aujourd'hui entassés et pressés en des âmes qui, jamais ici-bas, ne porteront ni ces fleurs, ni ces fruits, c'est là que ces germes auront, pour développer leur richesse grandissante, l'éternité dans la lumière du ciel et dans l'ardeur de l'amour infini.

C'est alors c{ue le cœur enfin libre, et dilaté enfin, pourra aimer comme le soleil rayonne, dans tous les sens. C'est alors que l'on ne sentira plus la contradiction des amours!

L'éternelle loi veut l'amour de Dieu par-dessus toute chose. Et elle veut que l'amour que j'ai pour mon prochain soit semblable à l'amour que j'ai pour Dieu; et elle veut que l'amour que j'ai pour moi soit semblable à celui que j'ai pour mon prochain, par conséquent semblable à celui que j'ai pour Dieu même. L'amour divin remplira tout, mais sans détruire la diversité des amours. Tout lui sera subordonné et tout sera d'accord

et harmonique en lui, et tout sera merveilleusement distinct dans cet accord! Les êtres ne seront jamais confondus ni en Dieu ni entre eux. Et les amours non plus ne seront jamais confondus. Nous aimerons chacun, et selon sa nature et selon sa gloire : car sa gloire sera son mérite.

Il n'y aura plus cette effroyable contradiction entre lamour de soi et l'amour d'autrui, l'amour de soi et lamour de Dieu, l'amour de l'homme et l'amour de la femme. La loi de contradiction des amours sera détruite. Les amours faux et venimeux seront détruits comme des serpents. Et les amours ne seront plus exclusifs l'un de l'autre, mais chaque amour distinct, comme chaque note dans un chant, sera multiplié dans sa beauté et sa félicité par l'harmonie de tous les autres.

Lïuîie alors aimera comme Tétoile qui brille, en tous sens et de tous ses rayons; rayons de toute splendeur, de toute nuance et de toute vertu; rayons de feu, de tendresse et de force !

Et la clef de tout cet édifice d'amour, c'est toujours le Verbe incarné. C'est lui qui, par son règne, doit maintenir cette harmonie, comme soleil central de chaque Ame et de toutes les âmes {et lucerna ejus est agnus)-. lui qui est à la fois Dieu et homme, et concilie ce fini et cet infini, et détruit l'égoïsme de la nature humaine dans l'union absolue à Dieu; lui « qui renverse », dit saint Paul, « la muraille de séparation », mais qui tient distinctes en lui les natures, puisqu'il est véritablement liomme, fils de David, et véritablement Dieu, fils éternel <lu Père, en sorte que David doive adorer comme Dieu, et saluer comme son Seigneur, celui qui est son fils.

Oui, en lui toute nature est maintenue distincte. Corps humain, impliquant toute la vie des règnes inférieurs : àme liumainc, raisonnable et libre, libre de liberté humaine, et raisonnable de raison humaine; toutes ces natures, tous ces degrés distincts, transfigurés, vivent en Lui, en Dieu, dans l'éternel accord! Et

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lui, le Christ, qui est cette harmonie universelle, agit incessamment dans l'univers entier, pour vaincre tout ennemi, et pour transformer tout obstacle en marchepied, et pour transfigurer à son image l'homme et toute créature, et les réunir tous en Dieu, dans l'éternel accord et l'éternel amour.

Lorsque l'union s'opère entre natures diverses, ce dont la greffe offre l'image, quels fruits nouveaux et absolument supérieurs à lamoindre des deux natures! Mais supposez l'union entre Dieu et la créature, supposez l'étincelle continue de Dieu à l'homme : alors transformation et vie surnaturelle, grâce, foi, gloire et vie éternelle.

Supposez que bientôt les hommes de cœur, tous les hommes doués de raison, en Europe, commencent à dire : « 11 est temps que le paganisme finisse, que notre folle et désastreuse jeunesse rentre dans l'ordre, que notre âge de raison commence, que la justice se fasse. Jamais nous n'avons entrepris décidément, solennellement, de nous liguer pour nourrir de pain, et aussi de lumière, la masse des hommes qui souffrent. Il est temps. Voilà l'œuvre et voilà le devoir. « Supposez, dis-je, que quelque cri aigu, vrai, pénétrant, béni de Dieu, excitât tout à coup au courage et à l'espérance la conscience, déjà préparée, de tous les hommes de bien, et qu'on essayât avec suite « cette expérience qui reste à faire », dirait un sage. Eh bien! le lendemain les hommes de cœur verraient ceci : on ne peut pas nourrir de pain la masse des hommes sans un progrès de moralité. Ils se mettraient aussitôt à l'œuvre pour réveiller dans toute la masse le sens moral et l'effort moral. Mais le jour même ils sauraient ceci : nul progrès de moralité n'est possible sans progrès religieux. Mais il n'y a qu'une religion, celle dont Jésus-Christ est l'auteur, cela est manifeste, même par la vue extérieure de l'histoire, comme il est manifeste que les peuples chrétiens sont les maîtres du monde, les guides du genre humain.

Prière, la première des forces, celle qui opère en Dieu par voie de toute-puissance d'emprunt. Prière, c'està-dire, effort d'âme, opérant et voulant avec Dieu et en Dieu. Prière, c'est-à-dire vibrations célestes des cœurs et des esprits, vibrations comparables à celles de la lumière, à celles de l'électricité, à celles de l'attraction, lesquelles ne transportent pas seulement les montagnes, mais soulèvent les mondes, et les lancent dans l'espace. Telle est l'action des forces physiques invisibles. Mais les imperceptibles forces des esprits soulèvent le genre humain, l'illuminent et le transfigurent, l'unissent, le rassemblent en Dieu : elles détruisent les ténèbres morales, l'erreur, la haine, la perversité; elles ravissent, régénèrent, transfigurent, elles créent le ciel, la lumière et l'amour, et la vie éternelle.

Le premier devoir du chrétien, le premier devoir de tout homme est de méditer la passion, et d'arrêter enh'n ce crucifiement sacrilège que nous laissons durer depuis vingt siècles. Nous ne comprenons rien, si nous ne comprenons l'éternelle étendue et la sainte profondeur du mot vraiment divin : Ce que vous faites au dernier des hommes c'est à moi-même que vous le faites. Et mild fccistis. Nous ne comprenons rien et nous restons dans l'animalité, tant que nous ne voyons pas ceci : le crime suprême, le mal suprême est de crucifier Dieu corporellement, en lui perçant le cœur pour en verser le sang. Et c'est là ce que fait, et c'est là ce que laisse faire tout homme qui tue, ou qui laisse tuer. Nous ne comprenons rien, si nous ne voyons pas que le premier devoir des individus et des peuples serait de se liguer pour abolir enfin et poursuivre par toute la terre ce crime premier, fondamental et précisément infernal, qui est le meurtre, œuvre propre de celui-là qui, dit le Christ, « fut homicide dès le commencement ».

Nous sommes aveugles si nous ne voyons pns que c'est là le nécessaire avènement de la justice, et que les peuples européens seront bénis des plus divines béné-

dictions le jour où, négligeant tout but secondaire, ils iront droit au }3ut divin, savoir : arrêter le crucifiement, le crucifiement de l'homme-Dieu dan^chaque homme que l'on tue par le fer, Tesclavage, l'ignorance ou la faim!)

De même que l'individu trouve son bien dans le bien social, et que la société, à son tour, trouve sa prospérité dans la prospérité individuelle, de même toutes les espèces de sociétés naturelles, ou volontaires et libres, trouvent leur bien dans le bien de l'ensemble, et la grande unité sociale trouve son bien dans celui de toutes les unités subordonnées.

i\e formons plus qu'une seule famille de frères de tous les hommes et de tous lespeuples, disait-on au xviii" siècle; mais comme on voulait opérer en dehors du christianisme, qui est le lien social, on a repoussé l'avenir au lieu de le provoquer. On s'est déchiré au lieu de s'unir; on a versé des flots de sang. Quand l'Europe sera redevenue chrétienne, on pourra faire un nouvel essai qui sera plus heureux.

Pour savoir ce que c'est qu'une patrie, il suffit de regarder la France.

Voici une terre entourée de trois mers, de deux chaînes de montagnes et d'un grand fleuve. Cette terre est la demeure naturelle d'un groupe d'hommes. Un grand peuple habite en commun ce pays : même loi, même langue, même histoire, même nom; ce sont tous des Français, et, comme on l'a dit, le dernier valet de charrue, dans ce pays, est aussi fier d'être. Français que le plus grand de ses concitoyens. Ce pays a un cœur comme le corps humain, et, dans les crises, on voit le sang naturellement affluer au cœur pour le défendre et augmenter par la concentration l'énergie des forces vitales. Ceux qui meurent pour le salut et l'unité de la patrie, on les glorifie comme des martyrs; et chacun les imite dès qu'il le faut.

C'est un bien de vouloir le progrès social de toute sa force et d'y croire de tout son cœur. Beaucoup d'hommes parmi nous ont cette volonté et cette foi. Mais qu'en résulte-t-il? Il en résulte d'abord des luttes de précipitation et d'empressement; il en résulte des essais ruineux, des entreprises aveugles qui mènent aux précipices et aux abîmes.

C'est un bien que de proclamer ce qui doit être : par exemple, le devoir du riche et le droit du pauvre; mais c'est un mal au riche de combattre contre ces doctrines par égoïsme, et c'est un mal au pauvre de combattre par égoïsme pour ces doctrines. L'ardente et incomplète proclamation des devoirs et des droits anime les égoïsmes de part et d'autre, et sème la guerre.

Mais voici notre plus grand mal. Ce mal qui accompagne tout progrès et tout apostolat, c'est le fléau des faux apôtres; c'est l'existence des traîtres à la vie sociale, des faux frères du progrès et des Judas de la fraternité. Il y a toujours à côté du Christ un inévitable Judas. Et les Judas sont d'autant plus mauvais que la vérité est plus près de sauver le monde.

Le progrès social c'est le progrès de la fraternité. Or, on n'établira jamais le règne de la fraternité que par la contagion de la fraternité.

La Révolution française est l'effet de deux causes. La première de ces causes, c'est l'esprit de fraternité mis au cœur des peuples chrétiens par l'Évangile. La seconde de ces causes, c'est le procédé emi)loyé })ar les hommes de la Révolution pour établir la liberté, l'égalité et la fraternité. De ces deux causes, la première produisait, la seconde détruisait; la première était la force motrice, l'autre l'empêchement. Les prétendus ministres de ce mouvement de Dieu l'ont profané, l'ont renvoyé à d'autres générations. Les échafauds et les massacres de Septembre sont encore aujourd'hui l'obstacle aux progrès de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, comme

les bûchers de l'Inquisition et les massacres de la Saint- Barthélémy sont encore aujourd'hui, parmi nous, le principal obstacle aux progrès de la religion. Toute tache de sang est pour une cause le plus grand des obstacles. Ceci ne souffre jamais d'exception. Tout fratricide est comme Gain : il fuit. Toute cause soutenue par le fratricide est une cause mise en fuite, alors même qu'elle se croit triomphante. *■

(La propriété est un droit comme la liberté, comme l'immortalité delà personne et de la famille-) la propriété héréditaire est une condition de la famille; l'hérédité, comme on l'a dit, c'est la main du père tendue aux enfants à travers la pierre du tombeau.

De même que l'homme prend légitimement et nécessairement dans la nature des forces et des éléments qui deviennent son ccrps, de même le citoyen prend légitimement et nécessairement dans la société des forces et des éléments qui deviennent sa propriété. (j^a propriété c'est l'emplacement social du corps et de l'activité de chaque homme!)

Ce qu'un homme a pris dans sa main et transformé par le travail de sa bouche et de ses entrailles devient son corps. (Ce qu'un homme a pris dans sa main et transformé par le travail de ses bras, de sa pensée, et la consécration de ses larmes et de ses sueurs, devient son bien et sa propriété. La propriété n'est pas plus l'égoïsme et le vol que la chair, le sang et le corps ne sont l'égoïsme et le vol.)

Dans les luttes sociales il y a deux procédés : celui du Christ et des martyrs, qui consiste à donner son | sang et à ne jamais perdre celui des autres, et le pro- j cédé inverse, le fratricide, procédé de Caïn et de ses fils; de même pour établir la fraternité dans la richesse, | il y a deux procédés contraires, le vol et le don. Il y a le procédé qui consiste à donner son bien et à ne jamais prendre celui des autres, et il y a le procédé inverse,

celui des voleurs de tous les temps et de tous les lieux.

L'usage fraternel de la propriété consisterait à pratiquer cette énergique définition de la richesse, donnée par les moralistes chrétiens : « Les riches, ce sont les administrateurs du bien des pauvres. » Si cela est vrai, celui-là est coupable, devant Dieu et devant les hommes, qui emploie ses richesses à vivre dans la paresse et la volupté. Celui-là seul est dans le vrai, qui se regarde comme un comptable de son bien. La richesse est une fonction. L'usage fraternel des riches consiste à ne plus souffrir désormais qu'il y ait parmi nous un seul mendiant ni un seul indigent: c'est peu; à ne plus souffrir qu'il y ait désormais parmi nous un seul esprit sans instruction et sans lumière, ni un seul cœur sans espérance, ni une seule âme sans Dieu; et cela dans notre patrie d'abord, puis dans le monde entier. Le riche, s'il veut être un riche légitime, et non pas un comptable déshonoré, doit employer ainsi sa richesse et son temps.

Qu'on le sache bien : la vertu seule, qui consiste à fouler aux pieds^les deux formes de l'égoïsme, l'orgueil, sa forme élevée, et la sensualité, sa forme basse,') la vertu fait jaillir Tamour fraternel du sein de l'égoïsme vaincu.

Une parole est un crime comme une action, et plus encore; car une parole est une semence d'actions.

Consultez les naturalistes, ils vous diront que la fcrmcntation acide est le pi'emier degré de la putréfaction.

Malheur à tout ce qui perd le calme, la douceur, la sérénité, la bonté !

On ne peut rien, pour le progrès, contre l'Église catholique ou sans elle, et pour élever de siècle en

siècle et d'âge en âge la société locale et temporaire, il faut tendre la main à l'éternelle et universelle société, qui n'est pas un autre peuple dans chaque peuple, mais qui est le fond sympathique et commun de tous les peuples frères, qui est l'ensemble et la communauté de tous les bons, le vrai peuple souverain du globe, dont la voix est la voix de Dieu.

La terre n'est pas seulement pour l'homme un lieu de passage et de souffrance; l'humanité a dans ce monde une œuvre à faire et un développement à réaliser.

L'homme regarde souvent sa demeure et les créatures qui l'environnent d'un œil trop dédaigneux. Les uns voulant jouir de ce monde et abusant des créatures, les méprisent comme on méprise tout ce dont on abuse. D'autres, par piété triste, croient que la voie de l'homme sur la terre est d'y passer en pleurant et d'en sortir au plus tôt.

L'esprit chrétien et catholique évite ces deux excès; il n'a rien de commun avec l'impur sensualisme qui profane le monde et le méprise; et il réprouve ce mysticisme stérile qui se sépare des réalités comme illusoires, et des choses visibles comme mauvaises. Le Chrétien sait que si le Verbe s'est fait chair, la chair n'est ni le mal ni le mensonge. Si le Christ nous enseigne à dire chaque jour : « Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel », il y a sur la terre une œuvre à faire qui mérite que l'homme s'y livre avec un zèle plein d'ardeur et de joie.

L'homme, ministre de Dieu dans ce monde, a pour mission d'y faire régner la volonté de Dieu; son progrès est de se soumettre lui-même à cette volonté sainte et d'y assujettir toute créature.

La terre est une base de travail pour l'homme, elle est un lieu pour l'éducation de la race humaine.

L'Évangile nous apprend à respecter la terre, car s'il défend de jurer par le ciel « parce qu'il est le trône de

Dieu i>,il nous défend de jurer par la terre, c parce quelle est son marchepied ».

Cette terre n'est-elle pas toute remplie des bénédictions du Seigneur? N'y a-t-il pas de l'ingratitude à ne pas apprécier aussi les dons terrestres de la bonté divine? C'est parce qu'on regarde les choses d'un œil llétri par l'habitude ou faussé par le vice qu'on les dédaigne; si l'on contemplait les créatures avec cette jeunesse et cette pureté de regard que donne l'esprit de Dieu lorsqu'il renouvelle notre cœur, on verrait dans • es biens terrestres, dont le nom même paraît commun t't sans beauté, dans tous ces biens vulgaires et quotidiens, comme la lumière du soleil, on verrait rayonner la bonté vivante du Père et les traces éclatantes de ses mains.

Le cœur pur sait goûter et sentir le moindre don sorti des mains de Dieu; l'œil simple et calme sait voir en tout son amour et sa bonté.

Heureuses ces âmes pures et enfantines, ces âmes des saints que la vue d'une fleur, d'un ruisseau, l'odeur d'un chanq) chargé d'épis, la vue d'un rayon de lumière au ciel ou d'une vapeur sélevant de la terre touchait au cœur et faisait tressaillir d'amour!

O saintes âmes, qui aimiez toutes les créatures et que toutes les créatures aimaient, saints des déserts à qui les animaux sauvages obéissaient, saints appelés séraphiques, à cause de votre immense amour, vous qui bénissiez les cami)agnes, les animaux et les moissons, qui appeliez les colombes vos sa^urs et les plus simples animaux vos frères, vous dont tout être vivant s'approchait avec joie, et sous le regard de qui la nature semblait s'épanouir plus belle et plus heureuse, vous qui vraiment annonciez l'Évangile à toutes les créatures, apprenez-nous, aimables enfants de Dieu, à aimer comme vous, dès cette vie, chaque chose en Dieu, transmettez à nos cœurs quelques émotions de votre universelle charité.

Si tous les hommes étaient unis, si tous les hommes s'aimaient, les larmes seraient séchées de tous les yeux.

Qu'on cite une seule douleur qui puisse tenir devant l'amour.

Quel est celui qui peut gémir sur la perte des biens de la terre quand il a l'amour dans le cœur? L'amour le plus vulgaire ne brave-t-il pas la pauvreté pour s'unir à ce qu'il aime?

« J'ai mon trésor en moi, dit l'amour; cfue m'importe le reste? »

Quel est celui qui peut gémir sur la perte des vains honneurs quand il a l'amour dans le cœur? Il semble que l'amour cherche l'obscurité : vivre inconnu de tous, comme de ce qu'il aime, voilà son désir.

Qui craint les dangers, les traverses, quand il se sent aimé, porté, pressé par des cœurs dévoués, signés pour le défendre?

Rien ne peut donc abattre celui que l'amour soutient. Il est heureux parce qu'il aime.

Que serait-ce, ô mon Dieu! si tous les hommes s'aimaient? Quelle serait, en ce jour, la force du genre humain ! Il semble que l'humanité ferait alors bondir la terre en la frappant du pied, la ferait tressaillir vers le but comme un cheval qui sent son maître, dissiperait les nuages du ciel, de ce ciel souvent sombre et mauvais, attirerait de son soleil un feu meilleur, une lumière plus céleste, ferait pleuvoir la vie et la rosée céleste sur le désert, adoucirait la sève des plantes, dominerait les animaux sauvages par le regard, reléguerait les ronces et les épines loin de l'air respiré par l'homme et ferait disparaître du monde les traces de la malédiction.

]Mais quand les hommes s'uniront-ils d'une manière parfaite?

Que deviendrions-nous sans la mort? Qui voudrait vieillir en ce monde sans espérance de se renouveler?

La vie est douce et belle à l'origine. Mais combien elle se llétrit vite à mesure que passent nos années !

Qui peut sentir, sans invoquer la mort, son cœur tarir, toute émotion s'éteindre en ses entrailles, la sève de lame se dissiper dans un esprit roidi, dans un corps endurci?

Oui n'a compris alors le besoin de la mort"? Oui n'a senti dans son âme du goût pour son austère saveur?

Il est des âmes qui sentent, plus que les autres, le besoin du repos et du retour au foyer de la vie. Quand une telle âme s'est rattachée à Dieu, a goûté de sa plénitude, et qu'elle a pendant de longs jours subi l'insupliortable vanité de la vie du dehors, il vient un temps oïl toute affaire, tout travail extérieur, toute sortie vers le monde lui devient impossible. Ce monde alors est comme un importun qui vient troubler une fête du cœur, et la nécessité de la subir arrache des larmes, comme lorsqu'il nous survient une fastidieuse affaire au milieu d'un travail inspiré, ou que quelque étranger, quelque homme que nos yeux ont connu, mais que notre àme ne connaît pas, vient dévorer le plus pur d'une journée promise à la prière et à l'étude, et tourmenter par des discours inutiles et nombreux comme la poussière, notre attention qui défaille à chaque mot et se concentre ailleurs.

C'est ainsi que la vie du dehors fatigue ces âmes et multiplie leurs soupirs vers l'éternel repos.

L'homme, disent très bien les philosophes, est un être imparfait, incomplet, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de plus grand et de meilleur que luimême; et ils savent bien que ce quelque chose de plus grand et de meilleur que l'homme, c'est Dieu.

Je sens que je ne suis qu'un précurseur de ce que je dois être, et de ce que je serai, quand celui qui doit survenir, et qui est plus que moi, puisqu'il est Dieu,

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sera venu, vivra et régnera en moi. C'est lui qui nous achève, qui seul peut nous rendre complets, parfaits.

, Dieu seul est complet et parfait, et il nous donne ce qui nous manque. Ce vide véritablement insondable qui est au fond de notre cœur, et que tous nos efforts dans la vie travaillent à remplir, lui qui est seul parfait, complet et plein, le remplit.

Dieu nous donne sa plénitude comme un cœur donne la sienne au corps qu'il est chargé de remplir. Le cœur envoie, Ilot par Ilot, à tout le corps, le sang qui donne la vie. Mais les ondes successives du sang ne continuent à se répandre dans le corps que quand les précédentes reviennent. Le sang est donné flot par Ilot, comme la vie de l'àme, grâce pour grâce.

Il faut que chacun de nos cœurs réponde au cœur de celui qui nous envoie la vie. Son cœur palpite vers nous, il faut que le nôtre palpite vers lui. Lui, donne la grâce; nous, nous devons la lui rendre. C'est là le sens le plus profond du mot rendre grâce.

Je me sens continuellement passer, continuellement périr. Ce qui surtout m'étonne et me désole, c'est que les élans de mon cœur passent aussi, que les lumières les plus vives de mon esprit passent aussi, et que lors même que la vie me revient par intervalles, je retombe toujours dans la nuit. Cela veut dire que cette vie mobile, qui va et vient, n'est manifestement pas la vie pleine, c'est-à-dire la vie éternelle.

Aller toujours au plus parfait, au plus haut, au plus beau, c'est là la méthode de la vie, comme c'est la méthode de l'esprit.

Tout devoir accompli en Dieu, tout bienfait, toute lumière descendant par un homme sur les hommes, à partir de Dieu, est un acte sacerdotal.

L"art 1I2 réducation consiste surtout en ceci: ramener I (Sinil à lui même, et de lui-même à Dieu.

La piété, dans le sens naturel et radical du mot. c'est (•<.' retour indispensable de l'être intelligent et libre, vers ^on i)rincipe et vers son Père, pour y puiser la vie toujt»LU's nouvelle.

La vraie vertu, comme Taniour vrai, consiste surtout ;'i ne pas s'enfermer en soi-même, mais bien à s'élancer iiors de soi vers son but.

11 n'y a pas assez de prêtres, et il y a beaucoup trop de soldats.

L'homme (|ui choisit le travail sacré de la moisson de Dieu pour emploi de sa vie, choisit la meilleure part. Son ambition est, sans comparaison, la plus grande, la plus noble de toutes, et son œuvre la plus féconde et la plus nécessaire. Le monde nous trompe, quand il nous montre le sacerdoce sous un masque de mort, et tout le reste dans la gloire, la lumière et la vie.

L'esprit contemporain s'élève à concevoir qu'il faut que la guerre diminue et que le travail croisse.

Se figure-t-on ce qui s'ajouterait aux forces et aux ressources du monde, si l'on voyait s'opérer enfin, plus grandement, ce que j'appelle /a transformation ducouragct

Ah ! si tout ce qui se dépense de force, de science, de courage, de génie, d'héroïsme etde généreux sang dans une grande bataille, pouvait être appliqué selon la science, selon l'inspiration de Dieu, c'en serait assez, je le crois, pour transformer le monde entier.

Que sera-ce quand l'immense et généreuse force du courage militaire qui brave la mort, sera, en très grande partie, employée selon la volonté de Dieu, non plus à l'extermination des hommes, mais à la lutte, intrépide

et dévouée jusqu'à la mort, contre les maux de toutes formes qui accablent l'humanité?

N'avons-nous pas à faire cesser d'abord, sur le globe tout entier, en commençant par nous, la vie sauvage et la vie barbare? N'y a-t-il pas encore, sur notre terre, des tyrans et des monstres, qui écrasent les hommes comme on foule la vendange, et qui font ruisseler les larmes et le sang? N'avons-nous pas à cultiver et à peupler d'hommes libres toutes les parties de notre terre? N'avons-nous pas à cultiver ces parties mortes ou malades de la surface terrestre qui, à chaque instant, nous envoient le souffle empesté de la mort? N'y a-t-il pas des races nuisibles à supprimer dans le règne animal ? N'y a-t-il pas aussi, parmi les hommes, des races nuisibles à dompter? Toute l'énergie des plus nobles cœurs ne devrait-elle pas se tourner à dompter, en effet, non plus seulement par la force, mais surtout par éducation et régénération, les mortels ennemis de la justice et de la paix, répandus dans toutes les nations? N'y a-t-il pas aussi; dans chaque nation, la plus courageuse vigilance à exercer contre toutes les formes d'oppression et de spoliation qui ne cessent chaque jour de renaître partout? Que dire de la lutte régulière et absolument décidée qu'il s'agit enfin d'entreprendre contre l'invincible fléau de la misère, cette exterminatrice qui tue les faibles par toute la terre, et qui maintient, pendant la vie entière, dans la souffrance et les larmes brûlantes, le tiers du .genre humain? Mais que dire de la lutte, plus nécessaire et plus urgente encore, qu'il s'agit d'instituer enfin, dans le monde entier, avec plus d'ensemble, d'ardeur et d'espérance qu'on ne le fit jamais. Contre l'ignorance et le vice, sources premières et principales de la misère et de tous les maux? N'est-il pas temps aussi de peupler d'ouvriers intrépides et d'explorateurs clairvoyants les hautes parties de l'esprit humain, que la culture semble abandonner aujourd'hui, et qu'aussitôt les ténèbres de l'athéisme et de la barbarie recommencent à vouloir envahir? Voilà, je crois, les objets du courage, et les obs-

irici

•les que sauront attaquer et vaincre les armées saintes l'avenir. Ces grandes impossibilités seront possibles, . 1 iiniid l'immense quantité de courage et de force, détruite ji.ir la fureur des guerres, se transformant enfln comme Dieu le veut, s'ap[)liquera au travail sacré.

Le sacrifice sacerdotal, parce qu'il est entier, relève tons les amours visibles et invisibles. Il apprend à aimer immensément, et jusqu'à la mort sil le faut, et son frère et sa sœur qu'on voit, et toutes les beautés invisibles qui composent la splendeur de Dieu.

La prière, quand elle est vraie, et la pratique morale, (piandelle est énergique, sont sources de lumière et de liliilosophie.

Des expériences certaines m'obligent à dire que non seulement les mouvements du cœur, mais encore les mouvements intellectuels, sont, en certaines circonstances, transmissibles directement d'une âme à l'autre, et qu'il n'est besoin pour cela ni de tables ni de trépieds. Ces influences nous pénètrent tous, tous les jours, mais personne n'y fait attention.

En tout temps le profond recueillement de l'esprit dans la vérité substantielle, dans les sources centrales de lumière, dans ce fond où le calme, la paix, la certitude et le bonheur devraient pourtant attirer les âmes, ce nécessaire et bienheureux recueillement est, plus qu'on ne pense, difficile à la nature humaine. Mais dans les époques agitées où tout est lutte, où les cris de la presse quotidienne troublent tout, où l'on n'entend plus rien que le déchaînement de tous les vents dans l'atmosphère intellectuelle, alors il est plus difficile que jamais d'habiter dans ce sanctuaire où se recueillent les idées et où parle la vérité.COn veut agir, on veut parler, on veut ^ combattre. Nul ne veut rester dans sa chambre, comme le demande Pascal. Nul ne veut s'enfermer avec DieuT)

claiiso ostio, comme le dit TÉvangile, pour interroger la lumière dans sa source la plus recueillie.

Dcmêler la résolulion à la lumière de rÉvangilc, dans h\ science, dans la paix, dans la fraternité, voilà le problème du moment, et la tâche principale des apôtres de la vérité et des prophètes de la liberté.

Nous manquons de vieillards et de sages : et cela, parce que nous manquons tous, de plus en plus, de profondeur et de recueillement. La vitesse du monde s'accélère. Le mouvement sous toutes ses formes, morales, intellectuelles et physiques, se multiplie en des proportions insensées. Et sous cette accélération de vitesse de surface, je crains de ressentir en toute chose le relâchement de rimpulsion centrale. On tournoie davantage, on avance moins.

Si le progrès de l'âme et de l'esprit humain, comme l'assure le dernier des grands observateurs de l'âme, consiste à remonter ses degrés d'intéi iorité, à revenir, comme le disent si bien les mystiques, du dehors au dedans, et du dedans à ce qui est plus haut, ab cxterioribus ad interiora, ab interioribus rtc? swpeî'io?'a,jamais,^n aucun temps, Fâmc humaine et l'esprit humain ont-ils été aussi violemment projetés dans la dispersion du dehors, dans ce qui constitue, peut-être, « ces ténèbres extérieures » dont parle l'Évangile?} Il y a, dans l'âme immense de l'homme, il y a le grand monde central, dont nul ne s'occupe plus, où personne n'entre plus. Sanctuaire oublié, source perdue! C'est précisément pour cela que les plus dispersés affirment aujourd'hui que ce monde invisible n'a jamais existé. Ame et Dieu, vie intérieure, science de l'âme et de Dieu, théologie, métaphysique, tout cela, disent les dispersés, n'est que pure illusion. Ils en viennent à nier l'existence de leur source.

L'âme, sans recueilleiiient, devient comme un corps sans sommeil; la lièvre est proche, et la mort vient. L ame dispersée, même par activité de zèle, quels que soient les fruits de ce zèle, l'àme a fait de ses forces un usage que Dieu ne veut pas. Son travail efficace eût été décuplé, si elle avait recueilli son effort, et elle n'eût pas brisé sa vie.

La mort, comme la naissance, est le signal d"un rapide et nouveau développement. C'est une indispensable transformation, comme celle de tant d'organismes vivants qui se métamorphosent si merveilleusement sous nos yeux. Nous portons dans notre âme un trésor implicite de forces, qui fermentent ici-bas, mais qui doivent se développer ailleurs. C'est ce trésor caché que la mort va ouvrir. On voit souvent des âmes, à rapproche de la mort, qui pressentent ces merveilles; et en toute vérité, sans illusion, elles préfèrent la mort à la vie. Et cela, sans raisonnement théologique ou philosophique, mais par une impression réelle. C'est un fait d'expérience, il y a de telles morts.

Heureux les cœurs capables de porter en eux la vraie foi, la foi universelle et catholique, dans sa vie et sa plénitude! Ils ont en eux le ciel.

Je crois que la piété croissante de l'Église catholique envers la Vierge immaculée peut répandre sur le monde de larges bénédictions d'amour, et rendre plus céleste la société humaine en augmentant l'amour et en diminuant la passion. Il y a là, pour le monde, d'immenses progrès possibles. 11 y a là d'incalculables ressources de lumière et de paix, de félicité et d'héroïsme.

Les trois grands règnes de la nnliue s'étaient développés sur notre globe. Puis était survenu le règne de l'homme, roi de la terie. Voici maintenant le règne de Dieu, et les enfants de Dieu.

PAGtS CHOIS-ES LU R. f. GI\.VTnY. IG

Ce règne suprême vient couronner les autres, les relever et les transfigurer.

('La venue de l'homme sur la terre, c'était lincarnation de la raison et de la liberté dans l'animalité ;')de même la venue du Christ, c'est l'incarnation de Dieu même dans la raison, dans la liberté, dans tout l'homme.

Et toutes ces choses étaient prophétisées, attendues, conçues, vues par l'esprit, par la sainte poésie des âmes, et par l'indomptable espérance qui vit au sein du genre humain.

La lumière diurne de l'âme, n'est-ce pas la raison, et la lumière nocturne, l'inspiration?

Et pourquoi si peu d'entre nous savent-ils suivre à la fois la raison et l'inspiration, et appuyer leurs forces personnelles, leur travail éveillé sur les immenses forces latentes, plus grandes que notre force, qui dorment dans les profondeurs de nos âmes?

Ils aiment les rudes clartés du plein midi. Ils méprisent le silence, la lueur, les étoiles de la nuit. Ils méprisent la foi, ses mystères, ses profondeurs, ses immensités.

Cette étoile qui scintille vers moi, n'est à mes yeux qu'un point. Mais en réalité c'est un soleil aussi grand ou plus grand que le nôtre, entouré de vingt mondes peut-être, aussi grands ou plus grands que ce globe où se développe notre humanité. Et l'étoile elle-même n'est qu'un point dans ces immenses nuées d'étoiles que nous offre le spectacle des nuits.

La lumière nocturne de l'âme serait-elle donc immense aussi? Serait-ce alors tout l'univers que Tâme pressent ou entrevoit? Seraient- ce les âmes de tous les lieux et de tous les temps, et avec ces assemblées d'âmes le Père des âmes, qui cherchent doucement alors à nous élever vers la vie éternelle et la lumière immense?

On parle d'ambition, on parle des âmes fortes qui aimaient le pouvoir. Eh bien! je vous dirai mon ambi-

tion; elle est immense. Mon espérance et presque ma certitude, c'est d'exercer sur la marche du monde une inllucnce, et de ne pas mourir sans avoir imprimé, pour ma part, à force de désir, de prière et de conviction, et peut-être par quelques paroles, une impulsion qui dure, et qui concoure à ce prochain triomphe de la justice, de la lumière et de l'Évangile du royaume! Voilà ce qui me console de la mort et de tout. Oui, j'ai cette espérance, et je sais qu'elle ne sera pas vaine.

Les orateurs eux-mêmes et les poètes le savent. « N'épuisez pas l'esprit », dit l'un des maîtres; « laissez un peu de miel à cette abeille, afin qu'elle ne meure [)as et qu'elle puisse travailler encore. »

Pour la pensée, comme pour l'action, il ne saui'ait y avoir d'œuvre bien faite et immortelle que l'œuvre faite en regardant Dieu. Ce que l'on fait en regardant les hommes, est vanité.

Quelle substance et quel cceur réel peut-il y avoir dans une œuvre, ou dans un homme tout en surface, et tourné tout entier au dehors; qui, comme le Pharisien, sonne de la trompette devant soi pour annoncer aux hommes sa pensée, sa prière, sa justice, son aumône? Cet être tout extérieur, qui n'est que pour paraître, n'a ni centre ni fond; c'est un masque, c'est une forme faite et finie, qui a déjà reçu sa couronne et sa fin; qui ne vit pas, ne grandit pas, n'ayant ni source qui la renouvelle, ni père qui continue à lui donner la vie.

Craignez, pour vos germes d'âme, toute clarté vive et prématurée. Craignez même celle de la réflexion; à chaque instant notre maladroite réflexion tue les germes. Votre prière, votre justice et votre aumône, non seulement cachez-les à autrui, mais évitez de les trop voir vous-même. Que la main gauche ignore ce que fait la main droite.

Hélas! ce qui est peuplé dans mon àme, c'est la surface. Et quant aux profondeurs, là où vous êtes, ô Père

qui êtes au sanctuaire secret, au centre de l'abîme, je n'y vais point! Et pourtant, ô mon Dieu! ne m'avez-vous donc pas, dans ma jeunesse, montré un jour le fond de l'âme, et ce lieu caché oii vous êtes, dans les racines et dans les profondeurs : Pater qui est in abscondito, qui vldet in abscondito'! N'est-ce pas là, ô Père, et dans cette étrange profondeur que j'ai poussé ce cri qui m'a rendu à vous : Deprofundis clamavi ad te"! Mais moi, quand ma surface est désolée, stérile, obscure, j'oublie ces saints abîmes oij sont les sources de la vie, où sont tous les trésors du ciel. Je ne sais pas même imiter l'art humain qui remplace les eaux de surface, au désert, par l'eau profonde qu'il puise en creusant sous les roches, en creusant avec foi jusqu'à ce que le flot jaillisse.

Et qui donc parmi les chrétiens ignore qu'au sein de la dernière stérilité, dans le désert et sur le sable, quiconque persévère à prier, verra venir cette eau qui est une source en nous, et qui jaillit toujours et jusqu'à la vie éternelle? On le sait, dis-je, mais combien de fois y croit-on dans la vie?

Le ciel c'est la partie de l'univers déjà ramenée à Dieu. Le ciel, c'est l'ensemble des êtres déjà vainqueurs. La terre, c'est le lieu des êtres qui luttent, qui se trompent et qui pèchent, et qui résistent encore à la sainte volonté du Père. Le ciel, c'est le but; la terre, c'est l'effort vers le but.

0 Père! que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel!

Le ciel, aussi, c'est l'idéal, la limite absolue des tendances et des convergences, idéal non pas vide, mais plein, infini, réel et vivant. Dieu même, et tout ce qui est actuellement consommé en Dieu!

Un grand esprit de notre temps remarque qu'il y a un abîme entre les lettrés et le peuple, entre la masse des hommes et l'aristocratie intellectuelle que gouverne la littérature. 11 se demande où l'Europe trouvera des

forces pour enseigner les masses et leur apprendre la justice, la sagesse et les vérités nécessaires à leur transformation. Je réponds, d'accord avec l'homme éminent qui a fait la question, que le Christ seul a ce pouvoir. Et si l'on veut savoir quelles sont les idées qui, dans un siècle ou deux, entraîneront dans l'enthousiasme de la foi la masse des peuples, les voici : ce sont précisément les divines idées du discours sur la montagne, à la suite duquel TÉvangile dit : « Les peuples étaient saisis d'admiration, et le suivaient en foule. > Oui, l'absolu dans le bien et dans la perfection, l'idéal de l'absolue beauté morale, ravira les ûmcs simples, les âmes jeunes, femmes et enfants du peuple, comme aux premiers jours de l'Église : ils croiront ce que les lettrés ne peuvent croire et ils l'accompliront, et ils seront sauvés; et il y aura dans les masses des martyrs de ces divines idées, et ces martyrs convaincront les autres.

Oh! comme je crois à cette surnaturelle mission, et à cette sainte opération des fortes âmes, qui parfois, enfermées dans la solitude, ont été élevées jusqu'à Yt'tat afostolique, et voyaient en esprit, d'un bout du monde à l'autre, des inconnus que le rayon, parti de leur cœur en prière, allait toucher! Et je crois à cette belle merveille, parce que je Tai vue et sentie, et portée en moi. Eh! qui ne l'a sentie? Vous l'avez sentie, ô mon frère, et n'y avez pas cru, et n'y avez pas réfléchi. Ce serait là le grand usage de votre cœur, âmes inconnues et débordant d'amour, qui ne savez que faire de votre amour. Aimez dans l'invisible et dans le sein du Père, dans le centre sacré des âmes, là où elles touclient à Dieu.

Je crois à ces transmissions d"âme aussi fermement que je crois à l'admirable et symbolique réseau qui bientôt unira tout le globe dans l'électricité. Oui, Seigneur, vous m'avez fait sentir parfois l'assemblée des âmes et la bienheureuse communion! Rendez-moi pur afin que je la sente toujours, ou du moins que j'y tienne toujours; donnez-moi ce « vigoureux cœur > dont parle

saint François de Sales, ce cœur rempli de tontes les forces de Famonr, de l'amour intellectuel et cordial, qui éveille les âmes dans le ciel vivant comme des étincelles excitées, et les développe par une opération semblable à celle, ô Dieu! par laquelle vous créez et développez les étoiles!

Il faut des apôtres. Il faut des hommes vainqueurs de toute idole, absolument sincères et simples, croyant à la force de Dieu, comme des enfants, mais courageux comme des martyrs. De là ce grand et vigoureux conseil : « N'ayez ni or ni argent. »

Prenez pour arme la pauvreté. Il n'y a rien à faire avec des hommes qui n'ont pas vaincu l'or. L'homme qui n'a pas vaincu l'or, s'il n'est lui-même loup dévorant, devient renard au service des loups, mais ne sera jamais apôtre. S'il ne se trouve pas dans un peuple un nombre suffisant d'hommes plus forts que l'or et que l'argent, ce peuple, fût il le plus éclairé et le plus avancé des peuples, peut, en dix ans, être corrompu, dans l'ensemble, par les maîtres qui disposent de l'argent. Des bataillons réguliers de menteurs peuvent être organisés, et la presse quotidienne peut devenir la plus grande puissance du mensonge qui ait jamais trompé les hommes.

La Presse alors aurait été donnée aux peuples de l'Europe moderne pour leur cacher l'histoire par du papier, pour envelopper les têtes, et les rendre incapables de voir les choses qui s'opèrent sous leurs yeux. Lorsque les hommes de joie unis aux hommes de proie ont acheté tous les scribes du peuple, le peuple entier est absolument endormi, engouMi, insensible. On le garrotte alors, on le dépouille, et on le déshonore, et on le foule aux pieds, sans qu'il sache ni qu'il puisse résister. Comprenez-vous, frères bien-aimés, la nécessité absolue qu'il y ait en tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, chez tous les peuples, des hommes absolument vainqueurs de l'or et de l'argent?

Dégoût du vin nouveau, dont parle l'Évangile, mépris de rinspiration actuelle, c'est l'un des grands travers de l'esprit et du cœur humain. Cœur endormi, paresseux ou mort, il préfère ce qui est arrêté, terminé, bien enseveli et orné. Il ne veut pas l'incessante nouveauté de l'esprit créateur qui nous rappelle et nous réveille à chaque instant; qui nous montre toujours a nous-mêmes trop attardés, trop incomplets; cjui nous force toujours à la marche, à l'effort, à la prière et au sacrifice quotidien. Ils veulent le sacrifice une fois pour toutes, et cela dans un point du passé. De là ces longues oppositions au saint sacrifice catholique. Ils ne veulent pas, avec la sainte Église vivante, qu'on le renouvelle tous les jours. Ils admettent les merveilles de Dieu, son intervention, ses miracles dans le passé, pour une fois seulement, mais non dans le présent et pour toujours. Ils trouvent donc bon que les prophètes soient morts, mais non qu'ils soient vivants, pour nous emporter avec eux dans leur élan vers l'avenir.

iXotre étoile, c'est l'idée de Dieu.

Oh ! qu"il y a de choses dans l'univers dont les hommes ne font rien!

Les Pharisiens, hommes de reh'gion vaine et littérale, qui ont la lettre de leur foi écrite sur leurs habits comme sur leur mémoire, qui se croient saints parla variété et la subtilité des observances, hommes de loi, mais non de justice, ils foulent aux pieds la justice éternelle par leurs iniquités légales. Ils étouffent en eux la vie simple et actuelle de Dieu par la multiplicité des pratiques et par la vétusté des traditions.

Le vieux sacerdoce avait ses traditions rigides et mortes. Tout le choquait dans le Christ vivant, et dans la liljerté de la vie nouvelle, dans cette fermentation du vui nouveau.

Quiconque s'arrête, et se complaît en soi, et aime sa misère actuelle, celui-là perd sa vie. Celui qui sait et qui opère le sacrifice, c'est-à-dire le perpétuel renoncement à la limite présente et à l'imperfection, et à l'obstacle séduisant, celui-là développe et glorifie sa vie, celui-là seul sort de l'égoïsme, celui-là seul sait devenir plusieurs en un, comme le grain mis en terre, qui meurt seul et renaît épi : celui-là seul est vraiment capable de la vivante et amoureuse pluralité de la famille, et de la féconde et libre pluralité sociale, et enfin de l'éternelle union des hommes entre eux et avec Dieu.

L'esprit pharisaïque, c'est l'esprit qui retourne les dons sacrés. Dieu est lumière, Dieu est amour, et cet esprit n'est que ténèbres, atrocités, abolition du cœur et de la raison.

Même sous la loi de Moïse, dictée de Dieu, il y avait l'esprit pharisaïque; et même sous la loi nouvelle, loi d'amour, de lumière et de liberté, il y a eu, et il peut y avoir encore bien du levain pharisaïque.

Il y a, dit saint Chrysostome, des esprits qui en religion préfèrent invariablement l'interprétation absurde et odieuse. Il y a, dit Malebranche, des zélateurs dont le Dieu est un monstre. Il parlait de ce Dieu, qu'on prétendait introduire alors, qui damne par décret arbitraire. Le credo quia absurdum est l'un des vices de notre pauvre esprit; et ce vice est visible en religion comme en philosophie. Il y a une fascination de l'absurde, de l'atroce, de l'épouvantable. Et c'est le plus horrible des rayons qui sortent des yeux du serpent. Les lâches esprits qui cèdent à ce regard maudit, Jésus les nomme race de vipères! Oh! quel nom véritable! C'est contre ces vipères qu'il lutte.

Un trait du caractère pharisaïque, c'est l'immobilité traditionnelle, quia horreur de tout mouvement delà vie.

Il AH MOMES PHILOSOPHIQUES ET IIELIGIEISES 249

Pourquoi repousse-ton la foi? D'ordinaire c'est parce qu'on a repoussé la raison. On repousse Jésus-Christ parce qu'on a déjà repoussé le précurseur.

Il y a aujourd'hui, comme toujours, un progrès que ^ Dieu veut. C'est un progrès de justice et de liberté dans toute la société humaine.

Et il y a les pharisiens, les princes des prêtres, les anciens et les scribes du progrès et de la liberté.

Or je ne pense pas que le monde ait jamais vu scribes et pharisiens plus odieux, plus aveugles et plus féroces.

Un petit nombre d'ouvriers intelligents et décidés ^ pourraient aujourd'hui, beaucoup plus qu'en aucun autre temps, influer sur la marche du monde entier. Mais même ce i^etit nombre de dévoués ne se trouve pas. Chacun reste dans ses plaisirs, dans ses affaires, et dans sa tradition stupide.

Haine et ténèbres, ténèbres d'esprit et de cœur, sépa- ^ ration et oppression, homicide, larmes, sang, destruction de l'œuvre de Dieu! On tue, oui, l'on tue! Et certes ce n'est pas le juste qui tue. c'est le juste qui est tué. C'est la lumière qui souffre; c'est lamour qui est mis à mort. Mais par cette mort, l'amour s'efforce de tout relever, et de sauver même les bourreaux.

C'est une loi de la vie des âmes que, quand la tentation est vaincue, les anges viennent et nous servent. On sent le ciel. On n'est plus au désert; on n'est plus seul; notre cœur est très habité, très vivant. La joie, la paix et la sérénité débordent. L'àme est heureuse. Or il n'y a pas de bonheur sans cause. Le vide ne nous donne pas la joie. Il faut, pour être heureux, la plénitude et la présence de l'être, des êtres qui vivent, qui connaissent et qui aiment savoir: Dieu, les anges et les autres âmes.

Qu'est-ce que la douceur? C'est la plénitude de la ^ force !

2o0 PAGES CHOISIES DU R. P. GRATRY

Vous le savez, la foudre, c'est la force brisée, qui rugit et qui brise, qui brise un homme, un arbre! Pauvre force! La force entière, c'est cette force douce qui porte notre globe et tous les astres en se jouant.

Ceux qui opèrent la paix parmi les hommes ne peuvent être que les enfants de Dieu puisqu'ils calment les âmes, plus difiiciles à calmer que les flots.

L'homme ne s'unit à Dieu que lorsqu'il s'unit à ses frères.

L'usage de la vie, ô mon Dieu, est d'aller en tout temps, de tout à vous. Mais s'il est des temps où il le faut surtout, où je le puis le mieux, c'est quand je suis réduit à rien, et que, dans mon inanité, la faim et la soif de la vie me tourmentent.

Oui, aujourd'hui ou bientôt, l'homme libre va pouvoir diriger le globe et gouverner l'histoire. Quand on voudra, par quelques vigoureux mouvements de cœur et de bonne volonté, s'entendre en frères pour s'emparer des forces toutes-puissantes de la justice substantielle, qui est Dieu, l'on donnera au monde, en peu d'années, le plus grand élan qui jamais lui ait été donné. Alors nous retrouverons la lumière, la vue du but, la joie sainte des réconciliations, et l'enthousiasme de la lutte commune et du triomphe commun de la famille humaine sur l'antique et fatal héritage de haine et de ténèbres, de larmes et de sang, de misère et de dépravation. Courage donc! car nous sommes arrivés au temps des grandes actions, ce temps dont le Seigneur a dit : « Ceux qui croiront en moi feront non seulement les choses que je fais, mais en feront même de plus grandes »

Oui, les temps de l'action sont venus, temps de l'action grande comme le monde, grande comme l'histoire, temps de l'action efficace et universelle.

HARMONIES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES 2ol

L'action, c'est la recherche plus ardente que jamais de la justice pour toute la terre. C'est l'effort plus confiant et plus décisif pour mener le monde à son but.

Comment entrer dans ces siècles meilleurs que les peuples chrétiens espèrent etcherchent? Précisément en espérant et en cherchant, et en frappant sans cesse à cette porte de l'avenir, qui nous semble parfois si durement fermée.

Si la vie chrétienne, substantielle, comme je le crois, doit occuper la terre de plus en plus, il est des guérisons d'ensemble que l'histoire pourra constater. La vie humaine sera plus durable et plus belle. Des maladies disparaîtront comme ont disparu sur le globe des races inférieures d'animaux.

Il y a aujourd'hui, sur l'océan des âmes, de telles v ténèbres et de telles fureurs, de telles luttes de pensées et de volontés, de telles contradictions de doctrines et d'efforts, que plusieurs ne croient plus qu'au naufrage, et à la mort du monde, et au brisement de cette barque, qui est le globe. Pour moi, je le déclare solennellement, je crois entendre le Seigneur leur dire : « ô hommes de peu de foi, pourquoi donc tremblez-vous? Qidd timidi estis, modicœ fidci ? Cour[\gc\ cette barque porte le Christ, Verbe incarné, et l'avenir du royaume de Dieu. » Le Christ n'est qu'endormi.

Sous l'influence d'une ardente prière et d'un acte de foi. Dieu rend parfois à l'ame instantanément sa vraie forme, la rétablit en lui. L'âme tressaille de joie, et, comme par une étincelle électrique venue de Dieu, guérit le corps.

La régénération de l'Europe chrétienne dans la vraie v^ vie évanofélique, est la condition nécessaire de la con- ({uète du globe à la justice et à la paix.

Maintenant ce n'est plus seulement l'homme qui doit être le roi, mais c'est l'Homme-Dieu. Une race nouvelle plus haute, plus pure, plus forte, la lignée des enfants de Dieu, voilà ce qui doit remplacer ces pâles et tristes générations humaines, ignorantes et grossières, cruelles et misérables, qui ont passé jusqu'ici sur la terre.

Nulle force ne se perd. Les forces d'àme, les forces de lumière et d'amour ne peuvent pas plus se perdre que ne se perdent, à travers les corps, la chaleur ou l'électricité; elles changent de forme, de direction; mais tout subsiste.

Que faire contre la haine, la fureur et la force? Que faire contre le monde, soulevé contre nous? La foule, la force, les lois, les mœurs sont contre nous. Comment vaincre le monde entier? Par la simplicité naïve de la foi et de la vérité; par l'assertion de la justice entière et absolue.

Ce que sont les âmes ou les peuples en qui le Christ agit mystérieusement ne paraît point encore. Mais il continue d'opérer dans le cœur du monde et dans le cœur des justes, jusqu'au jour où doit éclater la justice triomphante.

Pour l'âme comme pour la terre, évidemment tout consiste à donner son fruit. Le fruit de l'âme, c'est le développement de la justice, de la vérité, de l'amour. M

Les trois quarts de la terre habitable sont encore un désert où l'homme ne peut tenir parce qu'il y manque du pain : il y faut donc multiplier les pains.

La vérité est une plante vivante que le Père céleste a plantée, et que rien ne doit séparer de sa racine, qui est le Père. L'apôtre véritable est celui qui répand la vérité, non à partir de lui, mais à partir de Dieu, et d'un cœur où est Dieu.

Les forces du genre humain, pour avancer ou s'arrêter dans la marche vers le royaume du ciel, seront déliées

OU liées, selon les décisions et les lumières de la grande société des esprits, à laquelle sont données les clefs.

Une preuve extrinsèque de ce fait que Jésus-Christ est Dieu, une exposition scientifique qui le démontre, ne sont rien pour la vie éternelle. Ce qui importe, c'est la réalité dans Tàme, et la présence du mystère de Dieu. Le Père met cette réalité dans Tàme en y venant et y vivant. Et cette révélation de Dieu est la clef du royaume du ciel.

L'homme ne meurt pas, dit la science, il se tue. Com- ^ ment? Par son avidité de vivre, et par peur de mourir. Il meurt de peur et de désir de vivre!

Être plusieurs en une seule vie, — ceci pris dans son plus haut sens, — voilà la religion.

Il y a dans Thomme trois vies possibles. Il y a la vie ^ purement animale, à laquelle se réduisent presque exclusivement beaucoup dhommes. D'autres développent en outre la vie de la raison et de la liberté, vie proprement humaine, que tout homme peut et doit développer. Dautres enfin, et tous y sont appelés, développent la vie même de Dieu, et vivent unis à Dieu, d'une vie plus haute que la vie purement humaine.

Eh bien! n'y a-t-il dans ceux qui s'unissent que la vie à peu près animale"? L'amour alors ne dure que peu d'années, après lesquelles il n'y a plus qu'un joug affreux! Mais y a-t-il, dans les deux époux, la noble vie humaine, la vie de la raison et de la liberté, développée en sagesse, en vertu? Certes l'union alors peut durer jusqu'au dernier jour. Mais y a-t-il dans les deux âmes la vie de Dieu? L'union aussi est alors divine, et devient éternelle comme Dieu.

L'argent! Dès qu'il s'agit dargent, les hommes sont fous! Voilà le résumé de l'expérience.

y^ La prière, c'est l'effort de l'âme cherchant Fimion des

hommes entre eux et avec Dieu. La prière, c'est l'effort de l'âme voulant bénir les hommes et diriger le monde I au nom de Dieu. La prière, c'est l'effort de l'âme demandant à Dieu même la vie, pour la répandre sur le monde et sur l'homme.

L'âme inconnue qui prie et souffre est souvent plus forte et plus grande, et sera plus glorieuse devant Dieu i que le prédicateur de l'Évangile. I

Il en est du bel avenir comme de la vue des belles montagnes. Les enfants croient que l'on y touche; mais les hommes savent qu'elles sont toujours plus loin qu'on ne les voit.

La poussière de l'été et les nuées d'insectes ont passé. Orages et tempêtes ont cessé. Les feuilles tombent et l'herbe se dessèche; mais quelle sérénité de la vie générale! et quelle sublimité dans la marche calme et sereine de la nature, qui s'avance si belle vers la mort, vers la mort qu'elle connaît, dont elle sait l'autre rive et la résurrection! Tel est l'esprit de l'homme, lorsqu'après avoir travaillé tout le jour, il s'avance ainsi doux et calme vers l'autre vie.

Vers la fin, vers l'automne ou l'hiver de la vie, l'homme, lorsqu'il a suivi la lumière jusqu'au bout, l'homme lève ses mains dans la prière, et c'est sa méthode de penser.

L'attente du but! La marche vers l'idéal, l'avancement vers le retour glorieux du Verbe dans son œuvre, c'est la marche du monde vers l'époux qui viendra, dans le plus magnifique amour qui fut jamais, consommer l'union éternelle avec l'épouse, avec l'Église, avec la société des êtres intelligents et libres unis entre eux et avec Dieu.

HARMONIES PHÏLOSOl'ilIQLES ET rxELIGIELSES 253

Peu à peu, j'entrevis, et je vis de plus en plus clairement, presque continuellement, pendant deux ou trois mois, une cité, une ville dont tous les habitants s'aimaient! O Seigneur! ces simples paroles : « une ville dont tous les habitants s'aimaient », je les ai souvent prononcées au dehors, je lésai racontées démon mieux. Mais elles n'ont jamais fait à personne l'effet ciuelles ont toujours produit et qu'elles produisent encore sur moi. On n'a pas vu cette ville. Moi, je l'ai vue.

Dieu d'amour! Dieu d'amour vrai, réel, présent, actuel, substantiel, éternel! vous avez voulu me laisser entrevoir quelque chose de cette cité où vous régnez. Pendant trois mois, je voyais, je sentais, je portais dans mon cœur et dans ma poitrine, dans mon intelligence et dans mon imagination avec toute la lumière et toute la force de poésie que vous savez donner, quelque chose des beautés et des félicités de cette admirable patrie.

Mais, Seigneur, cette cité n'était pas le ciel même. Oh! non, je n'ai point vu le ciel. J'ai seulement entrevu snr la terre une plus grande réalisation qu'on ne la vue encore de votre divine prière : « Oue votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » J'ai entrevu ce qui pourrait se passer sur la terre si l'on pratiquait l'Évangile, selon ce qu'enseigne saint Augustin, lorsque dans sa Cité de Dieu il s'écrie : « La société humaine, dans la vie présente, deviendrait l'ornement de cette terre par sa félicité, et s'élèverait vers le ciel pour y régner éternellement. » Oui, Seigneur! si dans une ville toutes les âmes pouvaient avoir l'amour que vous me donniez alors, il en serait ainsi. Cette ville embellirait la terre, et s'élèverait vers le ciel pour y régner toujours.

Je vivais dans cette ville avec une incroyable félicité. J'en voyais les maisons, les rues, les habitants. Il n'y avait pas là un seul menteur, un seul traître; tous se liaient à tous; tous se soutenaient, se défendaient avec ai'deur; la moindre souffrance, la moindre peine accu-

miilait vers celui qui souffrait toute l'énergie de tous les cœurs. Tout était noble, tout était digne, généreux, courageux; tout était plein d'une lumineuse sérénité. La mort régnait encore, puisqu'on était sur terre, mais avec quel espoir, et au milieu de quel amour, de quelles tendresses, de quels hymnes et de quels adieux s'en allaient les mourants! La mort arrachait au mourant et aux vivants une larme et un sourire, et l'on relevait aussitôt la tête avec confiance pour reprendre la marche sacrée, le travail saint vers Dieu. Dans cette céleste ville, où tous les habitants s'aimaient, tous se rencontraient avec joie, connus et inconnus, et tous voyaient en tous des frères, des sœurs, de même cœur, de même âme, de même sang.

Mon âme entrait dans le détail et rencontrait les hommes dans les rues ou les places. Je n'oublierai jamais ce groupe de femmes que j'aperçus devant cette petite et humble maison d'un faubourg. C'étaient des moindres de la cité. Mais quelle surnaturelle beauté! quelle royale dignité! quelle gracieuse et sainte contenance! quelle clairvoyante sagesse dans leur regard! quelle lumière purificatrice dans leurs yeux! quelle musique du ciel dans leurs voix! quel amour! quel amour dans leur accueil! lorsque je m'avançai vers elles plein de confiance, de bonheur et d'admiration, je pus comprendre dans leur regard, l'esprit, la vie, et la félicité de la ville sainte.

Je ne puis pas ne pas me souvenir ici de ces grandes paroles de l'Apocalypse : Vidi civitatem sanctam, Jérusalem novam, descendentem de cœlo a Deo. « J'ai vu la cité sainte, la Jérusalem nouvelle descendre du ciel et envoyée de Dieu. » Et cette hymne de l'Église :

Cœleslis urbs Jérusalem, Beata pacis visio.

« Jérusalem! Cité céleste! 0 bienheureuse vision de paix! » Oui, ce que Dieu me donnait était une bienheureuse vision de paix. C'était 1 intelligence et comme la

vue des biens que l'Église de Dieu, la nouvelle Jérusalem descendue du ciel sur la terre, pourrait répandre sur le monde, si les peuples lui obéissaient. Mon cœur et ma raison, mon âme, mon imagination, je dirai presque mes yeux voyaient, sentaient, aimaient, comprenaient ce spectacle. Cette ville était devant moi comme vivante, pendant des mois entiers. L'impression en fut encore très forte et très fréquente pendant bien des années; et du rsste, elle n'a cessé de faire comme le fond de ma vie, de mes idées et de mes sentiments. J'élève toujours mes regards vers cette bienheureuse ville, pour comprendre la vie, la mort, le monde, lliistoire, l'Église, l'avenir.

Cette vision m'a rempli d'une joie indomptable et d'une espérance inflexible; malgré les plus cruelles épreuves, cette joie, cette espérance n'ont pas été vaincues jusqu'aujourd'hui. 0 mon Dieu! faites que je les conserve jusquà ma dernière heure, et qu'alors il me soit donné de voir combien cette joie et cette espérance étaient vraies.

Mon Dieu! il faut que je m'entretienne encore un peu devant vous de cette grande grâce que vous m'avez faite. Son principal effet fut l'amour. La joie et l'espérance n'étaient que les compagnes et les suites de ce don principal. Je regardais le monde et le genre humain d'un œil nouveau. Depuis mon enfance, et surtout à l'époque de la première communion, j'avais cru vivre dans une espèce de paradis terrestre, et au milieu des anges. Les hommes me semblaient des anges. Quand j'ai compris ce qu'était le péché, mes yeux se sont ouverts; le ciel et les anges ont disparu. A dix-huit ans, j'avais le plus profond mépris pour le genre humain; le monde entier me paraissait une pitoyable vanité, et il me semblait bon d'en sortir au plus tôt par la mort. Mon retour à Dieu avait été accom})agné du désir de travailler pour le bien des hommes. 11 y avait zèle, non plus mépris; mais l'épreuve de la tristesse mortelle

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m'avait comme enlevé l'espérance et la vue de tout bien. Ce monde, et moi-même avec lui, me semblait un rebut, une plante pourrie. Je ne voyais aucun avenir pour la terre, je ne comprenais pas le ciel. Mais, après la céleste vision, je revis le monde et l'humanité dans leur beauté possible, possible au ciel et sur la terre. Sous la plante fanée, j'ai vu les germes, tout l'éclat possible des fleurs, toute la saveur des fruits à venir. A partir de ce moment, il m'a été impossible de comprendre que l'homme pût employer sa vie à autre chose qu'à cultiver la terre pour la défendre du mal. Ut operarelur et custodiret illum. J'ai compris la mission d'Adam, le devoir de l'homme sur la terre. J'ai compris le mot de saint Ghrysostome : « Vous n'avez pas seulement à vous occuper de votre propre salut, mais vous avez à rendre compte du monde entier ». J'ai compris le Sauveur regardant la moisson terrestre et disant : « Il y a peu d'ouvriers ». Je n'ai cessé et ne cesse de gémir de ce que, dans l'état actuel du monde, un si petit nombre d'hommes comprennent ces choses, et s'y dévouent. On se trompe sur la vie, on se trompe sur le bonheur. La vie est donnée à chaque homme pour qu'il puisse dire à la fin, avec notre maître Jésus : « Mon Père, j'ai accompli l'œuvre dont vous m'avez chargé. » Opus consiimmavi, quod dedlstl mihi ut faciam. Ceci est le devoir. Mais c'est en même temps le bonheur, l'unique bonheur possible et le plus grand des bonheurs concevables, au-dessous de la félicité du ciel.

Lorsque dans la Sainte Écriture Salomon crie : « Vanité des vanités et tout est vanité », il étonne par la manière dont il semble tout rejeter, même la science, même la sagesse, pour nous apprendre à ne chercher que la joie et le bonheur. Eh bien! cela est sublime et tout divin. C'est l'éternelle et absolue vérité. C'est la vie telle qu'elle me fut montrée alors. C'est la vie telle que ie la comprends plus que jamais, un quart de siècle après ce premier enseignement. « J'ai enfin reconnu, dit le sage, qu"il n'y a rien de mieux que la joie, et l'œuvre de

la vie... J'ai compris quil n'y a rien de mieux pour riiomme que de puiser le bonheur dans son œuvre. Yoûk son partage. » Cette œuvre est celle dont nous (levons tous dire avec notre modèle : « Mon père, j'ai achevé Tœuvre dont vous m'avez chargé 5. Voilà la vie! voilà le bonheur!

0 mon Dieu! ne pas comprendre que votre terre est cultivable! que vos âmes sont des germes ! Ne pas comprendre que l'humanité est le champ de Dieu! Dei agricultura cstis ; que Dieu le Père est le laboureur : Pater meus aijrkola est, et que nous sommes ses serviteurs, ses amis, ses ouvriers dans ce travail! « Dei adjutoressumus. » Xe pas voir les immenses progrès implicites, moraux, intellectuels et sociaux qu'a déposés le christianisme dans le monde ! Ne pas voir toutes les grandes choses possibles dans toutes les âmes! Ne pas voir l'opération du Verbe qui cherche à les éclairer toutes, en tout temps, en tout lieu! Ne pas voir, dans Tàme. Timage de Dieu, et la capacité de posséder Dieu ! Ne pas aimer d'amour toutes les âmes! Ne pas voir que Jésus dit et a dit à chacun : Je t'aime! Je veux verser mon sang pour toi.

CPermettro, quand on peut rempècher, que les hommes se haïssent, se méprisent et se tuent! Que les nations soient divisées par dindignes aveuglements et des haines incurables! Que les hommes, au lieu de se soutenir tous entre eux contre la nature rebelle, contre les fléaux et la mort, et avant tout contre le mal. source des grands fléaux et de la mauvaise mort, que les hommes, dis-je, consument leurs forces à se détruire, chacun par la luxure et par la volupté, et à détruire autrui par l'avarice, l'orgueil, la colère et la haine ! )

0 Dieu! je ne demande pas que tous les hommes, je ne demande pas que beaucoup d'hommes, dès aujourd'hui, ronq>rennent ces évidences plus visibles pourtant que le jour! Non, ce serait trop. Mais je demande, ô Dieu! qu'un plus grand nombre d'honimes. que los meilleurs, ([ue ceux (]ui sont déjà sur le chemin de la lumière,

ouvrent les yeux, et voient enfin où est la vie, la joie, l'amour, le chemin, le devoir, le bonheur.

Et quant à l'espérance de voir, sur terre, les hommes meilleurs et plus heureux; d'y voir quelque rayon du ciel; de voir la république terrestre, par sa félicité, faire l'ornement de ce monde que Dieu nous a donné à cultiver, et commencer à montrer quelques traits de la divine cité; pourquoi cette espérance n'emplirait-elle pas le cœur et ne le fait-elle pas bondir ' ?

1. Nous avons voulu donner ici quelques-unes des pensées qui reviennent le plus souvent sous la plume du P. Gralry. On verra par là comment il sait, et combien habilement il sait, délivrer l'âme de vérité captive dans les formules de l'erreur, combien aussi il est courageux et audacieux dans cette opération. Il a, on le voit, le plus profond respect pour les vieilles formules, mais il sait leur donner parfois un sens nouveau. Des imperfections de la lettre il sait dégager l'esprit.

11 avait compris aussi que « la théologie est le suprême effort de l'intelligence humaine pour interpréter les faits divins à l'aide des catégories dont cette intelligence dispose, que ces catégories, lentement élaborées par l'esprit, sous l'action des réalités inférieures, sont évidemment toujours insuffisantes dès qu'il s'agit d'exprimer ce qui dépasse l'expérience journalière de la conscience ou des sens. »

« Du moment que la théologie proclame à chaque instant le mystère, elle n'a point la prétention de comprendre l'incompréhensible et de définir l'inconnaissable. Elle cherche simplement à traduire aussi exactement que possible l'expérience religieuse dans la langue de l'humanité. Il s'ensuit que ses formules renferment un élément humain auquel on ne saurait attribuer une valeur absolue. » (L'abbé Hébert, Le sentiment religieux dans Vœuvre de Wagner.)

(logique, connaissance de l'ame, pasmi.)

Il }• a de la géométrie partout.

Leibniz.

Travailler la science comparée, c'est prendre pour devise, dans vos études, cette parole de Leibniz : « Il y a de l'harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout ». C'est ajouter encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne désavouera pas, et dire : « Il y a de l'harmonie, de la métaphysique, de la théologie, de la physique, de la géométrie, de la morale partout ». C'est y ajouter encore une autre parole que nous citons sans cesse, et(que nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d'orvet que voici : « Il faut savoir qu'il y a trois sortes de sciences : la première est purement humaine; la seconde, divine simplement; la troisième est humaine et divine tout ensemble; c'est proprement la vraie science des chrétiens. »

Si vous voulez aujourd'hui travailler utilement, contribuer au retour du siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de la raison publique, c'est dans ce sens qu'il vous faut travailler.

Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre,

^ ce demi-prophète : « Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tète d'un seul homme de génie : l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au xviii^ siècle qui dure toujours. »

Remarquez toutefois que si l'homme de génie était né avant 1810, ou même avant 1820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie. Considérez de plus que l'œuvre est tellement immense qu'Aristote ou Leibniz

V n'y suffiraient pas.(Aristote a trop d'élan; Leibniz a trop de singularitésr)(Peut-être saint Thomas d'Aquin pourrait-il entreprendre la Somme du xix*' siècle : génie d'un élan prodigieux, sans aucune singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu, tout au moins qu'Aristote ou Leibniz, on n'ose lui tracer de limites ni dire ce qu'il ne pourrait pas^

/ Mais où est saint Thomas d'Aquin? Où est la plus haute sainteté, unie au plus haut génie? Où est l'absolue chasteté d'une vie entière, unie à la richesse d'une nature méridionale? Où sont la solitude, le silence, le cloître et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire?

Que faire donc? Il faut, en attendant que quelque coup de génie nous réveille et entraîne l'esprit européen dans cette féconde et magnifique carrière; il faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y donner d'abord et tout

</ entier.(^Qui sait si l'on ne fera pas, par le nombre et l'union, ce que Joseph de Maistre attend de l'unité et de la solitude du génie?)

^ Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n'y aura plus d'écoles, où l'on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où l'on pratiquera en un certain sens élevé ce mot du Christ : « N'appelez personne sur la terre votre maître, parce que vous n'avez qu'un maître, qui est le Christ, et que vous êtes tous frères ». Peut-être que plusieurs humbles disciples du

Christ, unissant leurs intelligences dans l'humilité fraternelle, et méritant, dans l'ordre de la science, cette l>énédiction du vrai maître : « Lorsque deux ou trois dVntre vous s'unissent en mon nom sur la terre, je suis ;iu milieu d'eux » ; peut-être, dis je. que plusieurs humbles frères, unis en Dieu, feront })lus ({u"un grand homme.

Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et poussés par un architecte invisible, construiront un édifice comme les abeilles construisent une ruche.

Mais je suis seul, me direz vous. Alors, soyez du moins aussi courageux que Bacon, mais plus modeste. .\e dites pas comme lui : Viam aut inveniam cuit faciam; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon, qui cher chait à briser une porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il donné d'ouvrir modestement à d'autres plus forts que vous, qui sauront conquérir la place, une porte qu'ils n'apercevaient pas.

Cela posé, voici comment vous travaillerez, si vous voulez parvenir à la science comparée.

Je suppose que vous sortez du collège, avec de bonnes études littéraires, et quelque commencement de philosophie.

Il vous faut maintenant la théologie et les sciences. Vous savez que les grands hommes du xvii^ siècle étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. Qu'on m'en cite un qui n'ait été que I)hilosophe! De Kepler à Newton, tous sont théologiens. Voilà nos modèles.

Donc, reléguez un peu, et même beaucoup, les lettres et la philosophie, et faites place à la théologie et aux sciences.

Du reste, il est heureux que vous ayez à prendre ce

parti,(car, si vous avez du goût pour les lettres et la philosophie, la première précaution à prendre, c'est de ne pas vous y enfermer. « Homme littéraire, dangereux et vain ! » disait quelqu'un,")

Comprenez-vous ce texte de l'Écriture sainte : « Parce que je ne suis pas littéraire, j'entrerai dans les puissances sacrées. Owo?itannowco^)ioiu /if iemiwram,{deomi?^oi6o in potentias Domini. » N'avez-vous jamais remarqué la différence, le contraste, je dirai même l'opposition qui se rencontrent entre la puissante profondeur des divines idées, et surtout des divins sentiments, et leur expression littéraire? N'avez-vous jamais remarque ces deux natures d'esprit, si bien décrites par Fénelon, dont l'une exprime à peu près sans voir ni sentir; dont l'autre sent et voit, mais n'exprime pas, ou du moins pas encore?

Défiez-vous de cette première espèce d'esprits, et tâchez de n'en être pas./Si vous avez acquis déjà quelque art d'exprimer ce que vous tenez, cherchez maintenant les choses à exprimer; car il vous faut d'abord savoir ^Scrihendi recte sapere est et principium et fons.

r f Laissez maintenant dormir en vous l'esprit littéraire, et cherchez l'esprit scientifique. Soyez savant. Votre esprit non seulement en deviendra plus riche, mais aussi plus fort et plus grand!)

Heureux ceux qui soumettent leur esprit au conseil que Virgile donnait aux laboureurs.

Quid qui proscisso quœ suscitât œquore terga. Rursus in obliquum verso perrumpit aratro, Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis?

y Faites de môme. (^Croisez votre littérature par la science, la science par la théologie. Rompez vos premières habitudes d'esprit, vos premières formes de pensée.) Surtout, si vous avez pris, au collège, une première attache à un système particulier de philo-

Sophie, hâtez-vous de rappeler la charrue, et de diriger les sillons dans un tout autre sens :

Rursus in obliquum verso perrumpit aratro.

Dans ce second travail, rien de bon ne sera perdu, mais que de préjugés, d'erreurs, d'incohérences disparaîtront î^Ouelle mince culture que celle de la première éducation! Superposez à cette éducation une autre éducation, et puis une autre encore. Rompez et domptez votre esprit en le labourant plus d'une fois en plusieurs sens :)

Exercetque frequens tellurem atqiie imperat arvis.

Ne craignez pas de changer plusieurs fois de culture. Rien n'est plus favorable à la terre, dit ailleurs le poète. Le changement de culture repose.

Sic quoque mutatis requiescunt fœtibus arva.

Il y a plus : telle et telle production brûle et dessèche la terre, si on la continue. Mais que les moissons se succèdent sans se ressembler, et la terre les porte gaiement.

Urit enim Uni campum seges, urit avenae, Urunt lethaeo perfusa papavera somno, Sed tamen alternis facilis labor.

C'est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l'esprit ; la philosophie le boursoufle; la physique l'obstrue; la littérature l'exténue, le met tout en surface, et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences; superposez ces cultures diverses; rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.

L'esprit est une étrange capacité, une substance d'une nature surprenante. Je vous excite à la science comparée; je vous demande, pour cela, d'étudier tout : théo-

logie, philosophie, géométrie, physique, physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l'esprit que si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la théologie seule. Il se passe pour l'esprit ce que la science a constaté pour l'eau dans sa capacité d'absorption. Saturez l'eau d'une certaine substance, cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d'une autre substance, comme si la première n'y était pas, puis d'une troisième, d'une quatrième et plus. Au contraire, et c'est là le plus fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l'avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite jusqu'à un certain point.(Donc, ajoutez à votre philosophie toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité philosophique : votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre capacité scientifique et théologique; ainsi de suite, jusqu'à un certain point qui dépend de la nature finie de l'esprit humain et du tempérament particulier de chaque esprit) Il ne faut point oublier surtout que ces capacités de l'eau dépendent principalement de sa température. Refroidissez : la capacité diminue; elle augmente si la chaleur revient. De mème,^rien n'augmente autant la vraie capacité de l'esprit qu'un cœur ardent. L'esprit grandit quand il fait chaud dans l'âme. Les pensées sont grandes quand le cœur les dilate*) Il y a des esprits où il fait clair; il y en a oii il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui, parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la grandeur, jamais.(Les esprits les plus grands sont toujours ceux, où il fait chaud!) ]

(Donc ne vous effrayez pas du travail de la science* comparée; la science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler énormément, sans trop de fatigue ; c'est le moyen de déployer toutes vos ressources et toutes vos facultés, et surtout d'approfondir chaque science plus qu'elle ne pouvait l'être dans l'isolement.)

L'avenir montrera la vérité de cette remarque, si Ton entre rournL'"eusoment dans la voie de la science compar<''e.

Quelle n'a pas été la fécondité de l'algèbre, appliquée ;i la géométrie; puis la fécondité de celte science double, ajipliquée à son tour à la physique et à Tastronomie! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que l'on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie!

Sous ce rapport, les Allemands nous donnent lexemple. Seulement, le panthéisme en égare un grand nombre. Le laux principe des hégéliens opère, dans le domaine des sciences, la parodie de ce que nous annonçons ici. Ils prétendent qu'il n'y a qu'une science, parce que tout est absolument un ; qu'il ne faut plus morceler la science en logique, morale, physique, métaphysique, théologie : tout cela, disent-ils, est précisément un et identique, parce que tous les objets sont identiques, tout étant Dieu.

Voilà la confusion. Nous parlons, nous, de comporaison. C'est autre chose.(,Comparaison suppose, au contraire, distinction.)

On sait assez les résultats risibles, et quelquefois odieux, qui sortent de ce principe de confusion i)anthéistique, soit en Logique, soit en Morale, soit en Pliy- 'sique. Mais ce que Fou sait moins, c'est que cette voie de rapprochement, cette tentative impossible d'identifier toutes les lignes de l'esprit humain, a cependant poussé à la comi)araison, et produit en quelques esprits éminents. dont plusieurs, du reste, sont lii)res de tout paidhéisme, de très grands résultats. Il suffit de citer Ritter, le grand géographe; Burdach, le grand physiologiste; Gœrres, Humboldt, le philologue; le second Fichte, Schubert surtout, et plusieurs autres.

Nous pouvons d'ailleurs attendre de ce peuple de grandes choses pour la science comparée. Ces âmes profondes, mystiques, harmonieuses, vont volontiers au centre des idées, en ce point où les racines des vérités

se touchent. La monstrueuse philosophie, absolument absurde, dont ils sont aujourd'hui victimes, ou plutôt dont ils furent victimes, n'est point pour toute l'Alh magne une preuve de réprobation intellectuelle. Ils ont poussé à bout, les premiers, la raison humaine isolée et séparée de Dieu ; dès que la raison de ce peuple reprendra sa racine en Dieu, on verra ce que peut produire la puissance harmonique de ces âmes.

Mais, même dès maintenant, il est vrai de dire que leurs travaux, malgré la confusion panthéistique qui s'y rencontre, ont préparé beaucoup de matériaux à la science comparée. Quand la véritable science comparée s'élèvera, elle traitera ce monstrueux produit comme l'Écriture sainte nous rapporte que Tobie, inspiré par l'ange, traita ce monstrueux poisson qui l'effrayait d'abord. « Seigneur, il m'envahit », criait l'enfant, comme nous disions du panthéisme qui nous envahissait de toutes parts. « Ne crains rien de ce monstre, lui dit fange, prends-le et amène-le à toi : tu te nourriras de sa chair. » Quand nous aurons conçu quelque chose de l'idée et du plan de cette science nouvelle, qui sera celle du prochain grand siècle, nous traiterons ainsi le panthéisme, qui maintenant s'engraisse pour nous.

(Aussi ne craignez ni la masse, ni le nombre, ni la diversité des sciences. Tout cela sera simplifié, réduit et fécondé par la comparaison!)

Mais il vous faut, en tout cas, de toute nécessité, une connaissance suffisante de la géométrie et des mathématiques en général, de l'astronomie, de la physique et de la chimie, de la physiologie comparée, de la géologie et de l'histoire, sans parler de la théologie, dont il sera question plus tard.

(N'oubliez pas, d'ailleurs, qu'il ne faut jamais consacrer à ces choses tout votre temps. Il en faut, au contraire, réserver la meilleure partie pour Dieu seul, et pour écrire)

(La tâche, peut-être, vous paraît impossible. Elle ne l'est pas. Mais à deux conditions : c'est que vous saurez

étudier et que vous choisirez vos maîtres.')

Vous ne prendrez pas la science comme on prenait autrefois le quinquina, avec l'écorce: le malade alors mangeait peu de suc et beaucoup de bois. Vous prendrez la science, autant que possible, comme on prend aujourd'hui la quinine, sans écorce ni bois. Puis vous aurez des maîtres qui n'enseigneront pas avec cette excessive lenteur que nécessite la faiblesse des enfants dans les collèges, et surtout qui s'éloigneront de la manière de ces trop nombreux professeurs qui jamais ne présentent un ensemble à l'auditoire, mais toujours des parcelles indéfiniment étendues; en sorte que le cours n"est jamais terminé, mais court toujours, quel que soit le nombre d'années qu'on y mette. (\^ous chercherez des ^ maîtres qui sachent vous présenter très rapidement les résultats et les totalités.")

Ceci posé, (commencez par consacrer, par exemple, "^ deux ans aux mathématiques, à la physique et à la chimie, et à la théologie^

Prenez une heure et demie de leçon par jour dans l'après-midi : deux leçons de mathématiques par semaine; deux leçons de théologie. Travaillez cha([ue leçon deux heures, immédiatement après les leçons. Ceci est l'emploi de l'apri's-midi.

(Donnez ensuite deux ans aux trois cours suivants : ^ astronomie et mécanique; physiologie comparée; théologie.')

(Puis deux autres années aux cours suivants : géologie, ^ géographie, histoire, philologie, théologie.") (N'oubliez pas que je parle à un homme décidé à tra- ^ vailler toute sa vie ; qui trouve que l'étude même, après la prière, est le bonheur; qui veut creuser et comparer chaque chose pour y trouver la vérité, c'est-à-dire Dieu?) Du reste, tenez pour certain que de grandes difficultés vous attendent, vous qui entrerez les premiers dans cette voie.

Mais que d(^ peine on pourrait s'épargner si on savait s'unir et s"entr'aider ! Si au nombre do six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel,

en devenant réciproquement et alternativement élève et maître, si même, par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble; si, outre les cours de l'après-midi, et les études sur ces cours, on conversait le soir, à table même, sur toutes ces belles choses, de manière à en apprendre plus par causerie et par infiltration que par les cours eux-mêmes; si, en un mot, on pouvait former quelque part une sorte de Port- Royal, moins le schisme et l'orgueil!

Quoi qu'il en soit, j'ai supposé que vous pourriez trouver des maîtres capables de vous présenter rapidement l'ensemble de chaque science et son résultat utile; et aussi, que vous sauriez prendre, dans chaque science, le suc en négligeant l'écorce.

Mais là même est la difficulté. Si nos sciences étaient ainsi faites, et nos professeurs préparés à enseigner ainsi, les admirables résultats de nos grandes sciences cesseraient bientôt d'être un mystère réservé aux écoles et aux académies. Mais puisqu'il n'en est pas ainsi, j'essayerai de vous donner, sur la manière d'étudier ou denseigner les sciences, quelques avis très incomplets, auxquels, j'espère, vous saurez suppléer.

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