‹ Pages choisies des grands ecrivainsChapitre 34 sur 39 · LAME · texte numérisé non relu

LAME

la décrire, mnis je ii";ii pu. Éclairez-moi donc sur ce point.

Le Maître. La terre, c'est ce qui est et passe, ce qui marche et circule pour arriver. Mais le ciel, c'est ce qui doit être, ce qui sera, ce à quoi tend la terre. (Dieu est '' le créateur du ciel et de la terre, le principe et la fin du mouvement. Or, si vous regardez profondément le monde, bientôt vous apercevez Dieu, et vous pensez au ciel.)

Le Disciple. Cela est vrai.(Si je regarde le monde et ^ riiomme. quand mon àme sent et voit, je suis à la fois plein de joie, d'admiration et de regret. J'admire, mais je veux autre chose. Je veux que ce beau monde et toutes ces belles choses aboutissent, soient délivrées du mal et de l'obstacle, et deviennent stables et parfaites. Je veux que les idées et les sentiments commencés s'accomplissent ! Je veux le ciel ! )

Mais quelle est donc la source de ces commencements, qui sont la terre, quelle est donc la force qui les >^ pousse, les développe et les élève ? Quelle est la cause de leur beauté présente, et de leur perfection possible, et de leur translation de l'imparfaite mobilité à la perfection stable, si ce n'est Dieu, parfait actuellement et infiniment?

Oui, de bonne foi, avant tout raisonnement discursif, on sent cela, si, par logique abstraite, on ne mutile p;:s les données de la vie. On voit la terre, le ciel et Dieu.

Le Maître. Telles sont donc les trois choses que. dans une âme vivante, sous les influences que Dieu donne, la raison comjoit aussitôt.

J'en conclus, en toute certitude, ce que votre cœur veut savoir : qu'au-dessus de ces multitudes qui passent et se remuent, au-dessus de cette foule d'étoiles intelligentes et libres, mais informes encore et voilées, Dieu regarde et opère pour tirer de cette masse(un immuable ^ cieL plein de sérénité, oii tout ce que l'on a rêvé sera!) Ht pourquoi? parce cette tendance de la raison vivante, et cette prière de l'âme, tout cela n'est que l'effet même

do ce regard, de cet attrait, de cette opération de Dieu.

Le Disciple. Je n'en doute point. Et je vois que ceux qui en doutent ignorent, comme s'exprime saint Thomas, la force de la raison. Mais il faut l'avouer aussi, tous ces élans de l'âme et de la raison sont arrêtés et comprimés par le spectacle de la mort.

Le Maître. Ce serait le contraire, si l'on savait ce

qu'est la mort.

(La mort est précisément la grande force qui fait

passer de la terre au ciel, c'est-à-dire de l'état de la vie

mobile, opaque, informe, à l'état nouveau qu'on attend!)

La mort est le procédé principal de la vie. Ce qu'on appelle la vie est le procédé qui dévelopi^e la donnée présente. La mort apporte les données nouvelles.

Le Disciple. Je comprends. Ce sont deux procédés vivants, dont les deux procédés logiques sont le calque. Le procédé logique d'idejitité, qui développe ce que l'on tient, correspond à la vie ; celui de transcendance, qui élève à de plus hauts principes, correspond à la mort.

Il y a, de la vie par la mort, une transcendance à une vie nouvelle et plus grande. C'est ce que montre par analogie, dans le sein de la terre, la succession des espèces, qui meurent et que remplacent des espèces plus parfaites.

Oui, la mort est le procédé principal de la vie : son procédé de transcendance. Elle est l'opération qui, si elle n'est pas misérablement faite à contresens, transporte en Dieu, et réalise cette étonnante parole : « Sortir de soi pour entrer dans l'infini de Dieu ».

Le Maître. Fort bien.(La mort est donc le procédé suprême de la vie, puisqu'elle met l'âme en Dieu) Elle anéantit la distance, la différence de son état réel et de son état idéal. En un sens, elle pousse la vie du fini à l'infini, non en ce sens que notre vie créée puisse devenir infinie, mais en ce sens qu'elle la réunit à la source infinie, qui la rend stable, éternelle et pleine. (De sorte que l'affreuse dissolution du corps, et cette disparition de l'homme entier, qu'on appelle mort, c'est

l'anéantissement de Tobstacle qui séparait la vie réelle de l'idéal en Dieu.)

Et comment ne serait-ce pas là vraiment le grand procédé de la vie? La vie, dans son progrès, procède comme la logique, comme la géométrie, comme toute recherche de la vérité, comme la morale, comme Dieu lui-même, quand il veut faire passer l'humanité de la terre jusquau ciel.

La mort, comprenez-le donc, la mort n"est plus cette incompréhensible ennemie, cet épouvantable fantôme que voient les sens. La mort, bien traversée, est, dans la vie réelle de l'homme, ce qu'est, dans la vie de son intelligence et de sa volonté, la vraie méthode logique, la vraie méthode morale, et ce qu'est, dans la vie du monde, la vraie religion, et Fo^jération de l'homme- Dieu qui unit le ciel à la terre.

Le Disciple. Oui, voilà bien la logique de la mort. Cela est beau. Mais, vous le dirai-je, ô mon maître? depuis quelques années déjà, la logique, dont je comprends d'ailleurs mieux que jamais la certitude, la logique, dis-je, me paraît creuse. Aujourd'hui, quand on me parle logique et science, je suis toujours tenté de dire : Parlons d'amour, le reste est ennuyeux.

Le Maître. Je vous loue de ce grand progrès. Il y a longtemps que je travaille à vous y amcner.(Vous avez toujours eu de l'amour et de la pitié, mais vous aviez une enveloppe scientilique, qui n'était pas assez transfigurée, pas assez pénétrée de larmes, pas assez animée, dans le détail, par le mouvement du cœur.^

Le DisciPLE(^llme semble aujourd'hui que je n'ai plus qu'une seule idée, ou pour mieux dire, un faisceau d'idées, enveloppées dans un seul sentiment, la pitié : pitié profonde, tendre, amoureuse à la vue de l'état des âmes et des souffrances du genre humain.)Sans cesse, je vois ce que sont les âmes, et ce Cj[u'elles pourraient être, si elles savaient, si elles voulaient, et je vis dans un empressement et un travail continuel, cherchant toujours comment l'on pourrait parvenir à verser la

lumière dans ces ténèbres, la force dans ces langueurs.

Le Maître. Je le sais. Je connais votre but, et vous savez si je l'approuve. Eh bien, il vous reste maintenant à savoir éviter deux écueils : la confiance naïve et le découragement.

Le Disciple. J'ai commencé par le premier. J'ai vécu, pendant un quart de siècle, dans une confiance sans bornes. Aujourd'hui j'arrive à l'autre écueil. Je ne sais plus s'il ne faut pas se taire, et cesser tout effort, et laisser survenir d'elle-même une autre époque du monde. Celle-ci n'est pas capable de science, ni de raison pratique. Je commence à douter qu'une puissante effusion de justice et de vérité puisse être donnée à ce siècle.

Le Maître. Ce que vous dites est presque vrai. Il est certain que l'humanité, sur cette terre, est encore bien informe. La vie de l'âme dans le corps est toujours la vie dominante. La vie de l'âme dans l'âme, et celle de l'âme en Dieu, ne sont encore qu'en germe. L'âge de la vie de l'âme dans l'âme, l'âge humain véritable, surviendra-t-il bientôt? Cela dépend de l'élan des esprits, de la vigueur des volontés sous la lumière qui les inonde. Mais ne vous découragez pas. Qui sait? Travaillez à Favancement du royaume de Dieu jusqu'à la mort et avec une confiance croissante.

Le Disciple. Bon maître, je ne suis pas découragé. J'ai eu des tentations, mais je n'y ai pas cédé. Je persiste. Mais je vous le demande, que faut-il dire, que faut-il faire?

Le Maître. Tout est renfermé dans ces mots : « Si le grain de froment ne meurt pas, il reste seul. S'il meurt, il porte beaucoup de fruits. »

Le Disciple. Sans doute ; mais dites-moi bien comment vous l'entendez.

Le Maître. Le genre humain n'en est encore c{u'à l'union des âmes par les corps. Cette union multiplie les hommes. Mais si les esprits et les cœurs savaient s'unir en Dieu, ils multiplieraient les enfants de Dieu!

Avcz-vous rencontré un seul esprit avec lequel le votre n'ait fait qu'un?

Le Disciple. Pas tout à fait. Pourtant ce n'est pas faute de l'avoir désiré : ce n"est pas non plus faute d'aimer.(Oue d'espérances jai portées dans mon cœur! Mais jamais elles n'ont abouti. Eh bien, malgré cela, j'espère encore.") Il me semble que mon esprit est lisible, et que je saurais lire dans un esprit cjui le voudrait. Du reste, si j'étais certain que jamais sur cette terre je n'entrerai dans une autre àme, de manière à la voir et à la sentir comme la mienne, je crois que je commencerais à ne plus avoir d'espérance que dans la mort.

Le ]\Iaitre. Vous l'avez dit. Il n"y a pour cela d'espérance que dans la mort. Mais n'oubliez pas que la mort n'est pas seulement l'instant dernier qui nous ôte à la terre. La mort comme nous l'entendons, vous et moi, est applicable et praticable dès cette vie.

Le Disciple. Oui, mais nous n'avons pas le courage de mourir.

Le Maître. C'est bien à tort. Car en tout cas la mort vous tient. Quoi qu'on fasse, on mourra demain. Qu'avez-vous donc à perdre? Pourquoi ne pas employer la mort à glorifier la vie, à dilater et traverser, dès ce monde, cette courte vie au delà de sa limite présente? Mais la crainte tient les hommes esclaves sous le joug du présent, resserrés dans les limites connues, et chargés de toutes les vieilles chaînes.

La masse des hommes, qui tourne le dos à la mort et qui fuit devant elle, constitue le troupeau de la mort. La mort est le pasteur, et le genre humain le troupeau. Plus on tourne le dos, plus elle frappe. Plus on va vite, plus elle nous écrase de fardeaux. Mais que dire de celui qui la regarde en face et qui marche sur elle! Comprenez bien ceci : l'homme qui marche au devant de la mort, marche au sens contraire de la mort. Cela est manifeste. Il la rencontre, c'est vrai; mais libre, mais éveillé, mais debout, mais en face. Il la traverse, elle

passe, et lui aussi. Mais elle, qui est la force répulsive de Dieu, la force qui repousse le vide et le néant, le mensonge et le mal, elle emporte du corps et de l'âme qui se sont laissé traverser de part en part, elle emporte les obstacles à Dieu, ces obstacles, innés ou acquis, dont nous sommes pleins. Elle brise l'obstacle, nous fait traverser la vie, au delà de sa limite présente^ Nous passons de l'autre côté, dégagés, purifiés, baptisés dans notre être; nous entrons dans la sphère centrale d'attraction, dans la région de la vie croissante.

Le Disciple. Voici ce que j'ai souvent entrevu, mais jamais vu dans le détail. Je le vois mieux en ce moment. C'est bien ce que j'ai lu dans l'Évangile : « Qui consent à perdre la vie la trouve, et qui prétend la conserver la perd. »

Le Maître. Précisément. L'Évangile donne la loi même de la vie.

Cette loi est vraie, scientifiquement vraie pour la vie du corps, pour celle de la pensée, pour celle du cœur et de l'action.

Évidemment, si le genre humain tout entier, se retournant enfin, se décidait à regarder la mort en face et à marcher sur elle, la force physique des races, leur santé, leur longévité, leur bien-être croîtraient dans une incalculable proportion. Alors se multiplieraient sur la terre, comme une rosée de la vie éternelle, ces principes d'une consistance immuable, que Dieu jette dès à présent dans nos corps, pour travailler d'avance à la résurrection glorieuse.

Les ténèbres, le doute, l'erreur, seraient en partie balayés; la dispersion des cœurs, dans l'indifférence et la haine, s'arrêterait, et les âmes marcheraient, dès à présent, vers l'unité. Le règne de Dieu commencerait en la terre comme au ciel. Mais laissons ces faciles évidences.

Le Disciple. Oui, et parlons de ce que peut, dès aujourd'hui, non pas le genre humain, mais une âme^ si "elle comprend et si elle veut.

l'àme 113

Le [Maître. Choque àmc peut, pour elle-même, ce que pourrait le genre humain. Celui qui, dans le sens évangélique. offre sa vie et traverse la mort, celui-là se consacre par le sacrifice, comme une hostie consacrée sur l'autel. Il consacre son corps, son intelligence, sa volonté, son cœur, ses œuvres. L'inflexible limite qui resserre toutes les âmes et, dans chaque Ame, les facultés, est brisée par la mort : les limites nécessaires du fini ne sont plus que les limites grandissantes, souples, dociles sous tous les souffles de la vie. Les obstacles brisés, la vie, qui est entrée au centre, entre partout, et devient la racine du tout. La vie, c'est-à-dire Dieu, devient principe direct, immédiat de Ihomme entier, parce que le principe de ce monde, « le prince du monde », dit l'Évangile, a été chassé par la mort, qui est la force répulsive de Dieu.

Le Disciple. Ah! si l'on voyait en détail, et au dedans, l'àme et la vie entière de celui cj[ui est mort librement, et qui a traversé la vie, et qui par là enracine dans cette vie présente les forces de la vie à venir!

Le Maître. Voici l'état' intérieur de cette ame. Je vous dirai ensuite ses relations.

Les séparations sont brisées. La vie n"est plus divisée, elle est simple. Chacune de ses trois vies, prise en ellemême, est ramenée à Lunité, et les trois à leur tour sont en un. Si votre œil est simple, dit l'Évangile, tout votre corps est éclairé. C'est la loi.

Dans la vie corporelle, il n'y a plus cet égoïsme ardent qui veut jouir et dit : c Donnez-m'en trop », et attire tout dans le violent sentir. La sensation n"épuise pas la racine, et n'entrave pas le mouvement; les trois fonctions, au lieu de se détruire, sappuient; chacune d'elles vit; elles sont trois, parce quelles vivent en un.

En même temps cette vie de l'àme dans le corps n'épuise pas toute la vie de Lame; il reste à l'âme des forces pour elle-même et pour Dieu. Le corps n'est plus un gouffre qui épuise, mais un sol ferme qui supporte. Le corps devient réflecteur de lumière. La sensation se

tourne en clairvoyance, livre à l'intelligence les choses sensibles comme point d'appui, et lui présehte tout co monde visible comme un miroir de vérité. L'âme n'étant plus clouée, arrêtée dans le corps, ne prend plus seulement la sensation comme principe exclusif où ellf s'arrête, mais bien comme point d'appui et base d'élan, pour s'élever à un plus haut principe, qui est elle-même ou Dieu. La pensée prend sa véritable étendue logique, et n'est plus seulement le lien des sensations, la servante des données sensibles; elle en est juge et reine. Elle sépare et abstrait; elle élimine, elle dilate ou anéantit les limites, pour passer des faits aux idées, aux lois, à l'âme, à Dieu. Mais c'est surtout par sa vie morale qu'elle exécute ce procédé de transcendance.(Ln sensation, transformée par la mort purificatrice, retenti! à partir du corps jusqu'à l'âme et à Dieu. La sensation, dans l'âme très pure, éveille le goût de Dieu. Dans l'âme impure, elle sépare de Dieu. Dans l'âme pure, elle dilate le cœur en amour d'autrui ; dans l'âme impure, elle précipite le cœur dans l'égoïsme brutal des voluptés") Ainsi, dans l'âme purifiée par la mort, la vie remonte, intellectuellement et moralement, depuis le corps jusqu'à l'âme et à Dieu. Mais l'âme elle-même n'arrêtant plus sa vie dans ce foyer d'en bas qui se nomme sensualité, ne veut pas non plus l'arrêter dans ce foyer d'en haut, qui est orgueil d'esprit, intelligence stérile. La pensée se tourne à aimer, à opérer la vérité qu'elle sait. La perception dans l'âme ne s'isole point de l'émotion inspiratrice et ne s'arrête presque plus à elle-même, mais passe à l'acte libre et à l'amour. L'âme entière, à son tour, délivrée par la mort du principe qui sépare, n'offre à Dieu nul obstacle. Dieu l'occupe, et, d'une manière ineffable, superpose de plus en plus, à la vie propre de cette âme, sa vie éternelle et divine, comme l'âme elle-même superpose à la vie du corps sa vie spirituelle et libre et raisonnable. L'émotion corporelle n'étouffe point l'émotion de l'âme, et l'émotion de l'âme ou la conscience de l'âme par l'âme n'étouffe point la

L'ÂME lia

conscience de Dieu. Le sens divin meut et inspire; Dieu "i.rre diroclenient et indirectement, par la nature ou par lui-même. L'intelligence très souple, et très liée aux émotions, les transforme en lumière. La volonté très libre, et très identifiée à la raison, en transforme courageusement les lumières en amours nobles, en œuvres vives. Et lïimc émue en Dieu, en même temps qu'en elle-même et par la nature, voit et connaît en Dieu, en même temps qu'en elle-même et dans les faits visibles. Et elle opère en Dieu, en même temps qu'elle opère en elle et agit en ce monde. Frère bien-aimé, si Ton avait essayé seulement de pratiquer ces choses, on saurait les comprendre.

Le Disciple. Malgré toute ma langueur pratique, j'ai cependant compris cet état de Fàme purifiée par la mort, mais parlez-moi de ses relations. A vrai dii-e. là est la récompense. Que m'importe, après tout, mon état psychologique et physiologique interne? Ai-je besoin de savoir cela et de le regarder? Je suppose même que mon âme soit maintenant daus la grâce et dans l'amour de Dieu; si je veux en jouir et m'en glorifier, je perds cette grâce, et je tombe ou dans l'orgueil stérile des pharisiens, qui disent et ne font pomt, ou dans la jouissance inerte des mystiques qui jouissent, mais n'obéissent point : double mal qui fait mourir la grâce. (L'ne seule chose est véritablement lionne, c'est l'amour, l'amour qui se donne et qui sort de soi, par l'œuvre et la parole, par l'enthousiasme, par la sainte communion de la vie.)

Le Maître. Oui, l'amour qui opère, cet amour seul est bon, et il suffit. C'est toute la loi de Dieu, tout rilvangile, tout le progrès de la vie présente, toute la beauté et toute la félicité de la vie éternelle. Le grain de froment est-il mort : il n'est plus seul, il a donné son fruit, il est groupé. L'âme n'est plus une personne isolée, mais une personne groupée. La foi chrétienne l'annonce, et il me semble que l'expérience et la raison le prouvent; la personne humaine délivrée de son iso-

lement et de sa limite fixe par ia mort sainte, libre, acceptée, cette i^rsonne n'est plus seule. Il y a, intérieurement, d'elle à Dieu, une véritable communication personnelle, un réel commerce d'amour : l'amour luimême, la substance de l'amour, la personne de l'amour est dans l'âme, et les torrents de flamme que verse cet amour substantiel à partir du fond de cette âme sur toute la terre, et sur les âmes plus proches, groupées dans l'unité du même épi céleste, ces torrents ne peuvent être connus que des âmes qui en sont la source, et non pas même de celles qui, ayant été source, se sont taries. Être source, ô mon fils, être source, transmettre la vie, ressusciter les morts!

Porter en soi les forces de l'amour créateur, et, riche de ce trésor, rencontrer, dans le chemin par où l'on passe, une de vos plus belles créatures laissée pour morte, ou engourdie dans un sommeil invincible et mortel : apercevoir tout à coup, devant soi, sur la terre, cette belle morte!... et, dans ce corps, comme sous le marbre d'un sépulcre, l'âme repliée, enveloppée, et portant en elle-même tous les traits, froids et secs, mais distincts, de l'éternelle idée qui l'a créée; concevoir dans la lumière de Dieu ce que serait cette âme si elle vivait; sentir son cœur frémir et s'émouvoir, comme Jésus au tombeau de Lazare; pousser un cri vers Dieu, puiser en lui la force; envoyer un souffle brûlant; envelopper, pénétrer de flammes vivifiantes la morte ou l'endormie; tout à coup saisir son regard, qui d'abord ne vous comprend pas, puis vous comprend; voir sa résurrection, sa vie, ses mouvements; bientôt, après un mystérieux travail de Dieu, sentir qu'on porte cette âme dans son âme, comme une mère son enfant : puis la voir se développer, grandir en Dieu, devenir plus forte que vous peut-être, et vous soutenir à son tour, et vous aimer! 0 Seigneur, ce pouvoir de résurrection que vous donnez à ceux qui consentent à mourir, n'est-ce pas une magnifique récompense du sacrifice!

Commencez-vous maintenant à comprendre que la

mort est notre grande ressource et notre grande consolation? La mort est le procédé principal de la vie. Elle donne les forces de la vie éternelle.

Il faut donc critiquer, par Tintelligence de la mort, la vie avant de l'entreprendre, et, par la pratique de la mort, traverser, dès le début, la limite de la vie présente; c'est la ressource du monde et de chaque àme. Le sacrifice est la méthode universelle. Très certainement, la bonté, la beauté, l'amour, la vertu, le génie, la force, la force même du corps, sa santé, sa longévité, le progrès de chaque àme et du monde, tous les biens, en un mot la vie, tout est toujours, partout, nécessairement, précisément proportionnel à l'intelligence et à la pratique du sacrifice ou de la mort. C'est évident, puisque le sacrifice est la rupture de l'obstacle à la vie.

Le Disciple. Oui, j'ai quelquefois conçu, entrevu cet état de lïime où il semble que Ton ait le pouvoir de ressusciter toutes les âmes par un irrésistible feu qu'on porte en soi. Dieu nous montre parfois de loin cet état dame, comme une étoile au-dessus de nous, pour nous donner le courage de vaincre ce qui nous en sépare.

Le Maître. Avez-vous jamais bien compris cette parole : a Je suis venu ai)i)orter le feu sur la terre, et j'attends qu'il s'allume! » Et cette autre : « Vous tous, faites éclater le feu, et ceignez-vous de flamme, et marchez dans la lumière de votre feu ! »

Regardez bien cette foule qui emplit ces places et ces rues, image de la grande foule humaine qui couvre le globe terrestre : écoutez cet immense murmure! Eh bien, sous cette masse, dès aujourd'hui le feu couve et serpente. Le feu du ciel, le feu de la vie éternelle est apporté, et il entraîne les ùmes, une à une, dans la vie. Éclatera-t-il jamais? Enveloppera-t-il de sa flamme le monde entier? Heureux ceux qui Fespèrent? Et plus heureux ceux qui l'opèrent, et dont l'àme est un feu, et ([ui, courant à travers la foule, allument tous ces flambeaux éteints, et multiplient les feux humains !

L'ennui, le doute et les ténèbres seraient bientôt

il8 PAGES CHOISIES DU R. P. GRATRY

bannis de la face de la terre, si le nombre des âmes de feu venait à se multiplier

La vie ne serait plus ce court espace, où l'on est enfermé par la naissance et par la mort. La vie serait la vie entière, la vie présente et la vie à venir en un. La mort, qui les distingue et les sépare, la mort librement traversée les unit. Il n'y a plus de mort. Celui qui se nourrit de moi, dit la substance de la lumière, l'excitateur du feu, celui qui se nourrit de moi, ne mourra pas. Il a la vie en lui. Il mourra tous les jours sans doute, et c'est pour cela même qu'il vivra toujours. La mort n'interrompt plus la vie; la mort est traversée, elle est absorbée par la vie. Ma mort, qui doit en un instant m'enlever cette robe matérielle, que la vie ordinaire n'enlève que peu à peu et en plusieurs années, ma mort corporelle et visible n'arrêtera pas plus ma vie que le sommeil de la nuit prochaine. Je ne dirai donc plus : « Ce soir tout est fini » ; mais, comme j'ai l'expérience du réveil, je fais un tout du jour présent et de son lendemain, et je sais que ma vie continue, en traversant le sommeil et la nuit.

Ainsi, mon bien-aimé, nous voici dans la vie, dans la vie pour toujours, dès à présent. Il ne faut plus nous attrister comme ceux qui n'entendent pas la mort. Nous sommes, dès aujourd'hui, dans un vrai paradis terrestre, mille fois plus beau que le premier, depuis que le feu éternel et sa lumière sont avec nous.

Ne vous êtes-vous pas dit quelquefois : Oh! si j'étais dans les étoiles, si j'étais dans ce monde céleste, chargé de quelque mission sainte sur l'univers, avec quelle joie et quel transport j'accomplirais la volonté du Père : envoyé par mon Dieu, je serais fort et confiant. Comme le jour me paraîtrait beau! comme j'aimerais les anges mes frères! comme je saurais bénir et admirer les merveilleux ouvrages sortis des mains de Dieu! Eh bien, dès aujourd'Iuii nous sommes dans les étoiles, serviteurs du domaine de Dieu, chargés par Dieu d'une mission sainte sur l'univers, entourés des enfants de Dieu :

nous vivons et nous nous mouvons parmi les œuvres de sa main au sein desquelles sa gloire éclate : nous sommes en Dieu et nous vivons en lui. Qu'altendons-nous pour nous livrer à la joie la plus pure, au travail saint, à Tobéissance intrépide, au dévouement sans bornes, à la plus grande tendresse pour tous les hommes, et déployer enfin ces forces saintes que la tristesse ingrate, .ennui, Tincrédulité, la paresse tiennent engourdies dans notre sein ?

Le Disciple. 0!i! maître bien-aimé! aidez-moi donc à entrer dans cette joie. X'cst-ce pas celle dont il est dit : « Oue votre joie soit pleine! » La joie pleine dès cette vie!

Le Maître. Efforcez-vous, par le sacrifice sans réserve, de parvenir à la plénitude de cette joie.

Le Disciple. Oui, il faut consoler les âmes, notre âme et celles des autres. On est trop triste et trop découragé. « Toute tête est abattue, et tout cœur languissant b, dit Isnïe.

Le Maître. Je veux vous fortifier, et vous aider à fortifier les autres, en vous faisant connaître non plus la vanité, mais bien la solidité delà vie; non plus la mobilité fugitive, mais la stabilité de toute l'œuvre de Dieu!

Oui, la figure de ce monde passe, mais sa substance demeure. Qu'est-ce qui sera? C'est ce qui est déjà. (Qu'est-ce que la vie à venir? C'est la vie présente transformée.')Qu'est-ce que le ciel? C'est la terre pénétrée et Iransligurée par le feu.(Rien de tout ce qui est ne sera jamais anéanti. Les êtres sul.»sistent, la création subsiste, mais prend une autre union à Dieu. Les mêmes êtres, les mêmes âmes persistent) Ils vivaient, mais ils vivaient dans la mobilité par une union partielle à Dieu. L'union, par l'amour infini de Dieu, source de limmense joie qu'il faut réi)aiidre, l'union n'est plus partielle, mais pleine, et les êtres sont régénérés pour l'éternelle et immuable perfection. Mais de plus, ces deux vies, ces deux états de l'œuvre divine, ne sont plus séparés par cet abîme que l'on a quelquefois nommé l'intervalle du

ciel à la terre. Comprenez-le, il n'y a plus maintenant d'intervalle. Depuis la mort et le sacrifice de celui qui est l'Homme-Dieu, le ciel est sur la terre, mêlé à tout, à nos âmes, et à l'histoire du monde. Dès à présent nous nvons la vie éternelle subsistante au milieu de nous.

Mais comprenez bien tout. Ce qui sépare encore ces deux vies mêlées, et les maintient en lutte, et empêche la vie éternelle d'absorber l'autre, c'est ce que nous avons nommé Vobstade, ou mieux encore ce que l'Évangile a nommé le prince de ce monde. Chasser, anéantir de plus en plus ce principe de séparation, par le sacrifice continu; en d'autres termes, rassembler les âmes par l'attrait du baiser de feu, ou du baiser de paix, baptême de feu, c'est ta mission, ô âme en qui le feu a pénétré.

Il faut avoir en soi le germe du feu que Dieu donne, le déployer, en traversant la mort, et dévorer l'obstacle dans l'holocauste; cela même est l'union des âmes entre elles et avec Dieu ; cela même est la transformation du monde, la transfiguration de la nature.

Le Disciple. Vous m'expliquez l'admirable histoire que je ne puis jamais me rappeler sans être ému, mais que je ne comprends pleinement qu'aujourd'hui.

C'est saint Vincent de Paul qui l'a vue, qui a écrit ceci, lui, le moins visionnaire des hommes, et il commence par nous assurer qu'il « aimerait mieux mourir que de mentir ». « Étant à genoux pour prier Dieu, il lui parut, — le saint parle ici de lui-même, — il lui parut un petit globe, comme de feu, qui s'élevait de la terre, et s'alla joindre à un autre globe plus grand et plus lumineux, et les deux réduits en un s'élevèrent plus haut, entrèrent et se répandirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les deux autres, et il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était Fâme de notre mère Françoise de Chantai, le second l'âme de notre bienheureux père François de Sales, et le troisième l'essence divine. »

Le Maître. Oui, quand la mort a brisé l'obstacle, les âmes s'unissent, comme des pôles électriques, et elles

s'élancent en Dieu. Et ce n'est pas une vague fusion dans lunité des faux mystiques, c'est une pénétration mutuelle de plusieurs, de personnes distinctes, comme l'union des personnes de la Sainte Trinité. Vous-même, et l'àme que vous aimez le plus, et les autres que vous aimez, ces êtres avec leurs noms, leurs traits, leur caractère et leur histoire, sont et subsistent, et vous les connaîtrez, les verrez, les aimerez toujours!

Ils sont, et ils seront toujours, et vous comme eux et avec eux.

Contemplez donc toute cette nature, visible et invisible, les âmes, les corps, les terres et les étoiles : tout cela c'est l'œuvre de Dieu commencée. Au fond de tout couve et fermente le feu, le principe de consommation qui, par la mort, l'amour, le sacrifice, travaille à tout achever, pour l'éternelle et immuable perfection, et vous êtes l'ouvrier de cette œuvre.

Pourquoi donc ètes-vous triste? Et que pourriez-vous craindre? Que la joie remplisse votre cceur, et que votre joie soit parfaite. Nous avons la force de Dieu et son irrésistible feu. Allumons donc beaucoup de feux humains. Tressaillons de joie dans l'amour, car ces feux, une fois allumés, resteront dans la vie, et ils seront groupés autour de nous, dès aujourd'hui et pour l'éternité, comme des constellations, comme des grappes et des épis du ciel.

Le Disciple. Je comprends encore mieux maintenant. C'est là la stabilité de la vie et la solidité des choses, quand la vie, quand les choses, quand les âmes consentent à s'enraciner en Dieu parla mort.

Lf- Maître. Voici sur la stabilité des choses une belle image, ou plutôt une vérité [)liysique qui peut éclairer et toucher.

Vous savez que la lumière, dans son immense vitesse, est cependant soumise au temps. Elle vient du soleil à la terre en huit minutes. Elle nous vient des plus proches étoiles en trois ans, et des plus éloignées de notre groupe en trois mille ans, six mille ans, ou même plus.

La lumière terrestre, à son tour, monte vers les astres dans le même temps; et le détail des choses visibles sur notre terre, étant visible par la lumière et les couleurs, toutes ces choses, leurs états et leurs mouvements, sont des images qui montent dans les espaces avec la vitesse même, ou le temps même de la lumière. L'image de notre globe avec tous ses détails visibles monte ainsi toujours vers le ciel, s'élève vers les étoiles, et arrive aux premières étoiles en trois ans, et arriverait aux dernières de notre groupe en six mille ans.

Par exemple, sur le Calvaire, lorsque Jésus était en croix, la lumière de sa face divine, celle de son corps, et celle de son divin regard, élevé vers le ciel, aussi bien que la lumière pourpre du sang béni, toute cette lumière montait dans les espaces; et quand il eut rendu l'esprit, le soleil inclina* sa lumière devant la sienne, pour ne pas troubler ce spectacle de ses rayons. 11 laissa tout monter dans toutes les directions du ciel. Eh bien, tout ce spectacle de la croix n'est en aucune sorte effacé. Puisqu'il n'y a que deux mille ans, il est encore dans les étoiles de notre groupe, et si, sur une étoile moyenne, se trouve une créature armée de puissants instruments, ou d'un regard plus perçant que le nôtre, elle voit, en ce moment même, elle voit la croix, elle voit cette face, ces membres, cette couronned'épines, ce sang qui coule et ce doux et divin regard! Oui, cet être créé voit cela, aujourd'hui, à cette heure, si son œil y regarde. S'il ne regarde pas, ou s'il dort, cette merveille, en tout cas, passe près de lui : toute la scène du Calvaire y arrive avec tout son détail et tous ses mouvements, et y sera visible pendant trois heures. Et cela dans mille et mille mondes, et cela demain encore, puis après, et pendant cent ans, pendant mille ans, jusqu'à la fin du monde. Oui, il y a maintenant dans lïmmense univers des milliers de mondes où arrivent la nouvelle et le spectacle entier de la Passion du Fils de Dieu, avec les trois heures de ténèbres : et peut-être il y a réellement une créature qui le voit de ses yeux

éveilles, mourant sur le Calvaire pour mettre dans l'ancienne création la substance de l'immortalité.

Peut-être, au moins, y a-t-il quelque créature délicate à qui ces grandes images arrivent avec leur sens, leur divine impression, sous forme de rêve prophétique. En tout cas, Dieu le voit, et les anges et les âmes des saints dans le ciel le voient en Dieu, et peut-être quelques âmes sur la terre, par je ne sais quel reflet céleste, le voient aussi.

Le Disciple. Oh! je voudrais sortir du cercle étroit des sens et du cercle plus stupide encore de l'habitude, pour m'arrêter un peu dans la comtemplation de ces prodiges. En ce moment de moindre obscurité, où du moins je soupçonne la lumière, aidez-moi donc, mon maître, à regarder encore le ciel pour mieux comprendre la vie et Tim mortalité, que poursuivent ma raison et mon cœur. Restons ici, nous y sommes bien. Continuez, je vous en prie.

Le ^Iaitre. Il est donc vrai que Tunivers est un livre vivant où se grave toute l'histoire. Non seulement la scène du Calvaire, mais toutes les scènes de la vie de riiumanité sont gravées dans l'espace, et y avancent, et y montent encore aujourd'hui. La terre qui boit le sang d'Abel, dit la sainte Écriture, crie vers le ciel. Oui, sans doute; car elle crie encore. Le bras de Caïn, qui se lève et qui frappe, se voit encore; les flots du sang qui coule sont visibles actuellcmeut, et le doigt de la science l)out nous montrer au ciel des étoiles vers lesquelles arrive en ce temps ci la tache du sang d'Abel. Et il en est ainsi de toute l'histoire de l'humanité sur la terre, et de toute votre histoire, et de l'histoire de ceux que vous avez aimés, de ceux que vous avez perdus. Il est un cercle dans le ciel où cette mère tant pleurée, qui aujourd'hui repose dans son tombeau et dans le sein de Dieu, se voit dans sa jeunesse, avant votre naissance. On montrerait l'étoile où l'œil pourrait la voir jouant dans son beiTeau.

Et vouSjàine brisée de douleur, cet être aimé que vous

avez perdu est encore, pour des étoiles voisines, un petit enfant dans vos bras. Sa première enfance s'y déroule, sa jeunesse y viendra, puis ses nobles actions, et peut-être sa mort héroïque, et son dernier soupir qu'il pousse en vous nommant. (Et vous, flétrie par le poids de la vie, vous qui ne savez plus que vous incliner vers la tombe, sachez que votre douce et gracieuse enfance, votre belle et riante jeunesse, votre splendide maturité, tout cela est encore dans le sein de ce monde visible) Si Dieu vous avait donné la beauté, c'est-à-dire l'expression de l'éternelle et divine idée, qui est votre modèle en Dieu, s'il vous avait donné d'offrir aux yeux des hommes cette visible splendeur de la noblesse morale, de la pureté, du courage, de l'intelligence, de l'amour, ch bien, toute cette splendeur subsiste, elle se propage dans l'immense univers, et y subsistera pendant des siècles et des siècles de siècles. Et qui vous dit que Dieu ne saura pas un jour rassembler toute cette dispersion?

Ma vie est donc ainsi conservée tout entière et se conservera. Me voici donc, en un sens, immortel, moi et mes œuvres. Tous mes états, toutes mes actions subsistent. Oh! Dieu! puisse donc ma vie n'être jamais que belle et noble, et digne des regards du ciel ! Oh ! puissé-je ne jamais propager dans le sein de cet univers, théâtre de la vie que Dieu donne, le spectacle de la honte et du crime/Que de pensées me pressent ici et me saisissent]) Non, ce n'est point une illusion, et ces réalités sont encore plus réelles qu'on ne le pense.(Oui, l'image de toute ma vie visible, sous le soleil physique, subsiste et monte au ciel?) Sans doute, l'image en s'avançant s'affaiblit sur chaque point, mais elle subsiste tout entière dans l'ensemble du mouvement. Rien ne se perd. Le principe de la conservation des forces vives s'applique à tout, à la lumière, à la chaleur, à l'électricité, tout aussi bien qu'à l'attraction.

Mais alors, s'il en est de même de toutes les forces, il n'y a pas seulement mes actes visibles, sous le soleil,

L a;me 12o

qui se conservent et se pro})agent : il y a mes actes invisibles dans le sein de la nuit. Tous mes mouvements, mes actions, mes états, mes contenances, tous mes battements de cœur, s'inscrivent, se gravent, se moulent dans l'espace éthéré à mesure que je les produis.

Mais ma pensée du moins est-elle secrète? et les battements du cceur de l'âme sont-ils cachés? Non, grâce à Dieu! Ma pensée, mon cœur et mon âme. en déroulant leur vie. laissent encore plus de traces que mon corps, et subsistent bien mieux conservés que tous mes mouvements physiques. Une médaille, dans l'obscurité, par je ne sais quelle force galvanique, grave la forme de son relief sur une plaque qui ne la touche pas. Moi-même, je grave mon regard, ma figure sur l'acier. Et il n'y aurait pas une substance, un milieu, où se graveraient les formes et les mouvements de ma pensée, les ardeurs, les élans, les enthousiasmes de mon âme? Je suis en Dieu, je vis en Dieu et je me meurs en Dieu. Comment alors un regard en Dieu, un acte de foi et d'am

our. un

sanglant sacrifice à la justice et à la volonté de Dieu, pourraient-ils ne laisser aucune trace en Dieu? /Dieu n'est-il pas le milieu véritable où tout vit? N'est-il pas le milieu universel, absolu, infini, éternel, au-dessus de l'espace et du temps ?)L'air est un milieu grossier qui reçoit et transmet ma parole, lentement et péniblement. L'éther est un milieu incomparablement plus solide et })!us souple, plus pénétrant, plus subtil, plus actif, plus rapide, plus durable, mais cependant soumis au temps et à l'espace; à l'espace qu'il remplit, au temps que les forces emploient à parcourir l'espace. L'éther conserve, mais il disperse et remporte d'ici ce qu il porte là-bas. Je vieillis sur cette terre, pendant qu'il porte aux étoiles ma jeunesse. 11 n'en est pas de même de Dieu, milieu surnaturel, éternel, immuable, infini. 11 voit tout, reçoit tout, conserve tout et ne disperse point. En lui, comme en un point et en un seul instant, se conserve distincte, totale et rassemblée, toute la suite de ma vie passée. C'est en lui qu'un jour je dois la retrouver et la lire

tout entière d'un coup d'œil, vie physique et visible, vie invisible du cœur et de la pensée. 0 mon Dieu! qu'ai-je inscrit en vous? Quelle unité? quel résumé? quelle conclusion sortira de la suite de tous ces caractères qui sont ma vie? Je comprends maintenant ces paroles que j'ai lues dans la vie d'une sainte : « Tu es inscrite et gravée en moi, avec toutes les années et tous les nombres de ta vie, avec toutes tes actions, tes soufl'rances et tes impressions, avec tous tes défauts et tes péchés que j'ai couverts de ma miséricorde. »

Il en est ainsi de toute âme.

Nous voilà donc encore, de ce point de vue, dans la vie pour toujours. Dès lors qu'atlendons-nous pour servir Dieu, pour aimer, pour connaître, pour travailler au royaume de Dieu, pour tressaillir de joie dans la joie qu'apporte l'homme-Dieu?

Le Disciple. Mais ici revient ma question : ô maître, que faut-il faire?

Le Maître. Il faut d'autres plaisirs, d'autres affaires! Il faut une ligue pour donner au monde un élan Le monde est beaucoup moins lourd qu'autrefois. Evidemment, il est plus petit. Bientôt on en fera le tour entier, en quelques jours, et déjà nous avons une force qui l'enveloppe et le traverse en un instant. Il est donc beaucoup plus saisissable. Que pouvait autrefois un homme par la parole? Il atteignait une assemblée. Aujourd'hui, une seule voix peut parler, en un jour, au globe entier. Les progrès approuvés de Dieu, les efforts vrais, les impulsions du cœur, la lumière des idées, peuvent soulever le monde mille fois plus tôt et plus haut qu'autrefois! Que quelques âmes soient lumineuses et possèdent véritablement le feu, elles peuvent réaliser la divine attente du Sauveur : « Je suis venu apporter le feu sur la terre; et j'attends qu'il s'allume. » La flamme, ce semble, pourrait bientôt jaillir. Qu'un des grands peuples européens vienne à s'unir, autant qu'il est possible sur la terre, dans la vraie foi de Dieu; qu'il rassemble toute la science moderne, la compare, la pénètre et la consacre

dans la lumière sacrée; mais qu'il rassemble, avant cela, les pauvres, c'est-à-dire les membres réels et substantiels de Jésus-Christ, dispersés et souffrants, qu'il établisse et organise enfin magnifiquement le culte de ces membres divins; que les bons cœurs trouvent dans ce culte la félicité de la vio.^Oue la risible et animale avidité de la race inférieure pour l'argent soit arrêtée par la pudeur, flétrie par le dégoût, réprimée par la loi, dans ses fureurs et dans ses fraudes! Que la richesse régénérée soit source, et non pas gouffre;) que le luxe homicide des joueurs et des courtisanes, et de ceux qui les suivent, suscite enfin le soulèvement efficace de tout ce qui n'a pas perdu le sens; que l'énervante sensualité soit tempérée par la passion du vrai, et surtout par le grand amour; que la paix, et non pas la guerre, soit l'honneur et la gloire des peuples; qu'en un mot, une nation chrétienne fasse son devoir, et je vois éclater la flamme, et la force du feu remplit le monde et le soulève *.

1. On verra, en lisant et en méditant le P. Gratry, que la morale, ou mieux l'hyiriène de l'âme se déduit de la définition (le l'àme : ràmc est l'image de Dieu, Tàme est une parole de Dieu.

L'àme est l'image de Dieu. Le corps est l'image de l'âme.

On a dit : « L'àme se fait son corps »; c'est un vague, I mais profond aperçu. La vérité est que(Dieu parle, et sa parole opère et constitue notre âme à son image, et par notre âme, notre corps à l'image de notre âmet)

Notre corps nous est, malheureusement, une merveille inconnue. Mais peut-être le temps approche où la sagesse "* méditera ce(clief-d'œuvre de l'art divin^I'étudiera vivant et mort, et ne laissera plus cette visible parole de Dieu uniquement en proie aux vers, aux bètes et aux couteaux grossiers de l'ignorance matérialiste.

Essayons cette étude philosophique du corps.

Nous voyons deux états du corps de l'homme, deux moments de sa vie physique : d'une part, l'état du^som- "J meil primitif dans le sein materuel^auquel répond, dans le cours de la vie, (le sommeil quotidien dans le sein de la nuit ^d'autre part, l'état de veille dans la lumière, el dans le mouvement. Dans l'un, notre corps vit; dans Lautre, il vit, perçoit, agit. Dans l'un, l'âme et le corps sont comme enveloppés; dans l'autre, ils se déploient. Dans le premier, l'homme vit sans le savoir ou le vouloir; dans le second, il vit avec conscience et liberté. J'appelle impersonnelle Çii personnelle ces deux faces ou ces deux états de la vie.

Je vois de même, en regardant mon corps, deux grandes régions, qui correspondent à ces deux états principaux. Je vois d'abord une sphère centrale, enroulée au milieu de l'homme, comme l'entant dans le sein de sa mère. Par la pensée, mettez à part la tête, les membres, et(cette robe d'un merveilleux tissu qui enveloppe tout ^ notre corps r)ce qui reste est la sphère centrale; ce que Ion en sépare est la sphère extérieure. Ces deux régions du corps sont tellement distinctes, qu'elles sont comme séparées par une muraille de pierre. Cette muraille, c'est le squelette : mais elle est percée de mille portes et de mille canaux, pour faire passage à la continuelle circulation de la vie d'une sphère à Tautre.

Mais ces deux sphères sont encore moins distinctes par le lieu, que par leurs caractères, leurs fonctions, leur signification. Elles répondent à cette radicale distinction, qui constitue le plus grand trait du plan de toute la création, et que l'on peut exprimer par ces deux mots : nature, personne. 11 y a, dans l'univers, la vie ^ impersonnelle et la vie personnelle; la vie inconsciente et non libre, et puis la vie consciente et libre. Tout commence, dans l'être créé, qui par lui-même n'est pas; tout commence par un don, un principe, une donnée gratuite, qui tient plus de l'action créatrice que de la réaction créée. (Les êtres créés n'étaient pas. Ils doivent ^ donc commencer par Dieu qui les fait être : toute la suite de la vie, dans chaque atome, chaque âme, chaque monde, chaque organisme, dans chacun de ses mouvements, commence toujours par Dieu, cause première et source première. L'action créée ne survient qu'après l'impulsion créatrice^C'est pour cela qu'il y a, dans l'ensemble de la création, la matière d'abord, inconsciente et fatalement docile, et l'esprit libre et intelligent. C'est, dis-je, à cette fondamentale et nécessaire distinction, qui est la loi première du créé, que répondent les deux sphères principales de la vie corporelle.

L'une, la sphère centrale, est la si)hère de la vie en nous, sans nous; l'autre est la sphère de la vie en nous.

PAGKS CHOISIES DU R. l\ GRA.TRY. O

par nous et avec nous. (Les fonctions propres de la sphère centrale sont soustraites à l'empire de la volonté, comme à la perception de la conscience;) les autres dépendent de notre volonté, et sont perçues par la conscience.

Mais il faut dire ici d'avance, qu'au centre de tout homme corporel se trouve le lieu de la pénétration mutuelle des deux sphères. Les fonctions propres de la sphère extérieure pénètrent dans une partie delà sphère intérieure, et viennent s'unir et se superposer aux fonctions propres de l'autre sphère.

La première des deux vies correspondant à ces deux sphères est générale, nécessaire, continue; la seconde est locale, intermittente et libre. Sans la continuité de la première, tout est mort; la seconde s'arrête et reprend sans influer directement sur la vie du tout. L'une s'exerce sous la loi du rythme et des nombres, comme la nature inanimée; l'autre suit le cours imprévu des impressions du dehors, ou des libres déterminations.

(L'une a été nommée : sphère de la vie végétative ou organique^ et l'autre, sphère de la vie animale. Nous préférons les mots de s-phère impersonnelle et de sphère personnelle^ plus clairs et plus philosophiques^)

A la première répond une fonction générale, fonction première de la vie de tout corps, celle qui en forme et en distribue la matière, et en maintient la vie. A la seconde répondent les deux autres fonctions générales, qui constituent la vie d'action et de relation.^La première s'appelle nutrition ou si l'on veut reproduction, en distinguant la reproduction intérieure {ad intra) et la reproduction au dehors {ad extra). Les deux autres se nomment perception et mouvement volontaire)^

Entrons dans le détail.

Ce que j'appelle la sphère centrale du corps, la sphère impersonnelle, renferme les organes principaux d'où dépend la première fonction, (la nutrition, ou la continuelle reproduction intérieure de la matière du corps") Mais cette fonction elle-même n'est pas localisée dans

la sphère centrale,' elle y a ses racines et ses points de départ; maisfson opération s'étend au corps entier, ^ et elle acfit incessamment sur tous les points, sans exception')

C'est ce qui n'a pas lieu pour les deux fonctions de perception et de mouvement. Il en est pour le corps comme pour Tàme. Dans Tàme, la première fonction, le principe d'où tout sort, la source génératrice, la donnée primitive, impersonnelle, de laquelle doivent sortir, comme une tige, l'intelligence et la volonté, fleur et fruit de la tige, cette sphère est plus large, sans nulle comparaison, que notre intelligence et notre volonté. L'intelligence ne met en lumière qu'une partie des données qu'elle reçoit; la volonté ne met en action qu'une partie moindre encore de ces données. De même, la fonction générale de perception sensible ne s'exerce que par une partie du corps, non par toutes, et n'atteint qu'une partie du corps. La première nourrit tout, mais la seconde ne perçoit pas tout, et la troisième ne peut pas tout mouvoir.

De sorte qu'en tout instant de ma vie, en tout point ^ de mon corps, le principe de ma vie, qui ne cesse de me reproduire et de me maintenir vivant, agit en moi et sans moi, naturellement, nécessairement, soit que je veille ou que je dorme. Quand j'étais dans le sein de ma mère, Dieu déjà ordonnait à mon cœur de battre, et à mon sang de circuler. Quand je repose dans le som-meil, mon cœur bat et mon sang circule, ma poitrine se soulève et respire, et mes entrailles élaborent sourdement, par des mouvements rhythmés, comme ceux du cœur, comme ceux de la poitrine, la matière qui doit réparer mes organes et mon sang. Pendant ce temps, toute ma sphère personnelle est endormie : la perception et le mouvement volontaire ont disparu.

Ainsi, dans la vie de mon corps, comme dans celle de mon âme, mes trois puissances sont inégales. En Dieu seul, les trois sont à la fois égales et personnelles. En moi, qui suis créé, c'est-à-dire qui ne suis pas par moi-

^ mêmej(la première est impersonnelle, dépendant beaucoup plus de Dieu, de la nature que Dieu dirige, que de moi-même.) En même temps, cette première puissance est entière : elle s'étend à tout, à toute la vie, à tous ses points et à tous ses instants. Elle est réglée comme la nature; et son gouvernement, comme le gouvernement de la nature, demeure aux mains de Dieu. Mes deux autres puissances sont personnelles, mais moindres que la première en étendue : elles ne s'étendent ni à tous mes instants ni à tous les points de ma vie. Elles sont intermittentes, libres, accidentelles.

• De plus, (dans le corps comme dans l'âme, la première fonction, celle qui est le principe des deux autres sont, dans l'âme, l'intelligence et la volonté, et dans le corps, se nomment la perception sensible et le mouvement volontaire^ Dans l'âme, la première fonction, ce sens profond qu'excite l'attrait du désirable et de l'intelligible, est comme un fond de lueurs vagues et de désirs indélibérés. Dans le corps il en est de même : et, ce qui est admirable, c'est que cette distinction est saisissable sous le scalpel.

En effet, aux deux sphères de la vie, impersonnelle et personnelle, président les deux réseaux nerveux si différents que l'on aperçoit dans le corps, et qui s'appellent Cnerfs de la vie végétative et nerfs de la vie animale) Nous les nommons nerfs de la vie personnelle.

Or, dans ces réseaux nerveux et leur constitution ana^ tomique, et leurs fonctions physiologiques, on peut lire la claire image des trois puissances de l'âme et de leur jeu.

L'un des réseaux, celui qui correspond à la première puissance, au principe des deux autres, est presque répandu dans tout le corps : plus abondant dans la sphère centrale, enveloppant ou pénétrant tout ce qui sert à la nutrition, notamment les vaisseaux, occupant seul les intestins et les organes centraux de la génération, cette(sorte de cerveau abdominal^ comme on l'a nommé quelquefois, atteint pourtant aussi beaucoup de

parties de la sphère extérieure. Il entre dans la tète, dans les muscles, dans les os. 11 s'étend donc à presque tout le corps, et son action est continue, soit que l'homme veille ou dorme, ou le veuille, ou le sache, ou l'ignore. Son action sourde, lente, nécessaire, indélébile, travaille sans interruption. C'est vraiment, par sa forme, comme par sa fonction, un fdtrc qui distille la vie, lentement, mais toujours. Tout y est si mêlé, si croisé, que lélectricité elle-même semble n'y pouvoir passer et agir qu'avec lenteur. Là, peu ou point de fibres longues, mais ces mailles serrées, de courtes fibres, très déliées, molles, grisâtres, presque imperceptibles, et toutes mêlées sur tous les points. Toute cette masse pourrait s'appeler un cerveau diffus et dormant : cerveau disséminé par l'espace, et confus par le mélange inextricable de ses parties. Sans doute ce réseau a des centres et des filets; mais les centres ou nœuds sont partout, et les filets partout.

Or, voici ce qui est admirable. C'est c{ue tous ces filets si mêlés et si déliés, ces nœuds si multiples et si frêles, ont deux fonctions et sont de deux natures.(Parmi ^ les fibres, les unes sentent et les autres meuvent; les nœuds sentent et meuvent à la fois^Mais que sont donc ces perceptions et ces mouvements? Ce sont précisément, comme pour la vie de l'àmc dans Tàme, des mouvements purement instinctifs et des perceptions sourdes. (L'autre ^ système nerveux, celui de la vie personnelle, est celui de la perception distincte et du mouvement volontaire.) Mais ici, au contraire, la perception est sourde, le mouvement est instinctif. C'est le calque précis de ce que nous trouvons dans l'àme. Dans le corps, comme dans rame, la première puissance, principe et source des deux autres, implique les deux, et ces deux autres précisément expliquent, distinguent, ce qu'implique la première dont elles procèdent. Cette concordance est si réelle que, lorsque nous avons, pour la première fois, reconnu clairement cette loi dans l'étude de notre àme, nous avons été convaincus, avant de l'avoir appris par

la science, que les nerfs de la vie impersonnelle exerçaient, implicitement et sourdement, les deux fonctions qu'exercent clairement les nerfs de la vie personnelle. Et lorsque nous avons interrogé la science, elle nous a fait voir, de nos yeux, des mouvements instinctifs provoqués par des perceptions sourdes, et l'on nous a montré les nerfs de ces mouvements instinctifs et de ces sourdes perceptions, c'est-à-dire (les fibres molrices et sensibles du grand sympathique.'*) De sorte que l'œil voit, dans le corps, l'image physique de ce que la contemplation intérieure voit dans l'âme.

Mais, en contraste avec ce grand réseau nerveux qui préside à la vie générale, sourde, instinctive, continue, voici l'autre système qui préside à la vie personnelle, à la vie des perceptions distinctes et des mouvements volontaires. Ce n'est plus un cerveau diffus et dormant, disséminé dans tout le corps, divisé en mille centres, réuni en mille filets mêlés et croisés en tous sens ; c'est un cerveau central, simple, éveillé, tout recueilli dans l'unité et déployant, depuis le sommet de l'homme jusqu'aux extrémités des membres, les longues lignes flexibles, ondoyantes, fermes et blanches de ces deux sortes de rayons nerveux. Tout ce que nous avons nommé la sphère extérieure de l'homme, tous les organes des sens, tous ceux du mouvement, toute la robe extérieure du corps en est remplie. (Qu'on se figure un corps humain revêtu d'une riche et ondoyante chevelure. Tel est le spectacle intérieur que nous offre ce système nerveux) Ses nœuds énormes remplissent la tête, et s'y arrangent symétriquement des deux côtés. Ses premiers jets viennent donner à la face, la vie et la lumière. Puis, par derrière, une admirable tresse d'une parfaite régularité descend depuis la tète jusqu'aux reins. De chacun des chaînons de la tresse partent deux paires de faisceaux nerveux, qui bientôt se dispersent et se subdivisent, pour envelopper le corps tout entier, pour former le tissu de la peau, pour porter dans les membres le sentiment et le mouvement.

Et de même que rintelligence et la volonté, ces deux facultés si distinctes, sont comme la double manifestation explicite de ceCcî'entre de l'âme, que nous avons ^ nommé le sens du désirable et de l'intelligible,) de même le système nerveux de la vie personnelle nous présente, clairement distinguées, les deux fonctions du premier système. La perception obscure et sourde est devenue perception claire et vive, et le mouvement instinctif devient mouvement volontaire et délibéré. Des racines nerveuses, distinctes, président, les unes aux sens seulement, les autres au mouvement seulement: et tandis que tout point du corps est organe de perception sourde et de mouvement instinctif, voici que (les organes des perceptions claires sont parfaitement déterminés dans l'espace, et parfaitement distincts par leurs fonctions !) voici que(les organes des mouvements sont entièrement distincts des organes de la perception) Ce sont comme deux couches à part, dans la sphère extérieure. (Cette sphère, en effet, se ^ sul)divise en deux feuillets. La plus extérieure des deux est la sphère de la perception, et la plus intérieure, est celle du mouvement) L'extrême surface, (la peau,') ce que j'appelle la robe du corps qui en enveloppe les détails et en recouvre les mystères, cette extrême surface(est le lieu et l'organe de la sensation) Sous la robe viennent les (muscles et les os, organes du mouve- "^ ment; et sous les muscles et les os, est la sphère intérieure de la vie, où sont les sourdes sensations et les mouvements instinctifs)

Telle est la distinction des trois fonctions, distinction entièrement parallèle, précisément superposable à la distinction vraie des trois fonctions de l'àme. (l)ans ^ l'àme, le sens du désirable et de Tintelligible, le principe implicite d'où tout sort, est central, continu, nécessaire; cest le fond de la vie de lame, toujours vivant en nous sans nous.)

Nos yeux voient dans la sphère centrale du corps la même chose.

136 PAGES CHOISIES DU R. P. GPvATRY

^Dans l'âme, au-dessus de ce fond obscur, vient la sphère lumineuse des idées claires, qui est comme l'auréole et l'atmosphère de Tame!) « L'esprit est l'atmosphère de lame », disait Joubert. Entre les deux, au-dessus de la sphère obscure des désirs, des instincts et des vagues lueurs, et au-dessus de la sphère lumineuse des idées, est(la sphère de la volonté!)La volonté, manifestement, est plus centrale que l'intelligence; c'est une puissance certainement plus profonde, en même temps que moins claire. C'est ce que nous voyons de nos yeux se répéter dans notre corps.

C'est ainsi que(la distinction des trois puissances de l'âme est physiquement représentée dans notre corps-) nous allons aussi voir comment leur union et leur mutuelle pénétration s'y expriment non moins clairement.

Ce qui précède n'est qu'une première comparaison de l'âme, de ses facultés et fonctions, avec le corps et ses fonctions et ses organes. C'est un premier coup d'œil jeté sur les traits les plus visibles du parallèle. Je ne puis douter que la science n'entre un jour dans les derniers détails de ce rapprochement.

Nous même, nous essayerons d'aller plus loin.

Et d'abord, voici un autre point fondamental de la comparaison, qui nous a longtemps arrêté par sa difficulté, mais qui, devenu clair, jette un grand jour sur un côté de l'âme trop peu connu jusqu'à présent.

Lorsque saint Augustin, Bossuet, et beaucoup d'autres, comparaient l'âme à la Sainte Trinité^ ils disaient : l'âme est, elle se connaît, elle aime et cette connaissance et cet être. Essence, ou principe producteur, connaissance et amour, ce sont là, disent beaucoup de docteurs, les trois termes fondamentaux de la Trinité créée que nous sommes. Mais d'abord, ceci briserait le parallèle que nous cherchons à établir; car, en Dieu, dit la Théologie, ce n'est pas l'essence ou la nature divine, c'est le Père qui engendre.

Mais, en outre, dans ces trois termes ainsi posés, où

est la volonté? La volonté est-elle la même chose que l'amour?

Ce serait, ce nie semble, forcer les choses que de faire l'amour et la volonté synonymes. Sans doute ces deux termes se tiennent; d'abord parce que dans Fàme tout se tient, et puis parce que l'amour proprement dit vient de la volonté. Il faut distinguer en effet deux sortes d"amour, l'amour instinctif et Tamour libre, l'attrait du désirable et le choix volontaire des objets désirés. Ce dernier seul mérite le nom d"amour. Le désir et l'amour sont deux choses. Le désir ne procède pas de la connaissance, mais l'amour en procède. L'amour libre procède du désir et de la connaissance, il tient des deux; c'est le désir choisi. C'est ce qu'a vu saint Thomas d'Aquin quand il distingue dans l'àme les trois termes.

Au lieu de dire simplement : Principe, intelligence et volonté, saint Thomas voit plus loin ; il dit : Principe du Verbe et de l'amour; et puis intelligence, développée en Verbe, et puis enfin volonté, développée en amour. Qu'est-ce à dire, sinon que l'intelligence et la volonté ne sont que le commencement, la faculté, la possibilité de la seconde ou troisième puissance, et que ces commencements doivent être poussés à bout, pour foi mer l'image vraie de la Sainte Trinité?

Or, selon nous, cette précision est admirable; car c'est seulement quand les puissances sont réellement développées qu'elles se ramènent vraiment à l'unité, et que la foi fondamentale est accomplie : Unum sint.

De même, dans cette autre image de la Trinité incréée, image formée par la pluralité des personnes humaines, les personnes sont de même nature, mais ne sont pas encore réellement une même vie. Le Christ a dit : Vnum sint! « Qu'ils soient un! » Il ne pouvait pas encore dire : Ils sont un. Ce n'est que lorsque les personnes humaines seront vraiment développées en Dieu et dans l'amour, que l'on pourra dire : « Ils n'ont plus qu'un cœur et qu'une àme. » Alors seulement l'image sera ce qu'elle

peut être, union réelle dans la pluralité. Ainsi des trois fonctions, dans l'âme et dans le corps : plus elles sont développées, vivantes, poussées à terme, plus elles sont une même vie.

Que si nous interrogeons sur ce point notre corps, si nous cherchons à connaître l'âme par son image, nous voyons dans les nerfs, appelés nerfs de la volonté, et puis, dans les os et les muscles, organes des mouvements volontaires, nous voyons clairement les instruments et comme "la signature de la volonté. Mais pouvons-nous dire en même temps que là se trouvent l'instrument et la signature de l'amour? Si quelque chose, sur ce point, est donné par le commun, et par l'expérience personnelle, c'est que l'organe, ou la signature corporelle de l'amour, c'est le cœur. Le genre humain, et toutes les langues, mettent dans la tête lïntelligence, et dans le cœur l'amour. Cœur et amour sont partout synonymes, comme les mots tête et intelligence le sont aussi.

Voyons donc ce qu'est le cœur dans notre corps. La connaissance du cœur physique jettera quelque jour sur le cœur de notre âme, en même temps qu'elle nous montrera le lieu de la pénétration mutuelle des trois fonctions.

Le cœur n'est-il pas le milieu, le centre, l'unité, le résumé du corps, le foyer où vient retentir et se recueillir toute sa vie? En quel autre point du corps toutes ses forces et ses richesses se trouvent-elles aussi concentrées? Le cœur appartient-il exclusivement à la vie personnelle, ou bien exclusivement à l'autre? Non, il tient évidemment des deux. Et d'abord le cœur est un muscle, un muscle tissu de fibres striées et motrices, fibres qui sont toujours du ressort de la vie volontaire. Le cœur est abondamment pénétré des nerfs de la vie personnelle, de mouvement, de perception. Il tient donc de la sphère extérieure ou de la vie qui est en nous par nous. Mais, d'un autre côté, le cœur renferme tout autant de nerfs de la vie impersonnelle, de la vie des

désirs, des instincts, des perceptions sourdes. De sorte que le seul aspect anatomique du cœur nous montre qu'il renferme le tout ; il doit vivre et de sentiments sourds, et de claires perceptions, et de mouvements instinctifs, et de mouvements libres. Et d'ailleurs, qu'est-ce que le sang, dont il est le principe ou la source, je veux dire le moteur et le propagateur? et enfin de quelle nature est le mouvement du cœur, et le mouvement du sang?

Le sang, cette chair coulante, c'est notre vie. Le sang est comme le produi-t et le fruit de l'organisme entier. Il n'est point seulement la sève; il n'est point cette lymphe, qui monte de la racine, et vient de la terre et de l'eau, il est au corps ce que le vin est à la vigne. Le sang est, dans notre corps, ce que sont, dans notre esprit, non pas les matériaux de la mémoire, mais les idées. Le sang, terme des opérations de la vie, est aussi le principe vivificateur qui l'entretient et la continue. Chacun des battements du cœur projetant le sang, provoque du cerveau une réponse, une sorte d'influx électrique, et cette provocation et cette réponse, qui se supi>osent et qui s'appellent, constituent la pérennité de la vie. Et non seulement le cœur provoque la tète et en appelle l'activité, mais il va réveiller aussi, à chaque instant, chaque point du corps, même les os, et il excite et vivifie le tout par l'atmosphère vitale de ses globules, par l'oxygène, Lélectricité, la chaleur, que porte cette atmosphère. Les gloljules sont des organes vivants, des agents, des courriers, des ouvriers, des porteurs d'oxygène, mais nullement des matériaux. Ils traversent tous les organes, ils circulent dans les vaisseaux les plus déliés, mais ils n'y restent point. Jamais un seul ne s'arrête un instant, et ne se fixe dans un tissu, n'étant pas matière à tissu, ni élément d'organe. Chacun de ces globules est lui-même un organe distinct. Ils roulent dans nos artères, comme des navires sur un canal ; ils roulent au milieu de la sève et au milieu des matériaux. Ils les stimulent, et ils provoquent aussi l'organe

à recevoir ces matériaux. Chacun d'eux va porter sur un point son étincelle; puis ils reviennent éteints; ils rentrent fatigués, dans le cœur, qui les reprend, les relève vers la vie, les pousse jusqu'au contact du principe vivificateur, qui, du dehors, couve notre vie, et la nourrit de sa perpétuelle inspiration. Puis le cœur les reçoit encore et les renvoie vers tous les points du corps, pour y porter encore une fois leur étincelle, et les dons nouveaux de la vie.

Les globules sont des organes mobiles : tous les autres organes sont en place et demeurent; eux seuls circulent. Organes libres et détachés qui vont et viennent; ce sont les propres représentants du mouvement à l'intérieur.

Mais quel est ce mouvement? Qu'est-ce que le cœur en tant qu'organe moteur? Certes, ce mouvement est principalement instinctif. Il est d'abord en nous sans nous. Il est continuel et nécessaire. Il persévère dans le sommeil, et y reprend le calme et la régularité de son rythme. Mais le mouvement du cœur n'est-il donc en rien soumis à notre volonté? On ne le saurait dire. D'abord, nous l'avons déjà vu, le cœur reçoit les deux espèces de nerfs, et les nerfs de l'instinct et les nerfs de la volonté. Et la science cite des exemples d'hommes, qui, par leur volonté, arrêtaient le battement de leur cœur. L'un d'eux, en abusant ainsi de sa force contre son cœur, l'a par trop longtemps comprimé, et son cœur a cessé de battre.

Cependant notre cœur est bien moins gouverné par nos volontés actuelles, que par nos amours libres. Un acte de volonté passe vite, et ne fait qu'effleurer; mais un amour est un état, une habitude, qui s'établit et qui pénètre. Un amour libre est une volonté qui continue, qui procède librement et de l'instinct et de l'intelligence. C'est un réseau de tout l'homme, c'est l'homme entier recueilli sur un point; tous les rayons convergent en cet unique foyer. Tout est d'accord : lattrait, le sentiment, l'instinct, l'intelligence, la volonté.

î]l tout cela retentit au cœur, ensemble et en même temps, pour lui donner un rythme qui tient de toutes <('s influences. Non, la passion instinctive toute seule iir fait pas battre notre cœur du même rythme que la [fission délibérée, voulue et acceptée. Et la passion \()uluc et acceptée, malgré rintclligcnce et la raison, ne J.iit point battre notre cœur du même rythme que l'amour libre, raisonnable, intellectuel et cordial. Surveillez votre cœur, et saisissez l'instant oîi il consent à un attrait, à un amour et à un enthousiasme : quel mouvement et quel rythme nouveau! Parfois, en ce moment, sa vitesse est doublée. Jugez si des battements de cœur, gênés par la conscience, peuvent avoir la même harmonie, le même élan, la même ampleur, la même dilatation, que ceux qui cherchent le jour et la lumière, et l'œil de la raison, et le regard de Dieu. Voyez encore si le rythme du cœur n'est pas en quelque proportion avec son objet môme. Le cœur, le cœur physique, se meut-il de la même manière sous l'amour passionné, languissant, qui se termine à un seul être humain, et sous l'amour désintéressé, vigoureux et divin qui, dans l'étincelante lumière de la pleine vérité, dans la connaissance de la vie, de la mort, de la beauté de Dieu, de la beauté des âmes, se consacre avec transport et avec larmes à l'entier sacrifice pour l'objet véritable et suprême de l'amour, Dieu, et les âmes qui souffrent? Oh! non. Tous ces mouvements sont certainement et nécessairement différents. Et si un ange tenait la main sur notre cœur, il lirait dans ses pulsations corporelles toute notre Ame; il y lirait l'amour ou l'absence de l'amour; la nature de l'amour, son objet, et les proportions de lumière, de liberté, de désintéressement, d'enthousiasme ou d'emportement, de chaleur d'àme ou de chaleur de sang qui le composent.

Ainsi le cœur est bien l'organe corporel de l'amour, pendant que tous les autres muscles à fibres striées forment, avec les os et les nerfs moteurs, l'instrument de la volonté. Et ces deux or

l'amour et la volonté. Les deux ont la même base, le même tissu : fibres striées. Mais le muscle du cœur est plus fort que tout autre muscle, comme l'amour est plus fort que la volonté. L'un et l'autre sont des organes de mouvement : l'un, organe de mouvement continu, quoique volontaire aussi comme l'amour; et l'autre, organe de mouvement intermittent, comme est la volonté. L'un est organe du mouvement à l'intérieur, d'un mouvement qui nourrit et vivifie tout l'homme comme l'amour; l'autre est surtout l'organe du mouvement à l'extérieur, de ce mouvement qui travaille et qui lutte, qui se transporte et cherche son objet, comme fait la volonté.

Enfin le cœur est l'organe du mouvement rentrant dans la nutrition, ou de la nutrition en mouvement; il est l'organe de la troisième fonction rentrant, avec la seconde, dans la première, pour achever le cercle de la vie et en constituer l'uni té.

Ce que je dis du cœur, ne faut-il pas le dire aussi d(^ la poitrine entière, sphère du cœur, dont le cœur est le centre? La poitrine est vraiment le lieu de l'unité des trois fonctions, tournées en habitude et vivant en pénétration mutuelle. J'y vois la nutrition et le mouvement à leur plus haute puissance, et pleinement unis. J'y vois la perception profonde, continue, étendue à tout. J'y vois les trois en un. En Dieu, il n'y a pas, d'un côté, des personnes distinctes, et, au centre, une sphère où s'unissent les trois distinctions. Les trois sont pleinement unis, partout, toujours, ainsi que pleinement distincts. Il n'en est pas ainsi dans l'âme, ni surtout dans le corps. Les racines des trois fonctions, leurs centres propres, leurs commencements, sont encore séparés et distincts du centre commun ; mais leur terme,: leur plein développement, les met en un. Dans le corps,' la nutrition n'est qu'à l'état préparatoire, et de commencement dans l'estomac et les entrailles. Où se continue t-elle surtout? Dans les poumons, dans l'acte qui vivifît le sang, au moment de cette nutrition supérieure

continue où Tair. véritable aliment de la vie {palulum vUœ), descend en nous. Où est son terme réel, la fin, l'accomplissement de la fonction? Évidemment elle s'accomplit au moment précis où le sang, c'est-à-dire la vie, envoyé par le cœur, arrive, dans l'intimité des organes, à tous les points du corps. Voilà le terme, la plénitude de la fonction.

Mais ne voit-on pas là l'identité de la première et de la troisième fonction? Le battement du cœur, et la circulation du sang, le va-et-vient du sang tantôt rouge, tantôt noir, à travers le cœur et par sa force, venant et revenant des poumons et de l'air à tous les points du corps : cela même, n'est-ce pas la nutrition en mouvement, le mouvement devenu nutrition?

Là seulement est la nutrition continue, car l'estomac ne la prépare, ne la commence que d'une manière intermittente; l'estomac ne digère pas toujours, mais le sang, poussé par le cœur, va toujours, et il nourrit incessamment.

Mais, en même temps, le mouvement est ici à sa plus haute puissance. D'abord le cœur est, sans comparaison, >^ le plus puissant de tous les muscles : ce qu'il soulève est inconcevable. La force réunie de tous nos membres est peut-être inférieure à sa force. Et de plus, son mouvement est continu, et il est intérieur. Là se trouve donc à la fois le mouvement à l'intérieur, le mouvement dans sa plus grande force et le mouvement continu.

Mais que dire de la perception? Là est encore le lieu, l'organe de la perception continue et totale; perception générale de la vie telle qu'elle est en nous. La percep lion, par les sens externes, nous fait connaître, par intermittence, l'accident du dehors; mais la perception intérieure des états de la vie ne vient pas des organes extérieurs des sens : la faiblesse ou la force, la plénitude ou l'épuisement, et mille détails de la vie intérieure que la plupart des hommes n'observent pas assez, voilà ce que mon àmc per(;oit continuellement par le cœur, les poumons et les nerfs perceptifs qui s'y rendent;

c'est la perception continue, à l'intérieur, de l'état total de la vie. L'autre, c'est la perception externe, intermittente, des impressions qui surviennent du dehors.

Ce n'est pas tout. Dans l'âme, l'intelligence est poussée à bout quand elle est développée en verbe, c'est-à-dire en connaissance claire et exprimable, mais surtout quand la connaissance ne s'est pas stérilement arrêtée en elle-même, mais tourne à l'acte et à l'amour. ^La pensée reparaît plus belle, plus grande, quand elle revient du cœur. Et c'est alors qu'elle s'exprime et se communique^Voici : de même que, dans le corps, c'est la poitrine qui donne la voix, la force d'expression de ce que l'âme perçoit; c'est elle qui chante lorsque l'âme sent en sa poitrine la paix, la joie et la plénitude de la vie.

Il est donc manifeste que la poitrine est bien le siège de l'unité des trois fonctions, poussées à terme, s'exerçant à l'intérieur, et vivant à létat continu. Et le cœur est le lieu de l'amour; et l'amour, qui procède, dans la liberté, et de l'instinct et de l'intelligence, est bien le tout de l'âme, la vie entière développée, les trois en un, distincts, unis, et agissant ensemble continûment. C'est ce qu'exprime visiblement le cœur physique, par sa constitution anatomique et par sa vie physiologique, opérant à la fois les trois ensemble, nutrition, perception, mouvement, bien distincts, bien unis, bien continus, bien étendus au corps entier. (Le cœur n'est-il pas ainsi le tout du corps, comme l'amour est le tout de l'âme?) Seulement, il faut bien comprendre qu'un second point de vue se superpose à celui-ci : c'est que, si le mouvement est là dans sa plus grande force et s'étendant au corps entier, il n'y est pas dans sa plus grande liberté ; que si la perception y est à l'état continu, et dans sa plus grande étendue, elle n'y est pas dans sa plus grande clarté. C'est que, le troisième terme, poussé à bout, c'est-à-dire n'étant plus seulement volonté, mais amour, est mixte, et il est à la fois personnel et impersonnel, à la fois inspiré, libre et clair : l'inspiration

impétueuse et forte, porte et enveloppe, sans les détruire, la clarté et la liberté.

Mais ce qui jette un plus grand jour sur ces idées, l'est l'étude du système nerveux interrogé sur ce point do vue. Nous avons distintrué. dans l'unité générale des nerfs, deux systèmes nerveux, système de la vie impersonnelle [grand sympathique) et système de la vie personii'lle [cérébro-spinal). Le premier, par ses fibres grises, molles, mêlées, imperceptibles, préside aux sensations --ourdes dont l'esprit ne s'aporçoit pas, et aux mouvements instinctifs que la volonté n'opère pas. Le second, \y.\v ses fibres blanches, fermes, larges, saillantes, distinctes et toujours séparables en fibres motrices et sensitives, préside, par celles-ci, aux perceptions claires que l'esprit perçoit; et par les autres, aux mouvements précis qu'opère la volonté.

Voilà bien, dans le corps, la signature de ces trois choses : 1^ le principe producteur qui implique tout; 2'' l'intelligence qui perçoit clairement; 3° la volonté qui opère librement. Mais qu'est-ce qui répond à l'amour, à ce fruit double, dans la volonté, de l'intelligence qui choisit, et de l'instinct qui pousse? Qu'est-ce qui représente plus particulièrement l'amour, le terme de la vie, et l'unité du tout, et la pénétration mutuelle des trois fonctions? Le voici :

Il y a, dans notre corps, un nerf singulier c[ui. selon quelques-uns, forme comme un troisième système à part; qui est parfois nommé le lien, et qu'on appelle aussi le petit sympathique. Ce nerf tient à la fois des deux systèmes, celui de la vie personnelle et celui de la vie impersonnelle. Il tient du premier, car il a son origine dans le crâne, en ce point qui a été nommé « le nœud vital »; et il constitue la dixième paire des nerfs crâniens. Mais il tient du second, en ce que, dans ses terminaisons, il affecte la forme ganglionnaire et semlile devenir comme partie, du grand sympathique. « Par leur origine, dit un anatomiste, par leur structure, par la direction de leurs branches, l'aspect, l'intrication et

FACES CHOISIES DU a. p. cnArâv. 10

la terminaison de leurs rameaux, par l'ensemble de leurs caractères anatomiques en un mot, les pneumogastriques offrent la plus remarquable analogie avec les nerfs ganglionnaires, dont ils ont été considérés, avec raison, comme une partie surajoutée et complémentaire. » Voici donc un nerf singulier qui fait, en quelque sorte, partie des deux systèmes, et forme le lien des deux.

D'un côté, à son origine, il est nerf de perception claire et de mouvement volontaire; de l'autre, il a la forme des nerfs à perception sourde et à mouvement instinctif. Voilà donc, en ce nerf, les trois fonctions unies.

D'un autre point de vue encore, il représente l'union des trois : c'est que, plus qu'aucun autre nerf de la vie personnelle, il s'anastomose partout, de mille manières, avec les nerfs du crâne, avec ceux de la moelle, avec ceux du grand sympathique. De plus, il est évidemment le lien vivant de ce que Bordeu nomme le trépied vital. « Le cerveau, dit Bordeu, le cœur, l'estomac sont donc le trépied de la vie : par leur union et par leur concert merveilleux, ils pourvoient à la vie de chaque partie et de chaque fonction; ils sont enfin les trois principaux centres d'où partent le sentiment et le mouvement, et où ils reviennent après avoir circulé : car la santé ne se soutient que par la circulation constante. » Mais quel est le vrai lien de ces trois centres, et le conducteur électrique qui les ramène à l'unité? C'est le nerf petit sympathique, que nous voulons ici nommer le lien, le véritable nœud vital.

Le nerf grand sympathique pénètre ces trois centres pour les nourrir : le petit sympathique les pénètre pour les unir. Le nerf grand sympathique est un conducteur lent, et d'ailleurs sourd, et sans libre mouvement; le petit sympathique est, au contraire, un conducteur instantané, qui d'ailleurs sent et n\eut : c'est par lui que circulent à l'intérieur, dans tout l'ensemble, comme le demande Bordeu, le sentiment et le mouvement.

Ce nerf est donc vraiment, par sa fonction, le nerf de Fiinité vitale, le nerf de la pénétration mutuelle des trois fonctions. Mais en même temps quel est son propre lieu? Son lieu, c'est la poitrine. Sans doute il part du crâne; sans doute il s'étend jusqu'à l'estomac et jusqu'au foie; mais c'est à la poitrine qu'il s'établit; « c'est là qu'il règne, qu'il développe ses plexus les plus abondants. »

Il en forme au larynx, et c'est lui qui donne à la voix

le sentiment et le mouvement. C'est lui qui parle, qui

chante; qui, touchant à la fois le cœur, le cerveau, les

entrailles, transmet dans la parole et dans le chant, la

^lumière de l'idée et la chaleur du sentiment.)

Il remplit les poumons de ses plexus, et les anime pour la parole et pour le chant. C'est lui qui, avant que d'autres nerfs ne dilatent la poitrine par le dehors, gonfle et dilate au dedans les poumons, pour respirer volontairement, pour soupirer.

Au cœur, il se répand en même temps que le grand sympathique. Il enveloppe et il pénètre le cœur entier. On ôterait au cœur ses fibres musculaires, qu'il resterait un cœur nerveux, constitué par les filets de ce nerf cordial, mêlés à ceux du grand sympathique.

Mais là, s'il n'est pas seul, c'est lui pourtant qui règne. Je ne dis pas que son pouvoir ne puisse jamais être renversé, ou entraîné; mais enfin c'est lui qui tient les rênes : et, chose admirable, il règne comme modérateur. Ce n'est pas lui qui surexcite le cœur : il le contient, le maintient, le tempère. Si on le paralyse, les battements du cœur prennent aussitôt une vitesse double. Si la paralysie est enlevée, le mouvement du cœur reprend sa régularité. N'est-ce pas là la fonction la plus ordinaire de l'intelligence et de la volonté sur 1<^ désir"?(Le désir nous emporte sans mesure; la raison et la volonté interviennent et le règlent, et ce désir délibéré, accepté et réglé, mêlé d'intelligence et de liberté, c'est ramour)Telle est l'action physique, ordinaire, continue, du petit sympathique sur le ca^ur. 11 accumule au cœur

ses fibres sensitives et ses fibres motrices, pour y représenter riiitelligence et la volonté. Et comment une idée, un regard, une volonté, un élan d'âme, agissent-ils instantanément sur mon cœur, soit pour le faire bondir, soit pour le réprimer, soit pour varier son rythme de mille manières, si ce n'est parla transmission électrique de ma pensée et de ma volonté, par les fibres maîtresses du cœur, par les filets du petit sympathique?

Ainsi, ce nerf central, ce lien des nerfs et des fonctions, ce nerf de la poitrine, ce nerf du cœur, est à la fois le véritable nœud vital et la signature de l'amour.

La poitrine, les poumons et le cœur sont le vrai lien de la troisième fonction pleinement développée, rentrant dans la première et y ramenant la seconde. C'est le lieu du mouvement dans sa plus grande force et dans sa continuité : c'est le centre où le mouvement constitue, non plus seulement la manifestation de la vie au dehors, mais la pérennité de la vie au dedans. C'est le sanctuaire où la vie, en un instant indivisible, prenant le pain qui survient du dehors, le transforme, et dit : Ceci est mon sang.

(La poitrine, les poumons, le cœur, leur mouvement et leur respiration, sont le lieu propre et la propre sphère de l'amour, l'organe et la signature de l'amour -^et nous admirons comment saint Thomas d'Aquin, prévenant l'analyse scientifique, affirmait « que la respiration et le mouvement des artères et du cœur, avaient reçu le nom d'esprit) et que dès lors, autant que le divin peut être signifié par l'humain, l'amour divin lui-même s'appelait avec raison V Esprit ».

De sorte que, dans la vie de notre âme, voici quels seraient les trois termes. D'abord le principe d'où tout sort, et qui implique les semences de l'intelligence et de l'amour; en second lieu l'intelligence, mais l'intelligence développée en lumière et appelée Verbe par saint Thomas : « Processio Verbi secundum intellectiim. » Le troisième serait, non pas seulement la volonté, mais, comme s'exprime le saint docteur : la volonté déve-

loppée en amour : « Proccssio amoris secundtim vohmtatem. > C'est l'amour qui, dans la Trinité créée, répond clairement au troisième terme de la Trinité incréée. En Dieu, la volonté est identique à l'amour, et l'amour identique à l'essence. 11 n'en est pas ainsi dans l'homme, la volonté est très différente de l'amour, et encore plus de l'essence de l'ame. La volonté, dans l'homme, n'est que le commencement de la troisième puissance, laquelle n'est pleinement développée que lorsqu'elle a établi(ramour libre, procédant à la fois du désir et de la connaissance^

Dans le corps, image visible de l'âme, les trois termes seraient, s'il s'agit des fonctions : la production, qui se distingue en production intérieure, nutrition, et en production du dehors, génération; puis la fonction générale de perccptifin; puis la fonction générale du mouvement. Mais le mouvement est double; il y a le mouvement au dehors, celui des membres : mouvement volontaire, intermittent et libre, qui procède surtout de la perception, et réagit vers ce qu'elle présente au dehors. Puis il y a le mouvement intérieur, celui du cœur, en partie involontaire, nécessaire, continu, en partie volontaire et perçu. Ce dernier s'appuie librement sur l'autre, qui est sa base, et y ajoute soit des actes intermittents, soit un rythme habituel.

S'il s'agit des organes, le premier terme, pris à part, et dans son commencement, occupe l'intérieur du squelette au-dessous du diaphragme : il se compose des glandes, des entrailles, de l'estomac surtout; là sont les racines productrices de toutes les sèves du corps.

Le second terme est représenté par la surface entière du corps : la peau, tous les organes des sens, les deux hémisphères cérébraux, les nerfs de perception, toutes les racines extérieures (postérieures) de la moelle.

Le troisième terme, pris à part, et dans son commencement, est représenté par les muscles, les os, les membres, les nerfs du mouvement, toutes les racines intérieures (antérieures) de la moelle.

C'est ainsi que se localisent dans le corps les trois puissances considérées comme distinctes, et dans leur origine. Quant au lieu de leur union la plus intime, et de leur mutuelle pénétration, je le trouve dans la partie centrale, au-dessus du diaphragme, dans la poitrine.

Ainsi, dans la sphère centrale inférieure, l'ensemble des organes et des fonctions qui reçoivent immédiatement la vie survenant du dehors, représente le principe producteur, la racine. L'ensemble des organes et des fonctions qui perçoivent la vie, représente la première fleur de cette racine. En même temps, l'ensemble des organes et des fonctions qui réagissent avec choix et intermittence, par le mouvement volontaire, vers l'objet de la perception extérieure et intermittente, constitue le bouton du fruit, encore impliqué dans la fleur. L'ensemble des organes et des fonctions de la sphère centrale supérieure, où le cercle de la vie s'achève, où le mouvement, dans sa plus grande force, est continu, intérieur, étendu au corps tout entier, où la troisième fonction entre dans la nutrition et y ramène la seconde, ce centre est le vrai fruit de la racine entière. C'est le troisième terme accompli.

Voici d'ailleurs une donnée scientifique dont il est impossible de ne pas tenir compte, dans l'étude philosophique des trois termes de cette Trinité matérielle et créée qui est le corps humain. On y voit bien la distinction de ce que nous venons d'appeler la racine, la fleur et le fruit.

La science, dans son incroyable persévérance et son inconcevable curiosité, a découvert comment se développe, d'heure en heure, le corps de l'homme dans le sein maternel. Que l'on se représente la terre aux premiers jours de la Genèse, lorsque l'Écriture sainte nous dit qu'elle était vide et vaine. Qu'on se représente cette même terre réduite à la grosseur d'un grain de sable. Telle est la base non fécondée du corps humain. Mais la sainte Écriture ajoute : « L'Esprit de Dieu était porté sur la face des eaux. » De même pour ce petit globe d'où

LE CORPS loi

va sortir un homme. Il vient une heure où le souffle du Créateur se porte sur ses eaux. Et de même que, pour notre globe terrestre, il vint un jour où Dieu fit choix d'un point pour y créer l'homme tout à coup, de même il est un instant sinprulier où le germe endormi est comme frappé d'une secousse électrique qui lui ordonne de vivre. Aussitôt sur un point de la surface du petit globe, paraît une tache. Cette petite tache, c'est le commencement du corps de l'homme; c'est le germe. Mais à mesure que le germe grandit, qu'aperçoit-on? (On voit qu'il s'y développe trois feuillets, l'un au fond, Tautre à la surface, puis un troisième entre les deux\)Or, au centre du plus profond des feuillets, on voit paraître les premiers rudiments des entrailles et des glandes, c'est-à-dire les organes de la vie de nutrition, ou purement impersonnelle. Au centre de la couche supérieure, on voit se développer les parties centrales du système nerveux cérébro-spinal, les os, les muscles, c'est-à-dire les organes de la vie personnelle. Enfin, entre ces deux feuillets, on voit, dans une couche spéciale, se développer à la circonférence de la couche, des vaisseaux, et au centre le cœur. (Le premier de ces trois ^ feuillets est appelé feuillet vëgétatif^ip^rce qu'il correspond aux organes de la vie de nutrition ou de végétation, celle que nous avons nommée impersonnelle. (Le *^ second feuillet est nommé feuillet animal,) parce qu'il correspond aux organes de la vie propre à l'animal, et à la vie que, dans l'homme, nous avons nommée personnelle. (Le troisième feuillet est simplement nommé ^ feuillet intermédiaire\et selon nous, il correspond à ce troisième terme de la vie, qui est l'union ou la mutuelle pénétration des deux autres.

.1 avoue qu'en présence de cette grande donnée scientilique.j'ai été bien souvent saisi d'admiration. Et je crois cette admiration bien plus philosophique que le froid dédain des esprits qui, en présence des merveilles du corps humain, prennent pour devise le « NU admirari » dllorace!

Serait-il donc possible, me disais-je, que l'homme voie de ses yeux, dans la création de chaque homme, dans le premier instant de la vie de nos corps, la réalisation actuelle des paroles de la sainte Écriture décrivant la première création du genre humain? Dieu prend un peu de limon terrestre, un peu de terre et d'eau, une image en petit de ce globe primitif que son esprit a fécondé, puis il communique tout à coup à ce germe le souffle de vie, et il dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance », et aussitôt un vestige de la sainte Trinité apparaît sur le point du globe qu'a touché l'étincelle. La triple distinction se pose dans l'unité de cette vie qui commence. On voit, du premier coup, le trépied de la vie. Et les trois centres fondamentaux apparaissent et tendent à s'élever sur la surface apparente du petit globe, dans l'ordre et la situation où ils se trouvent dans l'homme debout. Il semble que la voix créatrice dise à cet atome, qui devaient l'homme quand Dieu l'appelle, il semble que cette voix lui dise : « Toi dont je sais le nom, je te crée au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ^ »

Peut-être nous voyons mal, mais certainement nous n'admirons pas trop. Si le prodige n'est pas ce que nous croyons voir, sans doute il est plus grand.

1. De cette définition du corps : « Le corps est l'image de l'âme, l'àme étant l'image de Dieu », le P. Gratry déduit une hygiène physique, tout comme de la définition de l'âme il déduit une Ingiène morale, psychologique et intellectuelle. Mais, là aussi, ifmériterait d'être continué. Il n'a fait que poser des jalons, des pierres d'attente pour la science future.

Christus, heri, hodie. ipso et in sîecula.

Aimez-vous Dieu? Croyez-vous que Dieu, notre Père tout-puissant, nous regarde tous en tout temps, et couve Fhumanité, selon les livres saints, comme un aigle son nid d'aiglons? le croyez-vous?

Vous avez vu dans l'œuvre de la création, comme de vos yeux, Dieu descendre sur un point du sol, y déposer le premier d'entre nous, Fclever lui-même dans son sein, et le nourrir lui seul. Après cela, quoi quil arrive, serez-vous incrédule?

Regardez de plus près, maintenant, et voyez ce qui s'est passé, dans cet immense progrès de la création, qui produit l'homme, et qui introduit ainsi, dans le monde inerte et muet, un esprit libre et raisonnaljle. Voici ce qui s'est fait :

Dieu a élevé les choses d'un degré, et les a rapprochées de lui d'un degré.

Or, sachez que l'iiistoire de la création se résume en ce mot que le Christ a dit de lui-même, et qu'en un sens la création a pu dire dès son premier jour : e Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Voici l'explication. Écoutez-la :

Nous voyons de nos yeux, la science croit voir, au

ciel, des flocons de neige sidérale, germes des mondes, monter, de degrés en degrés, vers la forme d'un monde habitable.

En tout cas, notre terre a monté ainsi. Elle est sortie du nuage primitif, elle est sortie du feu, de l'eau, pour offrir une base ferme à la vie.

Il n'y avait alors que la matière inerte; et il fallait l'intervention nouvelle de la toute-puissance créatrice pour déposer, sur l'aride rocher, le premier germe végétal.

Qu'était cette création nouvelle? Qu'était le règne végétal? C'était une seconde nature, superposée à la nature première, prenant un corps dans la matière inerte, et s'enveloppant dans l'ancienne création. Une herbe, une fleur, un chêne, tous les êtres vivants de cet ordre, sont une nature nouvelle dans l'ancienne, et deux natures en un.

Alors la création vivait, mais immobile et insensible. Dieu rélève encore d'un degré.

Il envoie à la terre un don nouveau, la race des êtres capables de se mouvoir et de se sentir. Quelle merveille ! 11 enveloppe aussi ces germes nouveaux, et leur donne corps dans la création précédente. Ces êtres portent un corps terrestre, minéral, et une vie végétale, que pénètre et domine la vie nouvelle, la vie sensible, mobile et animée. Chacun de ces êtres nouveaux renferment aussi, dans son unité, deux natures, l'animale et la végétale, cette dernière impliquant elle-même la nature minérale.

Mais la nature doit monter plus haut.

Par un dernier élan de la création, Dieu, renfermant dans le corps humain toutes les créations précédentes et tous les degrés de la vie. Dieu unit tout le monde inférieur et muet à l'être nouveau, capable, comme Dieu, de liberté, de connaissance, de parole et d'amour. Et la nature humaine, image de Dieu, prend corps au sein de la création précédente, et pénètre tout ce qui est, d'une vie absolument nouvelle.

Corps animal, âme raisonnable et libre, deux natures en un seul, c'est l'homme.

Voilà le sommet de la création,(La création ne va pas au delà de l'intelligence et de l'amour.

Au-dessus il n'y a plus que Dieu^

Or, Dieu a voulu élever la création jusqu'à lui-même. Il lui a dit : a Montez maintenant jusqu'à moi. Montez à Dieu. »

En ce moment suprême, dont Iheure était fixée par lui dans le temps, comme il avait fixé dans l'espace et le temps, l'heure et le lieu de la venue du premier homme, en ce moment, Dieu prend en main la création entière, c'est-à-dire l'homme, et par l'homme tout le reste; et, comme il avait uni d'abord le minéral inerte à la force vêgétatrice, puis cette nature vivante, mais immobile et insensible, aux serviteurs animés de l'homme; puis cette nature animée, mais muette, esclave, aveugle, à l'homme intelligent et libre, ainsi. Dieu, par une surnaturelle merveille, prend l'homme et l'unit à lui-même pour terminer le cercle, dit saint Thomas d'Aquin, et ramener à lui ce qui venait de lui.^Dieu prend notre nature finie, l'unit à l'infini, malgré l'abîme des deux natures. Un être nouveau, visible sur la terre, porte dans l'unité de sa personne deux natures que sépare l'infini, la divine et l'humaine; et cet être se nomme Dieu avec nous, l'Homme-Dieu. Et sa personne est Dieu, comme l'homme est homme!)

Voilà l'idée de l'Incarnation.

En quoi cela froisse-t-il votre raison? La science et la philosophie ont-elles à dire un mot contre la possibilité de ce grand dogme? La science et la philosophie, qui s'endorment si facilement pour accepter le panthéisme, lequel nous dit que tout est Dieu, ne peuvent-elles s'éveiller et dire : voici le vrai; tout n'est pas Dieu; mais tout peut être uni à Dieu, et Dieu peut s'incarner dans Ihomme, comme il avait incarné l'àme humaine dans la création précédente.

Pourquoi l'a-t-il voulu? Rai)pclez-vous le symbole de Xicée : Qui proptcr nos homincs et proptcr nostram saîutem

descendit de cœlis et Homo factus est. Il s'est fait homme par amour pour nous. Parlant de cet amour au chapitre de la Rédemption, nous parlerons du grand motif qui a déterminé l'amour.

Pour comprendre, il faut ici regarder par le cœur. Rappelez-vous ce doux adieu du Christ au chef de son Église : « Pierre, m'aimez-vous? » Nous vous le deman- / dons aussi : (Aimez-vous? Si vous voulez atteindre les mystères de Dieu, il faut aimer. « Le cœur, dit Pascal, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »)

Si vous aimez, comprenez ceci : Dieu est amour, et l'homme est capable d'amour. Alors concevez-vous que Dieu et l'homme s'aiment éternellement sans s'unir?

L'union naturelle, par la communication de la vie, est bien loin d'être le plus haut degré possible de l'union. Je ne sais même si l'on peut l'appeler union. La force de Dieu, son souffle, pénétrait toutes les créatures, et en faisait jaillir la vie, mais nul être ne pouvait dire à

/ Dieu : Nous sommes un.^Dans l'Homme-Dieu, la nature humaine dit à Dieu : Nous sommes un")

y (Comprenez-le, notre Dieu, qui est l'amour même, n'a pas voulu rester éternellement en face de l'homme capable d'amour, sans s'unir à sa créature de l'union la plus haute.') Le Père n'a pas voulu que cette union, demeurant possible, ne s'accomplît point. La création, ce semble, eût dit éternellement à Dieu : « O Père! je monte toujours, mais je n'arrive jamais à vous : il y a toujours l'infini entre nous! » La prière éternelle des créatures soumises à Dieu, tendant vers lui par l'intelligence et l'amour, cette prière. Dieu même qui la donne, a voulu l'accomplir! « Je suis, disait un philosophe, je suis une chose bornée, passagère, imparfaite, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis. » Ce quelque chose, c'est l'infini, c'est Dieu. Oui, l'homme cherche, et le monde

^ avec lui.(Nous sommes des voyageurs qui cherchons

rinfini, « car nous sommes voyageurs loin de Dieu », dit saint Paul.^

Qu'est-ce que la fermentation universelle des choses, dont saint Paul parle encore d'ailleurs quand il dit : « Toute créature gémit et ne cesse d'enfanter, attendant la manifestation des enfants de Dieu. » Tout cela c'est l'ordre que Dieu donne au monde de chercher, parce qu'il veut qu'on trouve^Soyons smcércs! que veut l'humanité, que veut notre âme, quand Dieu l'inspire? Elle veut entrer en possession de l'infini : force, grandeur, beauté, sagesse, gloire infinie, c'est ce que cherche tout cœur tant qu'il n'est pas éteint) Mais la nature humaine possède-t-elle par elle-même l'infini? En aucune sorte, puisqu'elle le cherche. Peut-elle devenir infinie? Non, ce serait contradictoire : rien de fini ne devient infini. Que veut-elle donc? Posséder l'infini, ce qui n'est pas être infini. Posséder l'infini, c'est posséder en soi la source d'une vie sans bornes, croissant toujours plus loin que toute limite, et au delà de tout désir.

C'est ce que l'homme n'a pas en soi, c'est ce qu'il cherche. C'est ce que l'Évangile appelle : « Avoir la vie en soi, posséder la vie éternelle. ^

Et Jésus-Christ a dit : « Si vous ne vous unissez pas à moi. vous n'aurez pas la vie en vous; mais si quelqu'un s'unit à moi, il possède la vie éternelle. »

Et alors, dit la théologie, l'homme devient Dieu par l)articipation.(Et Jésus-Christ a répété cette antique et divine parole : « Je le dis, vous êtes des dieux! »)

La nature humaine monte jusqu'à Dieu : elle est divinisée : elle s'élève à un état surnaturel, un état autre <pie celui dans lequel nous naissons, et que celui de notre nature même.

Piien ici ne se déduit, ne s'enchaîne logiquement, et ne peut être regardé comme nécessaire. Il n'est pas nérossairc que la nature humaine soit unie à la nature divine dune union sui-nalurelle. I^n outre, l'union surnaturelle de Dieu à riiomnie élanl donnée, par la libre

volonté de Dieu, cela même n'entraîne pas nécessairement l'Incarnation, ou l'union souveraine de Dieu à l'homme. Tout cela demeure libre, et pouvait ne pas être. C'est ce qu'affirme la théologie quand elle déclare possible l'état de pure nature, dans lequel la nature humaine eût pu s'unir à Dieu par une connaissance naturelle et par un amour naturel de plus en plus développé. Mais ce que j'ai seulement voulu vous montrer, c'est la suprême beauté de ce que notre Dieu a voulu. Il a voulu s'unir à la nature humaine de l'union la plus haute. Il nous a créés pour cela. Il a voulu ce but, l'a révélé dès l'origine. Il y prépare, il y appelle les nations et les âmes, et par la conduite de l'histoire et par les inspirations intérieures. De fait, l'homme a été créé, dit notre dogme, dans un état d'union surnaturelle à Dieu. Et c'est pourquoi on a pu dire :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux.

De là ces grands élans, ces grands désirs de la nature humaine, qui ne les eût jamais conçus si Dieu, par sa libre bonté et par son institution primitive, ne les lui avait inspirés.

Mais ces magnificences étant données, je dis, avec l'ange de l'École, qu'elles sont d'une beauté divine et que l'excès suprême de la bonté convient à Dieu : « Dieu étant la bonté infinie, il convenait qu'il s'unît à sa créature de l'union la plus haute, ce qui s'est accompli dans l'œuvre de l'incarnation. »

Dieu peut toujours répandre son esprit. Le Saint- Esprit, qui est Dieu même, est toujours et partout présent. C'est nous qui ne sommes pas capables de le saisir ni de le concevoir. Ce n'est que par l'Incarnation du Verbe, passé ou avenir, que la nature humaine devient capable de ce don. Ce mystère agissait dans l'avenir, dans le présent, dans le passé. Mais en tout cas, c'est le travail, la souffrance, le triomphe, la glorification du Christ, qui nous apporte le Saint-Esprit.

La nature humaine apprend, dans le Christ, à comporter l'esprit de Dieu, à se régénérer en lui. Sans le Christ, elle ne le pouvait pas. Lui, c'est l'initiateur, le premier-né de cet ordre nouveau, le Père du siècle à venir, le Principe en un mot : or, dès que le principe est donné, les conséquences peuvent découler; dès que le premier Père est dans le monde, les autres hommes peuvent sortir de son sein.

Le Christ donc engendre spirituellement les autres liommes au monde surnaturel, à la vie divine, éternelle. Et nous disons qu'il est toujours au milieu de nous, agissant, opérant, sollicitant lame de tout homme à s'éveiller, sondant nos cœurs, illuminant le fond de nos esprits, bénissant et touchant nos corps, et laissant beaucoup d'hommes, comme autrefois saint Jean, s'appuyer réellement sur son cœur, s'endormir sur sa poitrine.

Pensez-vous qu'on ne puise pas là les forces qu'on n'a pas?

« Je veux parce que tu veux, dit l'amour. Je peux parce que tu peux. Je crois parce que tu sais, et je saurai parce que je t'ai cru, toi qui sais tout. Ma raison reçoit ta lumière, ô mon maître, et mon cœur bat avec le tien, ô mon frère, des saintes palpitations de l'amour éternel, universel, immaculé. — Oui, répond notre frère : tout ce que j'ai, je te le donne. Je suis en toi, tu es en moi. Nous sommes un. — Oui, répond l'àme. avec saint Paul, ce n'est plus moi qui vis, c'est toi, ô Jésus-Christ, qui vis en moi. » Mais Jésus-Christ répond : t Tu veux parce que je veux, et moi je veux aussi parce que tu veux. Je fais ta volonté. Tout ce que tu demandes en moi, Dieu le fait et le donne. >

Ainsi Dieu s'incarne, pour dompter, régénérer, élever en lui la nature humaine, et vivre ensuite dans chaque individu comme greffe, inoculée par l'amour libre de Dieu, et acceptée par l'amour libre et le choix de chaque àme, qui peut rester dans sa nature sauvage, ou bien entrer, par participation, dans la nature divine.

Comprenez-vous? Votre cœur comprend-il? Ce sont là ces raisons dont Pascal dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Mais la raison pleine les connaît! Pascal ne parle ainsi que de la raison mutilée K

1. Il ne faut pas oublier que, dans la pensée du P. Gratry, la foi et la raison sont, comme nous l'avons dit. deux facultés égales de l'âme humaine, deux facultés-sœurs-, ce sont comme les deux ailes de l'àme. Pour lui,(^la foi, l'instinct du divin, le besoin de croire, cette vertu surnaturelle qui, dans le langage de saint Paul et de la théologie, se confond avec l'amour et l'espérance, est un moyen d'arriver au vrai aussi sûr, aussi infaillible que ^ la raisor^(On peut dire avec le Tailleur de pierres de Saint-Point de Lamartine : « Ce que l'on sent. Monsieur, est bien plus sûr que ce que l'on sait... Un sentiment c'estun raisonnement tout fait. » La foi aussi est un raisonnement tout fait.^

On dira peut-être qu'il est dangereux de fonder la religion et la philosophie sur un sentiment qui peut ne pas se manifester chez quelques-uns.

Mais les sciences d'expérience sont bien fondées sur les données de nos sens externes, malgré l'existence des aveugles, des sourds, des paralysés

La certitude du sens intime ne vaut-elle pas la certitude des sens extérieurs et si nous ne bouleversons pas les lois de l'optique, de l'harmonie, de la géométrie pour l'usage de ceux qui manquent, par accident ou faute de les avoir développés, de quelques sens extérieurs, faut-il davantage bouleverser le monde moral pour ceux qui ne veulent pas entendre ou n'entendent pas la voix intérieure qu'entend l'humanité en général?

D'ailleurs nos sciences les plus certaines, la géométrie, la mécanique, sont elles-mêmes fondées sur* les données du sens intime, sur des postulats indémontrés et indémontrables, résultats de l'instinct.

Conclusion : il faut nous appuyer alternativement sur la foi et la raison, comme l'oiseau sur ses ailes, ne pas laisser s'étioler l'une et s'hypertrophier l'autre, mais développer l'une par l'autre.

Tous les justes appartiennent à l'àme de l'Église... Uinim ovile, unus paslor.

Si le Catholicisme est vrai, l'énigme du monde est expliquée; c"est la seule solution possible; donc, le Catholicisme est vrai. C'est ce qu'il faut conclure, à moins d'en venir à la conclusion de Voltaire : « Le monde est une mauvaise plaisanterie. »

Mais passons. J'ose espérer que je vous apprendrai, sur l'Église catholique, plusieurs choses que vous ignoriez. La beauté de l'Église, notre mère, est aujourd'hui cachée sous un masque de i'er. On lui forge ce masque au souffle de l'ignorance et du mensonge; on l'applique sur sa face, on la regarde et on dit : Elle est laide. Mais veuillez m'écouter.

Et d abord croyez-vous à l'esprit de Dieu, au Saint- Esprit? Pensez-vous qu'aucun homme n'obéisse à lesprit de Dieu?

(L'esprit de Dieu est l'esprit qui transforme notre âme, en la faisant passer de l'égoïsme inné à l'amour de Dieu et des hommes.)

Eh bien! s'il y a deux hommes unis entre eux et avec Dieu, dans cet amour, ces deux hommes sont l'Église catholique.

« Lorsque deux ou trois d'entre vous s'unissent en mon nom sur la terre, dit Jésus-Christ, je suis au milieu

d'eux. » Or, ces deux ou trois hommes sont l'Église catholique, parce qu'ils ont l'esprit universel, l'esprit de Dieu, l'esprit qui travaille à réunir tous les hommes en Dieu, et à former l'assemblée universelle des enfants de Dieu. 11 y a de tels hommes. 11 ne peut pas ne pas y en avoir.

11 est certain que l'Église catholique repose tout entière sur les enfants de Dieu, et sur le premier-né de tous, Jésus-Christ, sans lequel elle ne serait pas. Aussi (l'assemblée des enfants de Dieu est ce qu'on nomme l'âme de VÉglise) Mais il y a le corps et l'âme de l'Église. Il y a l'Église visible et l'Église invisible. Nous parlerons ensuite du corps de l'Église; parlons d'abord de l'âme. Voici de quoi se compose cette âme.(Tous ceux qui ont) été changés par l'esprit de Dieu, dont l'esprit a été transformé, comme le dit l'Évangile, c'est-à-dire qui ont ^passé de la forme servile de l'égoïsme à la forme divine de l'amourj) toutes ces âmes, rien que ces âmes, (font partie de l'âme de FÉglise'^Geci est un de nos théorèmes théologiques.

« Tous les justes, rien que les justes, font parlie de l'âme de l'Église. »

Or il est certain d'avance qu'il doit y avoir des âmes justes, ou bien il faut désespérer du genre humain. Donc il y a une Église catholique; visible ou non, elle existe.

Si vous comprenez cela, il s'ensuit que cette maxime : « Hors de l'Église point de salut », n'est plus aussi difficile à comprendre.(S'il est vrai que tous les justes, rien que les justes, font partie de l'âme de l'Église, il est clair que tous ceux qui sont hors de l'âme de l'Église demeurent dans l'injusticeN De plus, comment voulezvous nier que l'ensemble des hommes, qui sont unis entre eux et avec Dieu, dans l'amour et dans la vérité, forment une assemblée infaillible? Voilà, d'un certain point de vue, l'infaillibilité de l'Église catholique.

L'assemblée môme du genre humain devrait être

infaillible. Et(les philosophes qui ont dit : « Ce que tous les hommes pensent est vrai », ces philosophes devraient avoir raison, et ils auraient raison si le mal n'était pas sur la terrée Quoi! le Verbe éternel éclaire, comme un soleil, tout nomme venant en ce monde; en tous est la raison qui vient de Dieu; Tesprit de Dieu plane sur le genre humain comme il planait sur les germes des choses, au premier jour de la Genèse, et ce que tous les hommes, éclairés de cette lumière qui vient de Dieu, voient en commun, ne serait qu'illusion et erreur? Oui, il y a illusion et erreur. Mais en qui? Dans les esprits séparés de l'ensemble, dans les caractères schismatiques, dans les méchants qui ne voient la lumière de Dieu que dans le prisme de l'égoïsme inné, et qui tiennent, comme le dit saint Paul, la vérité de Dieu captive dans l'injustice. Mettons à part ceux-là. Il restera les esprits purs ou purifiés, humbles et rattachés en Dieu à l'unité du genre humain, unité que Jésus-Christ seul, nous l'avons vu, fonde et maintient. Ce que ceuxlà croient et voient en commun, et avec Jésus-Christ, chef de Ihumanité toujours vivant, est vrai. C'est ainsi que l'on peut commencer à concevoir comment d'abord l'âme de l'Église est infaillible ; comment ensuite l'Église visible, qu'anime cette âme pénétrée de l'esprit du Christ, qui est l'esprit de Dieu, est infaillible.

On peut faire partie de lame de l'Église sans faire partie de son corps, et on peut faire partie de son corps sans faire partie de son âme. Ce n'est pas qu'il soit en aucune sorte indifférent, nous le verrons, de faire partie ou non du corps de lÉglise; mais, sur le point dont il s'agit, voici ce que dit samt Augustin : <tLÉ>jlise est intérieure et extérieure. Beaucoup paraissent hors de VÉglise et sont dedans; beaucoup paraissent dedans et sont dehors. » Ce qui veut dire : beaucoup sont dans l'Église visible ou extérieure, et ne sont pas dans l'Église invisible ou intérieure; et beaucoup sont hors de l'Église visible et sont dans l'Église invisible. Saint Augustin revient souvent

sur cette vérité, il dit ailleurs : a II y a dans V Église des âmes qui n'en sont pas. »(ll y a dans l'Église de faux chrétiens, et, parmi les impies — apparents sans doute — il y a des fils de l'Église. Les méchants sont corporellement dans l'Église, mais spirituellement ils sont dehors. Ce qui revient à notre axiome théologique : « Tous les justes, rien que les justes, font partie de l'âme de l'Église. »^

Précisons, je vous prie. (Qu'est-ce que l'àme de l'Église? C'est l'ensemble des âmes humaines dans lesquelles règne l'esprit de Dieu) Ces âmes, qui, au fond, veulent et pensent comme Dieu, vivent manifestement d'une vie commune et sympathique(Cette vie commune des âmes qui vivent de Dieu est ce qu'on nomme la communion des saints, communion qui embrasse les âmes des morts et les âmes des vivants) Mais ces vivants ont un corps. L'Église a donc nécessairement un corps, et il faut dire, de plus, que ce corps existe en même temps que son âme, ou même, en un certain sens, antérieurement.

Cela étant ainsi, par la nature des choses, que fallait-il de plus pour constituer le corps visible de l'Église tel qu'il est? Il fallait que ces hommes vivants se réunissent pour se constituer en société visible. Mais cela même n'était pas à faire, c'était fait. Il n'était pas besoin de se réunir, il suffisait de ne se pas séparer. L'Église, en effet, s'est développée sur la terre comme un germe : elle est sortie d'un seul, elle est venue d'un point et a grandi comme un arbre qui se déploie. Le Christ, Marie et les Apôtres en étaient le noyau visible, et, comme une plante prend dans l'air et la terre les matériaux qui forment et développent son corps, ainsi le noyau primitif de l'Église prenait des hommes. En un instant toutes les âmes droites que la parole pouvait atteindre affluèrent à l'Église comme les flots d'une sève généreuse, et le corps de l'Église s'est étendu sur la face de la terre avec une rapidité magnifique, avec une sorte

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d'exultation du monde entier, comme le dit la sainte Écriture. Rien n'est comparable, même de loin, à cet événement principal de l'histoire, à cette majestueuse naissance de la société libre des esprits et des âmes unis dans la justice et dans la vérité.

« Ils n'avaient qu'un cœur et qu'une Ame », comme il est dit aux Actes des Apôtres. Et saint Paul va plus loin : « Nous sommes tous un seul corps et membres les uns des autres. »

La guérison des méchants est l'œuvre capitale du Christ. Il prend les âmes envenimées et se les incorpore pour les guérir. L'Église agit comme ces saints qui embrassent les lépreux et les pestiférés. C'est pour cela que saint Augustin, dans ses ouvrages, répète plus de trente-quatre fois, de compte fait, ces mots : « Il faut tok'rer les méchants; il les faut tolérer dans V Église; il les faut tolérer et dedans et dehors. » N'est-ce pas ce qu'a dit le Christ : < N'arrachez pas l'ivraie. » Et ailleurs, reprenant les apôtres qui voulaient foudroyer les méchants, il disait : < Vous ne savez à quel esprit vous êtes appelés. » L'Église donc tolère les méchants. Attachés au corps de l'Église comme un bois mort au tronc de l'arbre, il arrive quelquefois qu'une nouvelle émission de la sève les atteint et les vivifie. L'âme de l'Église travaille incessamment à purifier, à vivifier et à transfigurer son corps et, quoiqu'elle rayonne au dehors et sur toute la terre par ses parfums, pourtant l'âme de l'Église est principalement dans son corps, et tenir à ce corps est un incomparable bien.

Un jour, au centre de la terre habitable, un homme, à la fin d'un banquet sacré, se lève pour aller à la mort, et, s'adressant à Dieu, au nom de l'humanité dispersée, plongée dans les ténèbres, dans la haine, le désespoir, il envoie au monde ces paroles qui retentissent, aujourd'hui encore, par toute la terre. Ecoutez-les avec respect, mon frère, et pour comprendre le sens de ce divin

langage, sachez que(le mot gloire, si peu compris de nous, veut dire, dans le langage de Dieu, un rayonnement comme celui du soleil, renfermant la chaleur, la lumière et la vie?)

« Mon père, l'heure est venue, glorifiez votre fils, afin que votre fils vous glorifie.

Vous lui avez donné puissance sur tous les hommes, pour qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que vous lui donnez.

Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre dont vous m'avez chargé.

Et maintenant glorifiez-moi, mon Père, de la gloire que j'ai eue en vous, avant la création du monde.

J'ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés.

Et ma gloire je la mets en eux.

Je mets ma gloire dans tous les hommies que vous m'avez donnés.

Et je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient euxmêmes sanctifiés dans la vérité.

Je ne prie pas pour ceux-ci seulement, mais pour tous ceux qui doivent croire en moi par leur parole.

Qu'ils soient un, tous ensemble, comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous; que de même ils soient un en nous.

Je leur donne la gloire que vous m'avez donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un.

Je suis en eux, vous êtes en moi, pour qu'ils soient consommés dans l'unité,... afin que le monde sache que c'est vous qui m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé.

Mon Père, je veux que, là où je serai, tous ceux que vous m'avez donnés y soient aussi ; qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée, vous qui m'avez aimé avant la création du monde.

Père juste, le monde ne vous a pas connu, mais moi je vous connais, et ceux-ci ont connu que c'est vous qui m'avez envoyé.

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Je leur ai lait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et que je sois moi-même en eux. »

Ainsi parla le Christ.

Vous assistez aux premières pulsations du cœur même de l'Église.

La voix du Christ, mais surtout son esprit et sa gloire, c'est-à-dire le divin rayonnement de son cœur, plus puissant que celui du soleil, alla trouver dans toute l'humanité le centre de chaque âme, disant aux petits enfants, à l'esclave, à la femme avilie, aux pauvres rebutés, aux stoïciens fatigués, aux épicuriens dégoûtés, aux hommes de toute tribu, de toute langue et de toute couleur : « Enfants de Dieu, éveillez- vous, aimez-vou^ et unissez-vous. N'ayez plus qu'un cœur et qu'une àme, vous êtes tous un même corps et les membres les uns des autres. Venez en Dieu, mes frères, et en moi, votre frère premier-né. »

A cette parole, l'humanité a tressailli : tous les cœurs purs se sont groupés et se sont élancés, comme des lionceaux, au martyre de l'apostolat ou à celui du sang.

En ce moment l'humanité a pris un cœur, un cœur réel, physique, un cœur commun, un sang de communion, dont les saintes émissions iront solliciter et chercheront à vivifier toute la masse de l'humanité jusqu'à la fin.

En ce jour-là, l'amour nouveau est entré dans le monde, il a été donné aux Ames de vivre ensemble et avec Dieu. Les battements dun cœur vont à un autre; la force et la vertu d'un cœur passent à un autre cœur; une àme est sanctifiée parce qu'une autre se sanctifie. Chaque membre agit par la force du tout.

Un cœur central, qui est celui du Christ, réunit tout par l'attraction glorieuse, ardente et lumineuse que le Père met en lui. Il anéantit les distances pour les cœurs qui s'unissent en lui. C'est en ce centre, dit Fénelon, que se touchent les hommes, de la Chine au Pérou :

les hommes de tous les points du monde, s'ils veulent, sont un.

Aveugles que nous sommes, nous ignorons la vie» la force et la grandeur des âmes, nous ignorons profondément ce qu'est la gloire de Dieu, ce rayonnement de Dieu présent dans l'univers entier. Vous le savez, toutes les étoiles du ciel se touchent, se tiennent par la lumière et l'attraction, et les âmes ne se toucheraient pas lorsque Dieu les éveille et leur donne la gloire qui rayonne! Non, le contact des étoiles n'est qu'un faible symbole de la pénétration mutuelle des âmes. Les âmes sont simples, et des points simples, quelque nombreux qu'ils soient, dit la géométrie terrestre, comme la géométrie céleste, peuvent ne faire qu'un.

Voilà le dogme de la communion des saints : les âmes se touchent en Dieu, se portent, habitent en un par une hospitalité intérieure plus réelle que celle du dehors; elles partagent leurs trésors et leurs forces, elles disent avec le Christ, entre elles et avec Dieu : Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi, et je suis glorifié dans mes frères.

Par cette incalculable force d'unisson des plus grands cœurs, des seuls purs, des seuls forts, des seuls unis à Dieu, la puissance et la gloire des bons cœurs sont divinement multipliées, la faiblesse des plus faibles changée en force, les cœurs éteints perpétuellement sollicités à vivre, et toute la masse humaine, dans l'ensemble du moins, forcée, malgré son égoïsme aveugle, tenace et toujours renaissant, à marcher, quoi qu'elle fasse, vers la justice, la lumière et l'amour.

Voilà le cœur du monde et son mouvement.

Les peuples iront au cœur du monde s'ils veulent trouver la vie. Et quiconque luttera contre ce cœur sera vide aujourd'hui et en poussière demain.

Le cœur du monde c'est l'Église catholique.

Il faut dégager la religion des enveloppes qui la défigurent; il faut la distinguer des religions. Il n'y a qu'une seule religion, comme il n'y a qu'une logique, une

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morale, un seul Dieu. 11 faut enfin débarrasser la pure, immuable et universelle religion des erreurs, des imaginations et des superstitions qui l'enveloppent par toute la terre. Il faut enfin annoncer l'Évangile éternel. Puissent tous les hommes de cœur avoir le même désir, et consacrer leur vie à cet ouvrage! C'est le besoin du monde, en tout temps, et surtout aujourd'hui. Et puissent-ils l'entreprendre avec confiance en Dieu, mais, en même temps avec respect pour le passé du genre humain.

Si, comme je n'en puis douter, les cieux, peuplés de soleils, sont des mondes peuplés d'êtres intelligents et libres, ils ont, comme nous, cette religion aussi certainement qu'ils ont la même géométrie, la même physique, la même cosmogonie, la même morale et le môme Père.

S'ils sont plus avancés que nous, plus intelligents et plus libres, ils ont cette adorable religion, mais ils la possèdent dans une lumière cent fois plus magnifique, cent fois plus profonde que la nôtre.

Que peut-il en effet se passer dans ces esprits et dans ces mondes? Je me le demande bien souvent. Doutezvous que, comme nous, ils cherchent la cause de lunivers, et le but de sa marche et de son progrès? Et si leurs âmes sont plus ardentes et leurs esprits plus clairvoyants, pensez-vous qu'ils hésitent comme plusieurs d'entre nous à voirie Père, à le découvrir visible et présent dans son œuvre, comme principe et comme fin?

Ils voient l'amour universel voulant multiplier les êtres intelligents et libres, capables d'amour et de bonheur. Ils voient le but, le complet triomphe, la réunion dans le sein du Père, l'immortalité dans l'amour. Ils contemplent la marche de Dieu sur la terre, comme s'exprime un prophète. Ils voient les grandes phases du progrès : et d'abord l'admirable et absolue obéissance de la matière, qui, sous la loi et dans la force du créateur, prend toutes les formes pour l'usage h venir des esprits. Sur cette vie tout inerte, ils voient venir la vie qui croît

et multiplie; puis, la vie qui sent et se meut: puis la vie raisonnable et libre.

Mais voici que peut-être ils aperçoivent tout à coup parmi eux, comme nous le voyons parmi nous, serpenter le mensonge, et puis l'homicide éclater! L'homicide infernal, la destruction de la vie que Dieu donne, la haine d'un frère déchu pour ses frères célestes.

Pensez-vous qu'à cette vue ces vigoureux esprits ne bondissent pas dans une admirable colère, et ne s'élancent pas vers le Père, plein de questions et de reproches comme Job? 0 Père, n'allez-vous pas à l'instant même nous délivrer du mal? Le progrès de la vérité, de la justice et de l'amour va-t-il être arrêté? 0 Père, vous avez mis, pour nous faire entrer dans le monde, la vie intelligente et libre dans la vie qui sent et se meut. Vous avez inséré, dans un corps animal, la raison et la liberté. N'allez-vous pas verser en nous, maintenant, une vie plus haute, qui mette dans la raison la vérité, et dans la liberté la justice? La justice et la vérité, c'est vousmême, ô notre Père et notre Dieu. Ne pouvons-nous donc pas monter jusqu'à vous-même, ô notre Père et notre Dieu, ô vous en qui nous vivons et nous sommes? Ou bien ne pouvez-vous descendre jusqu'à nous, ne pouvez-vous demeurer avec nous, pour chasser les ténèbres, pour effacer les taches de sang, pour nous donner et nous inspirer par amour votre sagesse, votre justice et votre perfection divine?

Vous le voyez, c'est l'Oraison Dominicale qu'ils disent, c'est l'Incarnation qu'ils demandent!

Voilà le fond des choses, voilà l'absolue religion de tous les êtres et de tous les mondes. C'est celle que rÉvangile, qui est entre nos mains, l'Évangile historique aussi bien qu'éternel, nous enseigne depuis le commencement du monde. C'est notre religion chrétienne telle qu'elle est connue sur la terre.

A cette distance presque infinie, dans ce monde des étoiles, il semble que l'on voit mieux Dieu, et que l'on peut mieux lire dans les esprits. Dieu est aussi sur

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notre terre, mais nous sommes trop près pour le voir. De plus loin, on pénètre aussi plus avant dans le fond des esprits. On est ravi de voir, en quelque sorte, la pensée se rélléchir dans les étoiles et revenir plus vigoureuse, retrempée dans ces mondes nouveaux. La terre que nous voyons, usée par l'habitude, a comme cessé de nous parler. Mais je ne puis penser aux habitants des autres mondes, sans qu'aussitôt ma raison et ma foi se redressent, et reprennent toute leur vigueur et leur élan. Je les vois, ces merveilleux frères, et dans celte multitude il en est, bien probablement, de plus grands, de plus beaux, de plus nobles et de plus avancés que nous, plus capables d'amour indomptable et de foi créatrice. Grâce à Dieu, déjà sur notre terre, quelles nobles et splendides beautés , quels anges visibles , envoyés de Dieu pour parler à nos âmes, et pour ouvrir nos cœurs! Que seront donc des beautés plus grandes et plus nobles?

Peut-être est-il des mondes, sortis du mensonge et du meurtre, parvenus à la paix entre frères et à l'unique travail d'empêcher tout retour de chute, et de monter toujours vers la lumière plus riche, et l'amour plus sublime, en resserrant toujours les nœuds des âmes unies entre elles et avec Dieu. Là se déploient sans doute des prodiges de force, d'héroïsme, de clairvoyance, d'amour, d'activité presque divine, pour le salut de tous les èlres et de tous les mondes.

Je me demande ce que sont devenus dans ces mondes les cœurs impies, les esprits incrédules et défiants. Des impies contre qui? Des incrédules à quoi? Ne sommesnous pas au sein de Dieu? N'est-il pas manifeste que nous nous mouvons dans la force infinie, dans l'amour immortel? Le bonheur, la paix et la joie de tous les èlres qui respirent, doivent être au moins tout aussi grands que l'est sur notre terre la sécurité de l'enfant qui dort sur le sein maternel. Que nous manque-t-il pour monter tous ensemble toujours plus haut?

La prière et la foi. Augmentez la prière et la foi, aug-

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mentez entre vous l'amour, aussitôt toute lumière grandit, toute force se dilate, toute beauté s'accomplit, toute félicité se consomme. Ne voyez-vous donc pas que notre divin frère visible, le premier-né de cette ère nouvelle, a tout dit dans un Évangile, et proclamé tout le dogme, toute la loi de la vie, toute la loi du travail, toute méthode du progrès, quand il dit : « Cherchez et vous trouverez, demandez et vous recevrez, frappez et l'on vous ouvrira. Oui cherche trouve, qui demande reçoit, et l'on ouvre à celui qui frappe. Qui d'entre vous donne une pierre à son fils quand il demande du pain? Si donc vous-même savez donner à vos enfants ce qu'ils demandent, à combien plus forte raison notre Père, qui est dans le ciel, donne-t-il les vrais biens à ceux qui les demandent? »

Il me semble que ce sont là des énoncés dont la seule possibilité implique la réalité objective.

Oh! quels regrets nous aurons un jour d'avoir perdu, sur notre terre, le temps qui nous était donné!

Nos frères plus avancés savent cela, et ils ont et pratiquent l'éternelle et universelle religion.

Que ne pouvons-nous les entendre et les voir, et entrer avec ces admirables frères dans la sainte communion des âmes !

Mais quoi ! dans ces étoiles, voici que les plus modestes des êtres, les métaux, se laissent voir à nos yeux, et se font reconnaître et nommer par leur nom sur la terre, saisis par notre science au milieu du rayon de lumière qui les a traversés il y a trois cents ans peut-être. Se pourrait-il que, dans ces mêmes mondes, les plus nobles et les plus grands des êtres, les plus forts, les plus libres, se trouvent dans l'impuissance d'envoyer vers nous leur lumière et leur mouvement! Fénelon l'avait pressenti, et il disait : « Les hommes se touchent en Dieu d'un bout du monde à l'autre ». Moi je dis que les esprits se touchent d'un monde à l'autre, qu'ils se meuvent, se parlent, s'exhortent en Dieu; et que peut-être les étoiles, dont la lumière physique ne nous arrive

qu'en trois mille ans, nous envoient instantanément la lumière des esprits. Tardeur des âmes, la vibration des volontés.

Ce qui est assuré, c'est que le Père, partout présent, envoie sa vie, sa lumière, sa raison, son amour, à tous les êtres et à tous les mondes, en tout instant.

Et je me suis quelquefois demandé si Findomptable foi qui quelquefois saisit nos cœurs avec une force capable de soulever le monde, avec une force qui fait croire au triomphe absolu de l'amour, de la justice, de la beauté, de la lumière et du bonheur, ne serait pas l'inspiration venue des êtres et des mondes où le triomphe a déjà commencé. Que si je crois possibles ces grandes choses, c'est parce qu'elles sont déjà, parce que je les sens. Dieu me les fait sentir à partir de l'âme de mes frères, comme à partir de sa divinité. Cela même est la foi. Sperandarum substaniia rerum, argumentum non apparentium.

Mais quoi! est-ce que je ne les sens pas surtout à partir de l'âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsqu'il me donne son âme avec son corps et sa divinité, dans réternelle et universelle communion?

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