LE JOUR ET LA NUIT
constamment la vertu, mais il faut bien qu'il marche et (ju'il s'élève, que sou éducation providentielle se lasse. Si les grandes races parmi les hommes restent dans l'inertie, d'autres avancent, et il se développe dans le sein de l'humanité des sentiments et des tendances dont la Providence fait usage lorsque le moment en est venu.
Le jour, par sa lumière et ses excitants, a provoqué la vie des hommes et tous leurs travaux sur la terre.
Mais l'influence des nuits n'a-t-elle pas aussi laissé bien des traces dans nos cœurs? On a vu des nations entières élevées par la Providence sous les austères régions du soir, se pénétrer dans leur sang même d'un instinct de mystérieux avenir, d'un mépris sans bornes pour la vie présente, d'une générosité toujours prête à la sacrifier pour la gloire, pour l'immortalité d'une autre vie.
Que d'âmes entraînées par l'ardente jeunesse vers les beautés de la nature n'ont-elles pas rêvé sous le ciel scintillant d'étoiles l'éternelle beauté du monde d'en haut!
Que de bergers en gardant leurs troupeaux n'ont-ils pas reçu dans leurs cœurs les germes de la science ou de la prière !
Que de vierges n'ont-elles pas dans ce calme des nuits, au milieu d'inspirations nouvelles de prière et de dévouement, senti s'embraser leur àme des feux du divin amour!
Que de mères veillant sur la couche de l'enfant que leur dispute la mort, n'ont-elles pas, dans la nuit mystérieuse, senti près d'elles les murmures célestes et des parfums d'en haut qui leur faisaient comprendre et accepter la mort et pour elles et pour leur enfant!
Que d'esprits amoureux de la science, oubliant dans leurs veilles la scène mobile et variée du jour, n'ont dû l'inspiration simple et grande, et ce regard profond qui perce les voiles, qu'au calme et au silence des nuits!
Que de prophètes n'ont vu le monde futur que dans le recueillement des nuits, à ces heures * où des paroles
nous sont dites en secret, où Tâme recueille à peine les veines fugitives du murmure sacré! »
Que d'ascètes au sein des nuits, enveloppés de solitude et de silence, n'entendant plus ni sur la terre, ni dans leur cœur, que le tressaillement universel de la vie et la douce inspiration de Tunivers en Dieu, n'ont-ils pas senti la présence du Créateur et compris qu'en vérité, nous sommes en Dieu, vivons en lui et nous nous mouvons en lui !
Que de saints, tenant leurs mains élevées dans l'ombre, n'ont-ils pas envoyé vers le ciel des ardeurs d'invocations et de prières qui en attiraient la vertu! Les soupirs de ces cœurs profonds, la force pressante de leurs désirs faisaient tressaillir le monde et avancer l'humanité, de même que la brise nocturne fait avancer sur le sein des mers des vaisseaux où tout dort.
Que de filles de la douleur, brûlant devant Dieu comme un holocauste, à Tinsu du monde, dépouillées, délaissées sur la nuit froide et triste, pleines de pressentiments de mort, sondées par la terreur, dans les profondeurs de leur être n'ont-elles pas accepté par un élan surnaturel et par un dévouement divin toute mort et toute souffrance ! Ces âmes percées du glaive, ces sacrifices et ces acceptations de mort, neutralisaient dans le monde cette fatale exubérance de la vie, ces jets illégitimes du plant sauvage, ce funeste pullulement des êtres qui provoque sur toute la terre la guerre et l'effusion de sang.
Celui qui a tout consacré, tout réparé, tout purifié, celui qui enseigne aux hommes l'usage de la vie et de la mort, du temps et de l'éternité, passait des nuits sur la montagne, seul à prier.
L'Église du Christ n'a-t-elle pas établi des veilles saintes aux époques solennelles de la vie du Sauveur, aux jours de grands souvenirs consacrés par les mystères de sa vie et de sa mort? Usages saints et sublimes que les hommes refroidis laissent tomber.
En présence du Christ toujours vivant, nous dormons
LE JOLR ET LA NUIT 27 o
encore comme dormaient les apôtres au Tliabor et au Golgotlia, pendant qu'il priait dans sa trioire ou qu'il priait dans son agonie.
Quand saurons-nous unir la vie véritable du jour à la véritable vie des nuits?
Lorsqu'après un jour plein, Tàme de l'homme pendant une nuit pure se recueille en Dieu, sa vie retrempée dans sa source éclate au matin comme l'aurore et tressaille comme le soleil pour parcourir un jour nouveau.
Conflabunt gladios suos in vomeres et laiiceas suas in faleos. Js.
Ce n'était pas un rêve, mais une vision intellectuelle du cœur, suivie pendant des heures, des jours et toute une saison de pensées. Elle revenait, après bien des visions semblables semées dans le cours de ma vie, avec une force et une clarté croissante.
Je regardais ma demeure, et je pensais à ma famille : ma famille, la race d'Adam et la race des enfants de Dieu; ma demeure, c'est-à-dire cette terre que Dieu nous donne à cultiver.
Et comme, dans la prière publique, le matin, j'avais prononcé ces paroles : « Et il leur dit encore une fois : la paix soit avec vous! » comme aussi, en ce jour même, l'Europe avait signé la paix après l'affreuse guerre de Grimée, je commençai à ne plus pouvoir suivre d'autre pensée, et à prendre en dégoût tout travail abstrait, répétant en mon cœur ces seuls mots : La paix!
« La paix! » oui, la paix! non seulement celle que donne le monde, mais celle aussi que Dieu seul peut donner. La paix de Dieu! Et pourquoi non?
Et alors je me livrai à la contemplation des saisissantes images qui m'assaillaient.
Le globe terrestre flottait dans la lumière de son soleil. Le matin se levait sur l'Europe, et c'était un jour de printemps. Une vapeur Jjlanche et fraîche couvrait les plaines, et les hommes marchaient avec joie dans la brume : car ils sentaient que le soleil gagnait en force, et qu'il allait régner. Le printemps commençait à peine : peu d'arbres étaient verts, et transparents sous leur frêle verdure; d'autres commençaient à rougir; presque tous étaient encore noirs. Il y avait encore beaucoup d'eau sur la terre, et quelque neige; mais l'eau déjà tournait en sève, et gonflait les racines des plantes et les bourgeons prêts à s'ouvrir. — Mon cœur aussi se gonflait de sève, et s'emplissait de larmes, en voyant la vie revenir. Mais, ô mon Dieu! disait mon àme, me ferez-vous assister toujours, jusqu'à la dernière année de ma vie, à ce retour périodique du globe vers la lumière, et ne serai-je jamais témoin, selon l'indomptable espérance de ma jeunesse, d'un retour des âmes vers la paix, vers la sérénité, vers vous, ô Dieu fécondateur, béatiflcateur des âmes! La terre, malgré ses ouragans et ses tempêtes, a plus de calme que les âmes; et vos enfants, ô Dieu! ceux même qui marchent dans votre lumière, ne savent pas encore aussi bien que les plantes, les forêts, les campagnes, tirer de vos rayons, la force et la beauté, l'amour et la fécondité.
Notre terre tressaille de joie sous l'été qui revient, mais les hommes ne tressaillent point. (Le cœur du genre humainj^sous votre ardeur divine, ô notre Père! persiste à battre languissamment et tristement, comme un cœur presque éteint.
Aussi, mon Dieu, rien de nouveau sous le soleil! Les saisons vont et viennent, comme aux premières années du monde, et les hommes n'avancent pas.
Mes yeux alors, comme fatigués de ce soleil sans nouveauté, se portaient sur l'autre côté du globe qui voguait dans la nuit. Je le voyais dormir sous Fétincelant regard des étoiles ! Et je pensais à cette immensité que l'homme regarde sans la connaître, immensité que l'œil nous découvre si belle et que la science nous montre mille fois plus belle encore. Je voyais naître des soleils; je voyais des soleils mourir. Autant peut-être nous voyons d'hommes naître et mourir, chaque jour surnotre terre, autant et plus encore Dieu fait éclore de mondes au sein de l'univers, et en laisse mourir d'autres lorsqu'ils ont achevé leur course!
Il y a donc du changement et d'étranges nouveautés dans le ciel. Il n'y a pas seulement une pure circulation des astres. Il y a le passage des germes au développement, et le progrès des êtres imparfaits vers leur consommation. Dieu crée, développe, achève, consomme les mondes et les soleils, comme nos corps, comme les âmes des saints. Le genre humain, lui aussi, ne peut-il donc croître et se développer dans la justice et dans la vérité?
Je me souvins que notre terre entière n'avait été qu'un germe nébuleux, qu'elle avait été vide et vaine; qu'ensuite elle était devenue volcan, puis océan, puis rocher couvert d'eau, puis marécage plein de forêts, puis désert rempli d'animaux et puis jardin rempli d'hommes que nous voyons.
Et je sais, ô mon Dieu! que votre bouche a commandé tous ces progrès, et que votre puissance les a faits. La plante ne s'est point déduite du rocher, ni l'animal n'est sorti de la plante, ni l'homme intelligent et libre ne s'est tiré de l'animal. Vous seul, ô mon Dieu! faites les progrès, vous seul, opérez les élans par votre parole créatrice.
Il y a donc du nouveau sous le soleil quand Dieu le veut.
Le globe terrestre flottait toujours devant mes yeux, moitié dans la lumière, et moitié dans la nuit. Mais alors il me parut plus beau : car il me semblait voir, sur notre globe, la trace des pas de Dieu. « Faites-moi connaître, ô mon Dieu, dit le prophète, votre trace sur la terre, votre marche, ô Père du monde, et le progrès du salut des hommes chez tous les peuples, ut cognoscam in terra viam tuamï In omnibus gentibus salutare tuum. » 0 Seigneur, combien de fois, moi aussi, ne vous ai-je pas adresse cette prière!
Eh bien! vous nous avez révélé, Seigneur, les grands traits de votre marche sur la terre. Vous avez dit : « Il faut que je marche trois jours! » Vous avez monté, dans la nature visible, depuis la construction du sol, jusqu'à créer le corps de l'homme. C'était le premier jour. Puis vous avez marché, pour mener l'àme de Ihomme jusqu'à vous concevoir. Cette marche est celle dont il est dit : Quœrens me si'disti lassus. C'était le second jour. Aujourd'hui, vous marchez en disant : « Je monte vers mon père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
Oui, Roi des siècles, Dieu incarné, vous montez, vous voulez nous porter avec vous. Vous nous entraînez tous vers l'unité en Dieu. Mais qui comprend ces choses? Oui sait que leur réalité est sur la terre? Qui sait que notre terre a donné son fruit? Qui sait que ce fruit, c'est la paix? Qui sait que le royaume de Dieu est dès aujourd'hui parmi nous et que les hommes, s'ils le voulaient, pourraient l'étendre à toute la terre?
^Aujourd'hui, ce sont donc nos cœurs, nos âmes et nos intelligences qui doivent monter) Là seulement est l'espérance des nouveautés et des progrès. — Et c'est ici que je répète ma plainte : le cœur du genre humain, sous vos célestes inspirations et vos ardeurs divines, ù notre Père! persiste à Itattre languissamment et tristement, comme un cœur qui n'aime pas et qui n'espère
pas. Je ne vois point les âmes se transformer dans la justice.
Serait-ce donc que la marche morale du genre humain est comparable à celle des périodes sidérales ou géologiques, marche si lente que la durée d'une seule vie d'homme n'en peut rien voir?
Faut il donc détacher mes yeux du spectacle, certain de n'en jamais apercevoir le plus léger mouvement?
Mon âme, alors depuis longtemps habituée à cette tristesse, et peut-être trop résignée, allait se détacher de sa vision, et retourner au travail quotidien lorsqu'une force intérieure m'arrêta. Une invisible main parut saisir mon cœur physiquement et le recueillir en un point, et ramener en même temps à ce point, par un irrésistible attrait, toute ma vie, toutes mes forces, toutes mes pensées, mon âme entière, jusqu'aux entrailles et à la moelle. J'étais flxé. J'obéissais et j'écoutais, l'œil toujours attaché sur ce globe, et sur la face du genre humain qu'on m'obligeait de regarder.
Et d'abord je compris aussitôt quelle main tenait mon cœur. C'était mon Dieu, mon frère, mon rédempteur, mon ami, le Seigneur Jésus, Dieu fait homme; celui qui tous les jours, à l'autel du saint sacrifice, vient dans mon cœur, et que j'entendrais plus souvent si je n'étais stupide et sourd.
Est-ce bien vous, mon Dieu? Puis-je donc me livrer au bonheur de me croire avec vous? Comment penser qu'au milieu de mes iniquités accumulées, dont le tissu m'enveloppe de plus en plus et me cache toute lumière, vous venez maintenant vous-même, ô lumière éternelle, me tenir le cœur, me parler, m'éclairer?
Mon fds, mon ami et mon frère, j'ai beaucoup à reprendre en toi, et tu le sentiras de plus en plus. Mais
parce que, depuis tant d'années, tu ne cesses d'espérer en moi, et de répéter chaque jour de bouche, d'esprit cl de cœur ma prière essentielle : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ! » parce que tu n'as pas perdu l'espérance et la foi, je veux, avant ta mort, augmenter cette foi, te faire connaître la vérité de mon Évangile, te faire voir enfin clairement ce que je t'ai souvent montré, et te donner la force de le dire, si tu n'es pas trop indocile à mon inspiration.
N'oublie jamais ce que je t'ai appris depuis longtemps, savoir : que je ne cesse, moi, sagesse éternelle, de parler au cœur de tout homme. Mais ils ne veulent pas écouter, si ce n'est quelquefois aux instants solennels que je prépare, souvent pendant une vie entière, avec une patience infinie et un art souverain. Voici pour toi un de ces instants. Recueille-toi, humilie-toi, dégage-toi de toute distraction, de tout obstacle à ma parole.(pépouille-toi ^ de les vieilles habitudes intellectuelles, des mots prononcés sans lumière, des termes humains défigurés par la passion et par la contention des discours et des jugements convenus dans une école, dans un parti. Chasse de ton cœur, je ne dirai pas toute haine, — tu n'en as point, — mais tout mépris, tout jugement précipité sur aucun homme : reçois au cœur l'amour immense et tendre que je i)orle à tous les vivants^Mais aussi foule aux pieds toute faiblesse, toute complaisance intéressée, toute servile lâcheté ; sache aimer tous les hommes, mais sans en craindre aucun; n'attends rien que de moi.
0 mon Maître! oui, je le veux! je veux laisser, pour vous écouter, toutes mes vieilles pensées, et me retirer loin du bruit. Périsse tout ce qui ne vient i)as de vous, et tout ce que vous n'avez pas béni. A la lin, la recherche indirectedu vrai me fatigue et m'ennuie, et elle ne suffit plus à cette période de ma vie.(j'ai besoin de la vérité ^ même, de vous-même, ô Seigneui-. du Dieu vivant, qui me parle, et à qui je parle.) Oui, je m'approche et veux m'approclier de ma mort, c'est-à-dire de ce dégagement véritable, de ce désintéressement complot, (pii
n'a plus d'autre point d'appui que vous seul, ô mon Dieu, substance du vrai, et substance de l'amour.
Si tu fais ainsi, comme tu me le promets, ô mon fils et mon frère, je te le promets à mon tour, tu trouveras grâce devant plusieurs esprits, et plusieurs cœurs te comprendront.
( Regarde bien, pendant que ma main tient ton cœur, et y recueille ton esprit; regarde bien toute la face de la terre et toute la face du genre humain^
Mais ne regarde plus ce que je t'ai déjà fait contempler pendant de longues années, c'est-à-dire tous les peuples couchés dans les ténèbres et l'ombre de la mort, et toutes ces multitudes languissantes et foulées aux pieds. Assez de soupirs et de larmes sont sortis de ton cœur dans cette contemplation. Regarde dans un autre sens, plus au fond, à la racine des nouveaux siècles que je m'apprête à développer; sache reconnaître les signes du temps ; ose voir ce qui est sous tes yeux, et cherche bien si le moment n'est pas venu de répéter, dans la lumière du siècle, ce que les anges, lorsque je suis venu, ont chanté dans la nuit : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! »
0 Jésus, ô Dieu incarné, ma lumière et ma vie! Vous le savez, je crains de regarder dans le sens que vous dites, car je n'y suis que trop enclin. Je n'ose pas voir, car je crains trop de me tromper.
Jusqu'à présent, comme beaucoup d'autres, j'ai vu le mal; je l'ai vu croissant; j'ai vu baisser non seulement la foi, qui semble éteinte depuis un siècle, mais je crois voir la raison même prête à s'éteindre. La charité se refroidit. Les divisions se perpétuent et s'endurcissent. Chaque nation se partage en deux races irréconciliables. La vérité, la paix, l'amour, la pitié semblent fuir
de la terre. J"ose à peine contredire ceux qui disent que nous sommes perdus.
Mais je l'avoue, j'ai horreur de leur prophétie. El j'aperçois des signes, des possibilités, des germes, qu me remplissent d'espérance et de joie.
Et c'est là ce que je t'ordonne maintenant de regarde: uniquement. Xe regarde plus la mort qui s'épuise et se débat contre la vie. Il faut laisser maintenant aux morts le soin d'ensevelir les morts. Ne te mêle point d'arracher l'ivraie; mais regarde au loin les campagnes déjà blanches sous les épis mûrs. Lorsque le serpent change de peau, on voit mourir et flétrir tout ce qu'il abandonne. Quand la chrysalide se transforme, on voit se déchirer et se briser son enveloppe. Vois s'il n'est pas ainsi de ce siècle.
Alors il me sembla que le Seigneur, dont la main me tenait, dont l'esprit me portait, et dont le cceur battait en moi, fit pour moi, dans la lumière et dans l'amour, ce que Satan, dans le désert, a fait pour lui. dans le mensonge et dans la tentation. Le Seigneur me montrait toutes les nations et leurs ressources, et il me dit : « Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Le temps approche où je rétablirai le royaume de Dieu. »
Et il me parut en même temps que le Seigneur me donnait quelque chose de son regard, pour regarder jusqu'au fond du siècle, et jusqu'au fond des peuples et jusqu'au fond des âmes. Je voyais les nations en masse; et je pouvais discerner chaque homme; et il me paraissait qu'en regardant attentivement la face d'un homme, je voyais penser son esprit et palpiter son cœur. Car le Seigneur Jésus sait par lui-même tout ce qui est dans l'homme, et ceux qui aiment beaucoup ont le sens fraternel, et reçoivent quelque chose de la clair-
voyance du Seigneur. Il me semblait aussi que le Seigneur me donnait le pouvoir d'entrer, comme lui et avec lui, à force d'amour, comme un esprit dans l'esprit d'autrui. Je sentis un divin attrait me porter, me verser dans une multitude d'àmes, et toutes mes forces se composer avec les leurs, comme se composent les forces des aimants.
Et le Seigneur me dit : Viens avec moi parcourir en esprit toutes les nations, y chercher mes amis et parler aux enfants de Dieu répandus sur toute la face du globe. Il faut les amener en un, et avec eux les peuples dont ils sont les prémices, les chefs et les rois invisibles.
Cherche ces âmes avec le sens et le regard que je te donne, et parle-leur, en restant bien fidèle à tous les mouvements de mon amour. Cherche les chrétiens inconnus, les fidèles implicites qui s'ignorent et que le monde ignore. Tu répondras à leurs questions, et tu leur feras lire, dans leur âme môme, mon Évangile et les merveilles de mon rovaume.
Alors il me parut que le Seigneur essayait, en ce moment môme, un de ces efforts dont il parle dans l'Évangile lorsqu'il s'écrie : « Jérusalem! Jérusalem! combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants sous mes ailes, comme un oiseau rassemble ses petits ! » Le doux esprit du Seigneur Jésus, son cœur divin palpitait avec force, cherchant à envelopper de ses rayons et de ses émissions le monde entier comme un réseau. Son sang, sa vie, atteignaient d'une manière visible ou secrète plusieurs âmes choisies, et les rapprochaient en son cœur. Et pendant que ces hommes continuaient à occuper de leur présence visible les points les plus éloignés de la terre, les âmes se rassemblaient comme en un point au centre du cœur divin. Je voyais ces âmes,
leurs pensées, leur beauté, leur noblesse et leurs tres- ^aillcuients de joie, et leurs lil)res et intelligents mouvements sous le divin attrait.(Toutes portaient le surnaturel caractère du désintéressement et de la pitié amoureuse pour les souffrances des hommes!)Toutes avaient traversé la crise. Toutes avaient consenti, sous le souffle de TEsprit-Saint, à la transformation fondamentale, au passage de l'amour de soi à l'amour de Dieu et des hommes. Et chacune s'avançait en disant comme Jésus et avec Jésus : « Le fils de l'homme vient pour servir et non pas pour être servi. Je pose ma vie pour ceux que j'aime, Dieu et les hommes. »
Ces âmes étaient ouvertes et radicalement différentes de la grande multitude des âmes fermées. Toutes ces âmes occupaient le dedans du cœur de Dieu fait homme; les autres, les âmes fermées, gravitaient au dehors. Parmi ces âmes, fermées et du dehors, je vis avec terjeur celles qui ont la foi morte, et non l'amour. Je vis aussi, avec une indicible compassion, toutes celles en qui le germe et la sève de l'amour fermente et se consume à vide, parce qu'elles n'ont pas la foi. Elles ne savent pas que le royaume du ciel est parmi nous, et qu'en donnant sa vie. on peut aider le Rédempteur dans le salut du monde. Elles donneraient leur vie, si elles savaient que la Rédemption est possible. Je vis aussi les multitudes purement imi)licites qui ne sont encore que des graines dans les greniers du Père de famille. Et le Sauveur nous dit : * 11 faut m'aider à semer ces âmes séminales, à sauver celles qui. faute de foi, dispersent leurs admirables forces, et celles, plus malheureuses encore, qui, dans la lumière de la foi, deviennent stériles, faute de sacrifice et d'amour.
Et le Seigneur nous dit : Donnez-vous le baiser de paix. Unissez-vous pour travailler et pour prier. Puis dcoutez ensemble et regardez ensemble ce que je vais vous montrer.
Mais voici que le divin Maître, nous recueillant plus profondément dans son cœur, laisse tomber au milieu de nous une de ces larmes qu'il répandait à la vue de Lazare au tombeau. Devant ce corps déjà flétri, Jésus pleura, dit l'Évangile.
Ici ce n'était plus un homme, mais c'étaient des légions. Regardez cet immense dolmen druidique, ce sanglant plateau de Crimée, chargé d'un demi-million dhommes égorgés. Là sont les os et les chairs palpitantes de nos amis, de nos frères et de nos enfants. Des tortures physiques et morales épouvantables ont écrasé des milliers d'âmes. Toutes ont-elles pu les supporter? Puis, s'il y a des martyrs, il y a aussi des bourreaux. Assurément, dans ces armées qui s'exterminent par le fer et le feu, des deux côtés la plupart croient combattre pour Dieu, pour la justice et le progrès du monde. Cependant, ce que leurs mains opèrent, c'est l'évidente continuation du crime primitif de Caïn. L'homme lève la main sur l'homme, œuvre de Dieu, et il détruit ce que Dieu a construit. Il arrache ce que Dieu a planté. La terre qui boit ces fleuves de sang crie vers le ciel, et ce cri vient retentir au cœur de Dieu. Il traverse la plaie du cœur de Jésus-Christ et vient percer nos cœurs.
En ce moment, au plus fort de la lutte, au moment où ce cri de la terre entière perce le cœur de notre Dieu, notre Dieu envoie son esprit à son prophète et il lui dit : « Parlez ! » Celui-ci se lève avec calme, et, s'adressant au monde entier au nom de Dieu, il dit : « Il faut prier, et ne pas cesser de le faire! Il faut que la guerre disparaisse et soit chassée de la face de la terre. Il faut que les enfants de Dieu trouvent la paix, que le mal soit vaincu ; que la joie vienne remplir les cœurs, et que la grâce de Dieu, comme une rosée, vienne couvrir la face
de la terre. » Ainsi parle le représentant visible de Dieu sur la terre. Et il ajoute : « Prions! car la prière dompte le feu, calme et arrête la guerre, dompte le mal, triomphe des maladies et des fléaux, raffermit les États ».
A ces mots que Dieu inspirait, une prière immense, irrésistible, un cri du Saint-Esprit sous Tétincelle divine en qui nos cœurs se pénétraient, s'exhala du foyer commun de nos âmes, et s'éleva vers Dieu.
Et le Seigneur Jésus nous dit : « Que la paix soit avec vous! »
Puis nous ouvrant Tesprit, après nous avoir montré toutes choses, il nous dit : « Parlez! bien-aimés de mon cœur. Unissez-vous pour répandre et transmettre la paix. Partez, et annoncez ma paix. Bienheureux sont les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu! et bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la tfrre ! »
Depuis ce temps, je n'étais plus seul. Mes heures et mes jours s'écoulaient dans le souvenir vivant de la sainte vision. La distraction, la négligence, les nécessités du dehors peuvent couper ce bonheur. Dès que je veux y penser encore, il me semble que notre divin Maître me reprend aussitôt le cœur. Je pense plus isolément. Ma pensée, sur ce divin sujet, est un discours entre plusieurs. Le groupe des âmes en un instant se forme. Les cœurs et les esprits s'embrassent et se pénètrent, et le Seigneur est au milieu de nous.
O mes frères bien-aimés, ayons confiance! L'avenir du monde est plus clair qu'il n'était il y a cent ans. Aujourd'hui, ce me semble, nous pouvons parler de la paix plus haut qu'on n'osait le faire autrefois, et peutêtre les habiles et les sages auront moins à sourire.
Oui, certes, le monde est lil)re pour le bien ou le mal, et les cœurs sont pleins de passions, et la race querel-
leuse des hommes n'est certes pas encore décidée à la paix, à la justice et à l'amour. Comment nier, puisque nous sommes tous libres, que le monde ne puisse s'endurcir dans la haine, dans la discorde et dans la guerre?
Je vois des hommes qui finissent mal. Pourquoi ce monde ne pourrait-il finir que bien? Ceux qui voient dans l'histoire un progrès nécessaire et fatal, ne distinguent pas le libre développement des âmes du développement d'une plante qui pousse. D'ailleurs la plante peut être écrasée du dehors, ou rongée au dedans par un ver. (L'humanité, aussi bien que chaque âme, peut trouver dans sa liberté l'obstacle qui écrase ou le ver qui dévore^ Aussi, chers bien aimés, il n'est pas inutile de prier, de^ parler, de nous liguer et de nous dévouer. Il faut réveiller tous les bons, et transformer, si l'on peut, les méchants ; car il dépend de nous de perdre ou de sauver nos âmes, et il dépond de nous de perdre ou de sauver le monde. Le salut de chaque âme est offert et donné. Mais chaque âme peut prendre ou laisser le don de Dieu. Le monde aussi peut prendre ou repousser, quant à ses destinées terrestres, la paix de Dieu. Mais courage, ô mes bien-aimés! les fils de Dieu sont les plus forts : ceux qui sont doux posséderont la terre, car Dieu est au milieu de nous. La victoire n'est pas nécessaire, et cependant, osons le dire : gloire à Dieu! la victoire est à nous ! Regardons en face, je vous prie, l'admirable idéal d'une paix habituelle générale et croissante, d'une paix sociale et internationale, dans la justice et le progrès, d'abord au milieu des chrétiens, puis sur le globe entier. Sans rien prédire sur ce qui sera, j'affirme que le devoir et la gloire de tout homme serait de travailler jusqu'à son dernier souffle à établir cette paix de Dieu au sein du monde entier. Qui osera me contredire?
J'ajoute que si plusieurs y travaillaient de toutes leurs forces, tous ces efforts seraient bénis. Pas un seul mouvement de leur cœur ne serait perdu devant Dieu. Oui, Dieu les aimerait comme ses fils de prédilection. Cela est dit dans l'Évangile. Bienheureux sont les paci-
fiqiies, car ils seront appelés enfants de Dieu. Qui dira le contraire?
Mais que i,ensez-vous de ceci, ù mon frère? Supposez un instant les peuples européens consacrant à la pacification de la terre, à l'organisation du globe dans la justice, autant de forces qu'ils en ont consacré aux dernières grandes guerres d'où nous sortons. Supposez que l'on ait décrété cet effort pacifique, autant que riiomme peut porter ce décret, sous l'œil de Dieu, en l)riant Dieu de le bénir, puis, supposons que la même constance, la même patience, la même quantité de courage, de dévouement, de sacrifice, que le même nombre d'hommes, le même génie des chefs, la même union de tous, et le môme nombre de vaisseaux, et le même nombre de milliards, soient appliqués à l'organisation du globe dans la justice et dans la paix, je demande si quelqu'un ose dire qu'un tel effort restera vain; je demande si quelqu'un croit pouvoir annoncer où devraient s'arrêter les conséquences d'une pareille impulsion?
Cela dit, il se fit encore parmi nous un silence. Nos v^ âmes étaient remplies de joie en méditant, chacune selon sa foi, sa lumière, son amour, les insondables conséquences de ce que peuvent les peuples européens ou de ce qu'ils feraient pour le monde, si quelques hommes qui dirigent les peuples osaient vouloir. Et nous convînmes de nous disperser pour aller parler de ces choses, par toute la terre, au cœur de ceux qui voudront bien nous écouter. Allons, allons nous jeter aux pieds de ceux qui ont quelque pouvoir : embrassons leurs genoux; prions et supplions, afin de les gagnera la sainte ligue en faveur de la paix du monde.
Et alors je me mis à la recherche des hommes puissants, pour les prier d'avoir pitié du monde.
Je regardai la lace du globe, pour voir où était la puissance. Forlenient appuyé sur le cœur de mon maître, et baisant sa poitrine pour y puiser la clairvoyance, je / vis d'abord ceci \Toute puissance vient de Dieu. Je vis que la toute-puissance incarnée, qui régit en réalité tout ce monde, et qui peut, au delà de toute espérance et de toute conception, l'élever sans fin jusqu'à Dieu, c'est le cœur même du premier-né de la nouvelle humanité, le cœur de Dieu fait homme!)
Cependant je vis l'humanité elle-même, l'humanité véritablement libre, et douée du surprenant pouvoir d'aider, de dilater, ou bien de comprimer, de réprimer les tout-puissants mouvements du cœur de Dieu.
Et cherchant qui avait, surtout, parmi les hommes, ce pouvoir incompréhensible, je vis à l'instant même, ^ avec(terreur et saisissement,M'homme qui, plus que tous les autres ensemble, peut dilater ou arrêter les impulsions du cœur de Dieu et ses mouvements pour la vie du monde. Cet homme, c'est le prêtre de Dieu.
Je compris que le prêtre peut consacrer la terre, ou arrêter la consécration. Il peut même, s'il le veut, faire servir à la mort du monde ce qu'il consacre. Cet homme introduit Dieu ou le repousse. Il ouvre, ou ferme le ciel. Cela est vrai. Quand cet homme le voudra, vous verrez s'élever le monde de clartés en clartés. Je savais ce y mystère depuis longtemps. {Je cherchai donc où se trouve ensuite la puissance principale. Je la trouvai dans le sacerdoce secondaire du génie et de la parole^
Je vis quelle est, en ce moment de l'histoire du monde, la prodigieuse grandeur de cette puissance.
Aujourd'hui, ou bientôt du moins, l'humanité entière c'est une assemblée unique. Tout homme peut élever la voix, et sa parole est entendue, sur tous les points, jusqu'aux extrémités du monde. Elle y parvient et elle y reste. Elle y est fixée pour toujours. Par ce prodige, le genre humain ne voit pas l'histoire, et il ne se voit pas vivre directement, mais il voit ce que disent ceux qui parlent.
Lorsque ceux qui parlent se liguent pour le vrai, pour ^ le faux, pour le bien, pour le mal, ils séduisent tout le genre humain : ils changent sa direction, ils l'entraînent où ils veulent. Ils forment et modifient sa pensée et sa volonté. Presque aucun homme ne pense et ne voit par lui-même. On pense, on voit par influence. Ceux qui parlent mènent donc le tout. Ils disent au genre humain de se défier de Dieu, et le genre humain se défie. Ils s'irritent, ils s'indignent, ils poussent à une vie de colère; et le genre humain se soulève comme rOcéan dans la tempête. Tout à coup, ils se calment, ils s'épanouissent. Ils soufflent dans l'atmosphère un souffle de volupté, et les nations s'affaissent dans la mollesse. Au reste, depuis que ces chefs intellectuels du monde sont au pouvoir, — et il n'y a de cela qu'un siècle, — (ils nont pas encore essayé de se liguer pour la justice, pour Dieu, pour le devoir. Ils parlent et combattent aujourd'hui encore, par la parole, comme combattaient les princes, pour la gloire et l'argent.")
Mais je crus entrevoir que peut-être le temps approche où les princes de l'esprit, cessant de régner par caprice et passion, pour la gloire, la puissance, l'or, le plaisir, sauront enfin qu'il est une loi pour le prince comme pour le sujet, et que (celui qui parle n'est pas maître ^ absolu de sa parole, mais qu'il est serviteur de Dieu, comme tous ses frères, et qu'il est, et doit être, de plus, le serviteur de tous.')
Après cela je vis quelle était la puissance de troisième ordre : c'est celle des rois et des empereurs.
En méditant sur cette puissance, je commençai par purger mon esprit, sur ce point, des préjugés de ma jeunesse, de ce mépris, de cette haine des rois, où nous avons été presque tous élevés. Je relus saint Paul, et je me rappelai l'attitude des premiers chrétiens en face des
empereurs. Je compris que le dur lien aime Dieu d'abord, et le craint avant tout, et attend tout de lui. Ensuite il aime le genre humain, et il aime ou redoute les héros, les génies qui l'éclairent, le dirigent, ou bien qui le dépravent par la parole et la pensée. Puis il aime sa patrie, et il révère le pouvoir public qui gouverne le peuple. Il honore le premier magistrat de son pays, le chef qui commande ses armées, et qui le représente et le gouverne.(Ma patrie n'est pas infaillible, ni le juge en présence du crime, ni le plus habile capitaine en face de l'ennemi, ni le prince en présence de la vie publique. Mais que devient la vie de mon pays, si je suis en lutte permanente contre les organes nécessaires de sa vie?) J'avais d'ailleurs déjà vaincu cet autre préjugé qui fait prendre le change à tant d'hommes, et leur fait croire que les rois et les princes, la guerre et les armées, les tribunaux et la police, les formes du gouvernement sont la force essentielle qui gouverne le monde. Certes, il n'en est pasainsi(Celui qui règne, c'est Dieu d'abord, puis le prêtre qui prie et consacre, puis le moindre des hommes qui prie, puis la vertu ou le vice des âmes libres; et puis les princes de la pensée, qui instruisent et conseillent, illuminent ou dépravent. Ensuite seulement viennent les forces visibles du gouvernement politique'!) Amis de l'humanité, nous avons perdu bien du temps à diviniser les institutions politiques, à tout attendre et à tout redouter d'un mécanisme ou d'un individu. Rejetons cette erreur, mère des brisements et des révolutions, des divisions, des haines, du temps perdu pour la vie publique. Disons avec un sage : « J'attends beaucoup de cette vérité, qui sera bientôt évidente : (c'est qu'on a trop exagéré l'importance du gouvernement. Là, n'est pas le principe du bonheur des hommes, la source en est plus profonde et plus sûre; c'est en soi-même que chacun la trouvera. Soyez homme, soyez courageux, ayez la vérité, la justice, la liberté dans l'âme, et vous dompterez peu à peu et organiserez à votre image le gouvernement quel qu'il soit. Certes il
y a des formes politiques meilleures, et il en est de détestables. Nous le savons par expérience. Je veux dire seulement que le principe de leurs transformations est en nous-mêmes, et c'est notre devoir de travailler sous la loi, dans la paix, mais avec une ardeur indomptable à cette transformation. » )
f Quand les forces morales et divines sont accumulées dans le monde, quand les idées sont mûres, les gouvernements exécutent toujours, nécessairement, et font passer dans le présent et dans le corps social la sève et le sang des principes.^
Là se trouve le mystère de l'union et la distinction des pouvoirs, du pouvoir religieux, du pouvoir politique, et du pouvoir philosophique.
Quoi qu'il en soit, décidé à me tenir pur de préjugés et d'intérêts, et à marcher dans la plus absolue sincérité, jointe au désintéressement d'un mort, je priai mon Maître et mon Dieu de m'aider à pénétrer secrètement dans lame des hommes, princes ou autres.
Et le Seigneur me dit : « Commence par prier pour eux. Regarde avec respect chaque homme comme étant mon image aussi bien que toi, et mon enfant pour qui je suis mort, comme pour toi.
« Puis, inspiré par lamour que je te donne pour tous les hommes, pour ton siècle, pour chaque race humaine, pour chaque ame, effaçant ta personne absolument, (efforce-toi de trouver grâce par l'amour seul, et par la pensée seule, devant tous ceux qui possèdent la puissance,")les rois et empereurs, hommes de génie, grands écrivains, prêtres de Dieu animés par la foi, et surtout devant la puissance du bon cœur de tout homme de bien, du cœur simple et pur de tout enfant qui aime, et du cœur sacré de tout être huml)le et pauvre qui travaille et qui souffre. »
Depuis ce temps je travaillais dans la prière à la recherche de la lumière qui pacifie. ^je travaillais à me rendre capable de porter la paix dans le monde, par mes paroles et mon amour.)
La paix! Non, Maître bien-aimé, il ne m'est pas possible de continuer cette méditation sur la paix. Je suis rempli d'une indignation débordante. Une colère frémissante me brûle les reins. Ce n'est plus ici l'heure de la paix. Voici, pour l'homme qui écrit ou qui parle, le moment de saisir le fouet, et de frapper, et d'écraser, par ses vigoureux jugements, clairs et terribles, que ratifie la conscience des hommes, les menteurs et les hypocrites, les hommes de proie et les hommes de sang. A la vue des sanglantes et croissantes iniquités qui couvrent la terre, mon âme a perdu le repos, la douceur et la paix. Je ne puis exhaler ma douleur que par des cris, par l'imprécation acérée qui perce, qui punit, qui flétrit, et qui fait rugir de douleur le méchant qu'elle atteint.
Telles étaient mes pensées! Et j'écrivais, de toutes mes forces, des pages violentes, décidé à les publier malgré tous, et à braver tout adversaire et tout obstacle.
Je quitterai, s'il le faut, mon pays; j'irai vivre, pour un temps du moins, sur une terre plus libre, de l'autre côté du Jura, ou des Vosges, ou des Ardennes, très yp près de la France bien-aimée.(Je chercherai un lieu d'où je puisse toujours voir les montagnes de ma patrie^JLà je méditerai le plan de guerre d'Alfieri !
Mais, en toutes ces pensées, je n'étais pas pleinement soutenu par mon maître. Mon maître, bien au loin, et d'une voix à peine perceptible, semblait encore me dire : « La paix! » Mais le plus profond dégoût de la paix, ou plutôt l'horreur de la paix m'avait rempli le cœur, et je prétendais n'écouter, sous aucune forme, l'esprit de paix. Je répétais les paroles du prophète, ces malédictions vigoureuses contre les insensés et les lâches qui tendent la main au mal et au mensonge et disent : « La paix! la paix! »
Cependant, après bien des jours agités, le Seigneur me dompta par la vue claire d'une vérité certaine et simple, savoir : l'impuissance absolue de ma colère.
Oh! Dieu! voir qu'on possède la vérité, qu'on soutient la justice, et voir le mal et les ténèbres les vaincre et les fouler aux pieds ! Et sentir en même temps que les forces de l'âme entière, décuplées par l'indignation, et s'il le faut par le courage jusqu'à la mort, n'y peuvent rien! Ah! voilà le comble de la douleur et de la tentation !
Frémissant, mais brisé et dompté par cette vue certaine, je pleurai; la colère, se sentant vaincue, fondit en larmes.
Alors, c'était hier, je me rapprochai de mon maître, me mis à ses genoux et sanglotai sur sa poitrine. Et à mesure que dans ce contact et ces sanglots, la colère s'écoulait de mes nerfs et sortait de mon sang, la lumière et la force rentraient.
Et mon maître, me trouvant docile, me parla, et avec sa divine bonté me dit : « Mon fils, quel est ton but?
— Seigneur, je veux que votre règne arrive. Je veux que les pauvres liommes si souffrants ne soient plus opprimés, trompés, foulés aux pieds et massacrés comme aujourd'hui. Voilà le besoin de ma vie. Vous le savez.
— Mais ne t'avais-je point assez dit où est la force et comment nous pourrons conquérir le monde?
— Oui, mon Dieu; mais hi-er je ne le savais plus, je ne le croyais plus.
— Tu ne croyais donc plus à l'Évangile?... Reprends donc cette première page du Livre, usée par tes baisers. Relis mon éternelle parole' :
« Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre!
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés!
« Heureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu! »
« Eh bien! si tu as faim et soif de la justice, rentre en
toi-même, et garde le silence, jusqu'à ce que tu sois redevenu doux, humble de cœur et pacifique, afin que la force de posséder la terre et de la conquérir, pour ta part, te soit donnée.
— Mais, Seigneur, est-ce donc un mal que de flageller les méchants?
— Non, puisque j'ai pris un fouet pour chasser les vendeurs du Temple.
, — Est-ce donc un mal que de réprimer par le fer les assassins?
— Non, puisque j'ai permis à saint Pierre de frapper de l'épée.
— Pourquoi donc m'avez-vous ôté de la main l'épée que je voulais prendre autrefois? Et pourquoi m'ôtezvous de la main le fouet que je voulais prendre aujourdlmi?
— L'épée n'est que la triste et passagère répression de Fépée, c'est-à-dire l'agresseur et le meurtrier périra par l'épée. Mais là n'est pas le salut du monde. Le fouet n'est pas non plus la lumière des hommes ni le sel de la terre. Le fouet! je l'ai souffert jusqu'au déchirement des chairs et jusqu'au sang. Le fer qui perce, c'est moi qui l'ai reçu au ca^ur. Les faibles cordes dont j'ai frappé les vendeurs dans le Temple, et la pauvre épée de saint Pierre, dont mon apôtre toucha l'oreille que j'ai guérie, signifient que, dans le monde nouveau que je crée, la violence et l'épée doivent décroître à mesure que ma croix grandit. Notre arme, celle par qui j'ai vaincu le monde, celle qui possédera la terre, c'est l'arme difficile, laborieuse et sanglante de la croix.
— Seigneur, je le savais, et je recommence à le croire. V Mais il nous faut donc renoncer à foudroyer les hypocrites, les tyrans et les meurtriers? Qu'est devenue, dans votre représentant visible, ô Seigneur, cette vertu par laquelle saint Pierre frappa de mort ceux qui mentaient?
— Mon fils, comment sais-tu qu'en ce siècle même l'un des successeurs de saint Pierre n'a pas, par une humble
et douce plainte de son cœur, renversé le plus puissant prince, le plus grand capitaine, et la plus grande armée qu'ait vus le monde?
« Comment sais-tu que le plus grand persécuteur de la conscience qui ait vécu depuis Dioclétien, n'a pas été, par le regard et la réprobation du successeur de Pierre, desséché dans sa force, comme le figuier stérile?
« Mais, ô mon fils, en présence de ton ennemi, fùt-il le plus pervers des ouvriers d'iniquité, n'oublie jamais cette parole inspirée: « L'archange, en lutte avec Satan, n'a pas osé maudire Satan! Il lui a dit : Que Dieu te dompte. » Toi, mon fils, es-tu donc un archange? ton ennemi est-il Satan?
« En présence des méchants et du mal, et de tous ceux qui me repoussent, n'oublie pas que, lorsque mes apôtres voulurent prier le Père de faire tomber le feu du ciel sur les hommes qui me repoussaient, je leur ai dit en les réprimandant: « Vous ne savez à quel esprit vous êtes appelés! »
« Enfin ne lis-tu pas dans l'Évangile ces mots sortis de ma bouche : « Or moi, je vous le dis, ne résistez pas même au mal ».
— Seigneur, je ne comprends pas ces i)aroles.
— Voici le sens : Ne résistez pas au mal par le mal, mais par le bien.
— Je comprends. Les hommes de l'ancien monde tuaient leurs ennemis; la loi déjà le défendait :
« Vous ne tuerez pas! » Mais Jésus dit: Je vous défends l'injure. Je vous défends même la colère. L"homme du vieux monde disait : « OEil pour œil, dent pour dent ». Mais Jésus dit : « Point de vengeance! « Ne rendez pas même le soufflet que vous avez reçu. N'entrez point dans la lutte, telle que l'établit le vieux monde, haine contre haine, colère contre colère, mal contre mal. Ne résistez pas môme au mal par les armes quemploie le mal. Mais résistez au mal par Dieu. Seigneur, délivreznous du mal. Saint Paul rexpli(]ue: < A^o/t vinci amalo; scd vince in bono malum. Triomphez du mal par le bien. »
« L'Ancien Testament l'avait dit : « Ne répondez pas à l'insensé selon ses paroles, de peur que vous ne lui deveniez semblables ». Faut-il donc laisser l'insensé parler seul? Loin de là; carie texte ajoute aussitôt : « Répondez à Finsensé selon ses paroles, de peur qu'il ne se croie sage ». Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ne faut pas répondre à l'insensé comme parle l'insensé, folie contre folie; mais lui répondre vérité contre erreur, sagesse contre folie, et paix contre violence, de manière à boire d'abord la colère par l'amour, puis, dans la sérénité qui renaît, (inonder l'erreur de lumière.)
« L'un des plus grands devoirs de l'homme de bien, qui a raison, c'est de ne pas durement contredire l'homme égaré qui soutient le faux. Pourquoi? Pour ne pas river dans le mal, par un choc brusque, cet homme actuellement méchant ou égaré, et ne pas rendre méchant pour toujours votre frère, qui peut-être n'est méchant qu'aujourd'hui. Que savez-vous si sous la tige d'ivraie que vous apercevez, cet homme n'a pas au cœur le germe du pur froment de Dieu? Prenez garde d'arracher le tout.
— Mais, ô mon Maître bien-aimé, que faire donc pour dompter les méchants et pour vaincre le mal?
— Relis, mon fils, tout mon discours sur la montagne. Là je propose aux enfants de Dieu, à ceux qui doivent être la lumière du monde {vos estls lux mundi) et le sel de la terre {vos estis sal terrœ), le moyen de conquérir le monde, de posséder la terre, et de rassasier de justice ceux qui ont faim et soif de la justice.
— Et quels sont ces moyens? Être parfaits comme le Père céleste est parfait; aimer ses ennemis; bénir ceux qui le maudissent, prier pour ceux qui persécutent, afin d'être vraiment les fils du Père, qui verse son soleil et sa rosée sur les méchants comme sur les bons. C'est là, mon fils, la force qui possédera la terre, la soulèvera, la fera marcher et sortir du vieux monde dont Satan était prince, pour entrer dans le monde nouveau que crée mon Évangile.
— Oui, mon Dieu, je comprends. Vous m'avez, depuis
ma jeunesse, montré ces vérités; elles remplissent mon esprit, et résultent de toute ma conscience. Mais je ne cesse de les oublier dès que vous-même, par votre présence réelle et par la grâce du Saint-Esprit, n'opérez plus en moi, au cœur, la mémoire de la vérité.
« Soyez donc avec nous tous les jours, ô mon Dieu!.... Opérez avec nous, afin que nous ayons, dans votre esprit évangélique, le pouvoir de mener le monde à son but.
— Je l'ai promis, mon fils : voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin des siècles. »
La spoliation a deux formes : spoliation paisible, spoliation guerrière. On })rend le bien d'autrui soit par la ruse, soit par la force. 11 y a les voleurs désarmés et les voleurs armés. Cela est vrai, soit des particuliers, soit des gouvernements- (Le vol à main armée d'homme à homme, c'est le brigandage; de peuple à peuple, c'est la conquête. La conquête ! vieux mot plein de sotte impudence que dans cent ans, j'espère, on n'osera plus prononcer, mais qui vient, sous nos yeux, de refleurir, en l'année 1866, de la manière la plus honteuse et la plus désastreuse.YV vrai dire, sur ce point, les esprits sont encore si barbares que peut-être on regardera comme naïf et léger le rapprochement que nous nous permettons entre le brigandage et la guerre. Je pense tout au contraire que cette simplicité naïve est ici, sans comparaison, plus profonde que la duplicité savante des expérimentés! Cette science-là, ne l'ai-je pas comme vous? Mais je l'ai dépassée, et je suis revenu, en avançant toujours, à la simplicité de la conscience et à la vérité de l'évidente raison ! « Ces choses, dit le maître des hommes, sont cachées aux prudents et aux sages, mais révélées aux simples et aux petits. »
Un grand progrès du monde a commencé le jour où, dans la société moderne, quelques hommes se sont résolus à appliquer aux affaires humaines la raison et l'évidence morale; le jour où l'on a osé croire qu"il n'y a qu'une morale, une justice éternelle, immuable, une et la même toujours, en toute affaire humaine, d'homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné. Oui, c'est une sublime et puissante audace que de savoir et vouloir s'appuyer, dans les affaires de l'humanité, sur les évidences morales comme celle-ci : « Il est absurde, il est détestable, que les hommes s'égorgent entre eux, il faut donc que cela finisse, »
Je dois dire que le xviii<^ siècle français, dans l'horreur duquel j'ai vécu, pour ses grands crimes, ses grands abaissements et ses aveuglements grossiers, a eu pourtant cette audace et cette gloire. C'est que tout siècle est double; pendant que la surface visible se couvrait d'incrédulité et d'immoralité, pendant que la masse des penseurs perdait tout sens philosophique, il y avait au fond du siècle un merveilleux courant, venant de l'Évangile et de l'esprit de saint Vincent de Paul, et de l'esprit de Fénelon.
Fénelon paraît être l'admirable type du xviii*^ siècle, tel que Dieu le voulait. Devant tout siècle comme devant tout homme, s'ouvrent toujours deux voies entre lesquelles la liberté choisit. Les hommes ont choisi la mauvaise. La régence, Louis XV, les débauches de l'agiotage, le règne des prostituées, la chute de la monarchie dans le sang, le mépris de Fàme et de Dieu, l'insulte au christianisme, et la révolution homicide et spoliatrice ont caractérisé le siècle. Le faux siècle a vaincu. Mais le vrai siècle subsistait et subsiste comme dans les Catacombes. C'est lui qui, renaissant, constituera la prochaine grande époque de lumière et de paix.
Mais c'est de la guerre qu'il s'agit. Fénelon donc, au sujet de la guerre, osait voir l'évidence et l'exprimer. Rien de plus rare, je le répète, et de plus audacieux! Il
l'homicide 301
osait dire ceci en parlant à la conscience d'un roi : a On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans son besoin extrême ; et on traite de héros un homme qui fait la conquête d'une province, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un État voisin! L'usuriiation d'un pré ou d'une vigne est considérée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu, à moins qu'on ne restitue; mais l'on compte pour rien l'usurpation des villes et des provinces! Prendre un champ à un particulier est un grand péché; prendre un grand pays à une nation est une action innocente et glorieuse! Où sont donc les idées de justice? Dieu jugera-t-il ainsi? Exibtimasti inique quod cro lui similis. Doit-on moins être juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts? Des millions d'hommes qui composent ime nation sont-ils moins nos frères qu'un seul homme? Tout ce qui est pris par pure conquête est donc pris très injustement, et doit être restitué; tout ce qui est pris dans une guerre entreprise sur un mauvais fondement est de même. Les traités de paix ne couvrent rien lorsque vous êtes le plus fort et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux : alors ils signent comme un particulier donne sa bourse à un voleur qui lui tient un pistolet sur la gorge. La guerre et la victoire, loin de vous mettre en sûreté de conscience, vous engagent non seulement à la restitution des pays usurpés, mais encore à la réparation de tous les dommages causés sans raison à vos voisins.
« Pour les traités de paix il faut les compteur nuls, non seulement dans les choses injustes, que la violence a fait passer, mais encore dans celles où vous pourriez avoir mêlé quelque terme ambigu pour vous en prévaloir dans les occasions favoral)les. »
Voilà les évidences que j'aime! Si simples et si naïves qu'elles soient, vous en com[)renez la portée.
Mais il ne s'agit pas ici seulement de Fénelon. Il s'agit de l'enseignement constant de l'Église catholique. C'est un axiome de théologie indiscuté que toute conquête et tout butin fait dans une guerre injuste doit être restitué.
« Or l'obligation de restituer, dans la morale chrétienne, est tellement absolue, dit Bourdaloue, que l'Église même à qui Dieu a donné le pouvoir d'absoudre tous les crimes, l'Église n'en peut pas dispenser, et ces clefs données à saint Pierre, si puissantes sur tout le reste, n'ont pas la vertu d'ouvrir le ciel à quelque usurpateur que ce soit, tant qu'il demeure volontairement chargé du bien d'autrui. »
J'entends dire quelquefois qu'en général, au sujet de la guerre, les théologiens catholiques ne sont pas assez décisifs. Mais pesez, je vous prie, les principes suivants, qui sont universellement adoptés parmi nous.
!« La guerre défensive est permise.
2° Mais la guerre offensive n'a qu'une cause légitime, savoir : une grave injustice faite à un peuple, grave injustice non réparée et autrement irréparable.
30 Dès qu'une guerre commencée ou non cesse d'être nécessaire, elle est injuste.
40 Quant à ceux qui ont supposé ou supposent que l'agrandissement d'un empire, la gloire à conquérir et le droit de convenance (comme serait, par exemple, la mission historique de la Prusse) sont des causes légitimes de guerre : ceux-là sont dans une pensée aussi coupable que pernicieuse. Car il n'y a en tout cela, comme l'affirme saint Augustin, rien autre chose que « brigandage en grand ».
Que vous en semble? Fénelon et saint Augustin adoptés par l'Église catholique sont-ils de saines autorités?
5*^ Quiconque est prêt à porter les armes en tous cas, qu'il s'agisse dune guerre juste ou injuste, quiconque a la volonté réfléchie de poursuivre une guerre qu'il sait être injuste, celui-là est en péché mortel, celui-là est en état continuel de damnation, à cause de sa volonté réfléchie de faire la guerre injustement.
6° Les soldats mêmes sont tenus à restitution s'ils participent à une guerre injuste.
Que pensez-vous de ces préceptes? Ne les trouvezvous pas d'une insupportable rigueur? Et que serait-ce si vous saviez peser le poids de ces paroles : péché mortel! péché digne de damnation! Si vous saviez ce que c'est que la réprobation de Dieu annoncée par l'Église!
Si nous n'étions pas encore des barbares, nous saurions qu'il n'y a rien là qui ne soit l'évidence morale absolue. Oui, il est absurde, il est abominable que les hommes s'égorgent entre eux. Oui, l'homme est réprouvé de Dieu.
Eh bien! c'est pour perpétuer ces abominations, c'est pour maintenir et pour glorifier sur la terre l'homicide perpétré en des proportions gigantesques, c'est pour cela même que les peuples vont déposer sur les autels d'un ancien dieu. Mars, ami du carnage, environ la moitié du fruit de leur travail.
Nous savons aujourd'hui ce que coûte l'extermination guerrière estimée en argent. La guerre coûte à l'Europe une somme égale aux sept neuvièmes des recettes publiques.
Sans doute la dépense avouée, visible, portée sur les budgets publics, n'est que le tiers du budget total, aujourd'hui environ 3 milliards sur 9 milliards pour toute l'Europe.
Mais la guerre a son budget occulte qu'on ne voit pas dont on ne parle pas. Ces fonds secrets du dieu père du carnage sont en Europe d'abord la perte du travail de quatre millions d'hommes.
Ce sont les intérêts des propriétés affectées au service
de la guerre. Ce sont les intérêts des dettes publif}ues que la guerre a causées. Ces trois sources ajoutent aux 3 milliards visibles. 4 milliards inaperçus. C'est ainsi que le budget de Mars tant caché que visible, tant secret qu'avoué, se monte à 7 milliards quand l'ensemble des recettes publiques de l'Europe se monte à 9 milliards.
On le voit, lEurope est tout juste assez riche pour payer sa gloire. Mais écoutez ces paroles d'un poète :
« Longtemps on a ignoré le prix d'achat de ce genre de gloire. Il y avait pour dissimuler le total des cheminées comme celles où Louis XIV a brûlé les comptes de Versailles. Ce jour-là, il sortit du tuyau du poêle royal pour un milliard de fumée. Aujourd'hui les peuples ont une grande vertu : ils sont avares. Ils savent que prodigalité est mère d'abaissement. Ils comptent; ils apprennent la tenue des livres en partie double. La gloire guerrière a désormais son doit et son avoir. Ceci la rend impossible et la tue. »
Voici, ajoute l'auteur, ce qu'a coûté la guerre à l'Europe et au monde de 1791 à 1814.
« La France seule a dépensé en boucheries pour la gloire militaire, et aussi, ajoutons-le, pour la défense du territoire, cinq millions d'hommes, c'est-à-dire six cents hommes par jour. L'Europe, en y comprenant le chiffre de la France, a dépensé seize millions six cent mille hommes, c'est-à-dire deux mille morts par jour pendant vingt-trois ans.
« Deuxièmement : la dépense en argent. Nous n'avons malheureusement de chiffre authentique que le chiffre de l'Angleterre. De 1791 à 1814, l'Angleterre, pour faire terrasser la France par l'Europe, s'est endettée de 10 316 460 053 francs. Divisez ce chiffre par le chiffre des hommes tués à raison de deux mille par jour pendant vingt-trois années, vous arriverez à ce résultat que chaque cadavre étendu sur le champ de bataille a coûté à l'Angleterre seule 1 250 francs.
ft Ajoutez le chiffre de l'Europe, chiffre inconnu, mais énorme.
L HOMICIDE 30o
« Avec CCS dix-sept millions d hommes morts, on eût lait le repeuplement européen de lAuslralie.
« Avec les vingt-quatre milliards anglais dépensés en coups de canon, on eût changé la face de la terre, ébauché partout la civilisation, et supprimé dans le monde entier l'ignorance et la misère. »
Que dire des fureurs de colère et des fureurs d'orgueil qui ont créé ces épouvantables massacres?
a Tu ne tueras point. >
La diminution du carnage parmi les hommes! Est-ce trop d'ambition que d'espérer cela? Mon Dieu! je suis presque seul à espérer! Je poursuis ce travail sur la justice et sur les bénédictions qu'elle promet en la terre comme au ciel, et il me semble qu'au milieu de ce XIX* siècle, ce siècle si obscur encore, si haineux et si divisé, pourtant l'aurore de siècles meilleurs et plus justes se laisse apercevoir. Mais qui donc veut y croire?
Au premier mot beaucoup de ceux qui se disent chrétiens rabattent mes espérances par les deux seules paroles évangéliques qu'ils sachent et sur lesquelles ils se cramponnent contre toute idée de progrès : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », s'écrient-ils. Et puis : « Quand le Fils de l'homme reviendra, pensez-vous qu il trouve encore de la foi sur la terre? »
Quant à la guerre, ils la soutiennent par une citation fausse : « Il est dit dans la Bible : Dominus Sabaoth, notre Dieu c'est le Dieu des armées ».
Donc, ajoutent-ils. c'est la décadence qui vient, non le progrès. Voyez la lèpre du paupérisme qui envahit le monde. Voyez la foi bientôt bannie de toute la terre. Nous sommes perdus.
Ainsi osent parler des chrétiens contre le Christ, qui a dit : Je suis venu annoncer aux pauvres la bonne nou-
AGES CHOIalLS DU H. P. UltA. IIY. 20
velle. Le royaume de Dieu approche, Satan, le prince du monde, sera chassé.
Et ils oublient la prière essentielle et perpétuelle du chrétien, celle que Jésus-Christ même a dictée mot à mot : « Notre Père, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ».
Mais l'infernal aveuglement des autres me consterne encore davantage! « Versons du sang », disent-ils, « alors tout ira bien. »
(Dénués de tout sens moral, incapables de toute conception de justice, ils sont lancés, comme l'animal par son instinct, à tuer ce qui leur résiste.)
0 Jésus, vous naissez entre deux espèces d'animaux : animaux domestiques, bœufs et brebis, qui mangent le foin dans leur étable, et bètes féroces qui mangent les bœufs, les brebis et les hommes.
Oui, mon Dieu, vous naissez ainsi.
Mais vous, Homme-Dieu, vous savez purifier la terre des bêtes féroces.
Ces races disparaîtront et vous saurez élever jusqu'à vous les pauvres animaux humains.
Quoi qu'il en soit, je passe par des alternatives d'espérance et de découragement.
Parfois je crois entendre la froide raison et l'expérience découragée me dire au fond de l'âme : « On n'introduira pas la raison daim ie monde. On ne donnera pas aux peuples l'amour de la justice. Ce sera toujours l'instinct simple, indiscuté, qui prendra, par la force et la ruse, tout ce qu'il pourra prendre. Leurs débats, leurs prétendues luttes politiques et intellectuelles ne sont que luttes d'orgueil et de cupidité. Ce qu'ils appellent la vérité, c'est leur passion armée d'un mot ou d'une maxime. Qu'est-ce que l'opinion d'un homme? C'est son intérêt formulé. En aucun cas, nul ne reconnaît qu'il a tort. En aucun cas, nul ne consent un seul instant à regarder si son adversaire a raison. Ce que l'on veut, c'est le pouvoir et cest l'argent, mais jamais la justice, jamais la vérité. >
Et ne vous fiez ni aux lois ni aux institutions sociales, ni même aux formes politiques. Partout, toujours, les jjIus rusés, les plus violents vont au but, le pouvoir et l'argent, et ils y vont par la loi ou malgré la loi. Je t'écraserai par la force, s'écrient aujourd'hui même les hommes qui parlent le plus de liberté, si je ne le fais pas par la loi.
Nous vous vaincrons consfitutionnellement, s'écrient des hypocrites de liberté, ou nous vous chasserons révolutionnairement. Que faire donc pour le progrès du monde?