LA CRITIQUE FRANÇAISE TRADITIONNELLE
Toute nation livrée à elle-même et à son propre génie se fait une critique littéraire qui y est conforme. La France, en son beau temps, a eu la sienne, qui ne ressemble ni à celle de l'Allemagne, ni à celle de ses autres voisins; — un peu plus superficielle, dira-t-on; — je ne le crois pas; mais plus vive, moins chargée d'érudition, moins théorique et systématique, plus confiante au sentiment immédiat du goût. Un peu de chaque chose et rien de l'ensemble, à la françoise : telle était la devise de Montaigne, et telle est aussi la devise de la critique française. Nous ne sommes pas synthétiques, comme diraient les Allemands; le mot même n'est pas français. L'imagination de détail nous suffit. Montaigne, La Fontaine, Madame de Sévigné, sont volontiers nos livres de chevet. Cette critique française, dans sa pureté, roulait sur un petit nombre de noms heureux parmi les Anciens; mais c'étaient les auteurs le plus à portée de tous, les plus faciles, ceux qui sont le plus faits pour orner les mœurs et embellir l'usage de la vie. Tout le fonds de la critique littéraire française, en ce qui concerne l'Antiquité, se résumerait en un petit nombre de volumes, qui ont peu à peu formé comme notre rhétorique. Arnauld ouvre la voie dans
Critiques et Portraits, on les rangeait par l'ordre chronologique des sujets que j'y traite, on ferait un contresens; le véritable ordre est celui dans lequel je les ai écrits, selon mon émotion et mon caprice, et toujours dans la nuance particulière où j'étais moi-même dans le moment. » (Nouvelle Correspondance, 1. xxxu.)
quelques écrits sur les belles-lettres; Boiieau continue de la tracer dans ses Réflexions sur le Traité du Sublime. Fénelon, dans sa Lettre à V Académie françoise, ouvrage solide sous une forme charmante, a cueilli la fleur des plus beaux passages des Anciens. Rollin dans le Traité des études, Racine fils dans ses fié flexions sur la poésie, ont soigneusement amassé et disposé avec ordre des exemples choisis d'une application agréable. Voltaire les a semés à profusion dans ses articles de Y Encyclopédie, dans ses lettres, en toute rencontre. Ajoutez les deux premiers disciples de Voltaire, La Harpe et Marmontel, comme ayant le plus contribué à répandre ce genre de culture moyenne. Il serait injuste de ne pas compter Delille pour sa traduction et ses notes des Géorglques. N'oublions surtout pas Montaigne, qui le premier, et sans avoir l'air de faire œuvre de critique littéraire, avait commencé ce travail d'abeille. Enfin Chateaubriand et Fontanes, à leur moment, ont rajeuni et renouvelé sans le détruire ce premier fonds acquis. Là se trouvent toutes les citations, les souvenirs d'Horace, de Virgile, d'Homère l, qui devaient orner la mémoire et composer le trésor d'un homme de goût fidèle à l'esprit français. Il en résultait une sorte de circulation courante à l'usage des gens instruits. J'avoue ma faiblesse : nous sommes devenus bien plus forts dans la dissertation érudite, mais j'aurai un éternel regret pour cette moyenne et plus libre habitude littéraire, qui lais-
1. Pas assez d'Homère pourtant, c'était le côté faible : on ne remontait pas assez à la première et à la plus grande originalité poétique naturelle.
ait à l'imagination tout son espace et à l'esprit tout son jeu; qui formait une atmosphère saine et facile où le talent respirait et se mouvait à son gré : cette atmosphère-là, je ne la trouve plus, et je la regrette. [Chateaubriand et son groupe littéraire, 1. 1, 1861.)