Les Portraits contemporains
Je ne me suis pas dit cela de prime abord; j'ai commencé par admirer pleinement, naïvement, ceux que j'aimais surtout à contempler et à pénétrer, et qui se déployaient d'eux-mêmes sous mon regard; ma curiosité se mêlait d'émotion à mesure que j'entrais plus avant dans chaque talent digne d'être étudié et connu. Je me disais comme Pline le Jeune, lorsqu'il décrit et développe les mérites de tant d'illustres amis : « At hoc pravum malignnmque est non admirari hominem admiratione dignissimum, quia videre, alloqui, audire, complecti, nec laudare tantum, verum etiam ainare contingit. » Je me disais cela en commençant, et les circonstances extérieures se prêtaient elles-mêmes à cette vue et y inclinaient en quelque sorte la critique, afin que celle-ci pût remplir tout son rôle à ce moment.
Il se tentait dans l'art, dans la poésie, dans les diverses branches de la pensée, quelque chose de nouveau à quoi le public n'était pas encore accoutumé; il a fallu bien des efforts pour qu'il y fût définitivement conquis. On peut par là marquer les deux temps de ma manière critique, si j'ose bien en parler ainsi : dans le premier, j'interprète, j'explique, je professe les poètes devant le public, et suis tout occupé à les faire valoir. Je deviens leur avocat, leur secrétaire, ou encore leur héraut d'armes, comme je me suis vanté de l'être souvent. Dans le second temps, ce point gagné, je me retourne vers eux, je me fais en partie public, et je les juge.
Je les juge avec bien des ambages et des circonlocutions sans doute. Nos successeurs diront sans efforts, et en deux mots, ce que nous nous sommes
donné beaucoup de peine pour envelopper ou délayer. Pourtant il n'est pas si malaisé d'entendre ce qu'il n'a été permis que d'indiquer; et même dans cette manière, que je nomme ma première, et qui a un faux air de panégyrique, la louange (prenez-y garde) n'est souvent que superficielle, la critique se retrouverait dessous, une critique à fleur d'eau : enfoncez tant soit peu, et déjà vous y touchez.
Même en énumérant les qualités des talents amis, il y a un mot qu'il ne faudrait jamais perdre de vue, le circum prœcordia ludit, qu'un satirique accorde à l'aimable Horace : se jouer autour du cœur de ceux même qu'on caresse, et montrer qu'on sait les endroits où l'on ne veut pas appuyer.
En réimprimant ces portraits, je leur laisse exactement le caractère qu'ils eurent dans le temps de leur publication première, sans m'interdire toutefois les petites notes qui complètent ou restreignent. J'ai dû mettre çà et là des correctifs, je n'ai pas eu à faire de rétractation. Moyennant ce système de petites notes qui courent sous le texte, je rends à celui-ci son vrai sens; la note est plus familière et donne la facilité de baisser d'un ton. J'ai cru qu'il était permis de parler à l'entresol un peu plus librement qu'au premier.
Il m'eût été facile, sur bien des points, de rendre ces portraits plus piquants; j'ai dû le plus souvent me l'interdire. Entre tant d'écueils à travers lesquels je naviguais, si j'ai touché par accident sur quelquesuns, qu'il me suffise de me rendre ce témoignage que je ne crois pas avoir cédé à la crainte de déplaire quand j'ai été indulgent, ni à aucun sentiment
hostile quand j'ai été plus sévère. J'ai pu craindre quelquefois d'affliger; j'ai pu, d'autres fois, prendre occasion de ressaisir ma liberté et de marquer mon dissentiment. Ai-je réussi, autant que j'y ai visé, à ne faire tout cela que dans la limite des obligations imposées et des convenances permises? — Tels qu'ils sont, on trouvera incontestablement dans ces portraits de bonnes indications de vérités, et une grande masse de faits et de notions apportés en tribut à l'histoire littéraire contemporaine l.
En achevant de revoir et de relire des pages où j'ai autrefois déposé tant d'espérances, où j'ai placé tant de vœux sur des noms brillants qui n'en ont réalisé qu'une partie, je me surprends à redire, et je ne puis m'empêcher de citer, pour moralité finale, ces beaux vers de Virgile, si empreints de gravité et de justesse sévère, et applicables à la décadence de toutes les aristocraties, à celle de tous les talents qu'un travail et une vigilance perpétuelle n'entretiennent pas :
Vidi lecta diu et multo spectata labore Degenerare tamen, ni vis humana quotaunis Maxima quœque manu legeret. Sic omnia fatis In pejus ruere, ac rétro sublapsa referri.
(Portraits contemporains, Avertissement de la première édition collective, 1845.)
\. « Quant au fond même des idées, écrivait Sainte-Beuve en 1839 à un critique, il en est dont je puis vous dire que vous avez rencontré tout à fait la mienne, par exemple quand vous avez considéré les Critiques et Portraits comme une dépendance de la partie élégiaque et romanesque bien plutôt que comme des critiques expresses. Cela est tout à l'ait vrai, à tel point que si, en réimprimant un jour les