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LE CRITIQUE LITTERAIRE DOIT AVOIR DES OUVERTURES SUR LES ARTS

La littérature gagne à s'étendre et à ne pas s'isoler, à ne pas s'enfermer en soi. Il fut un temps où, sous prétexte que l'esprit est au premier rang et que la matière ne vient qu'après, bien après, un homme qui lisait dans les livres et qui en faisait, avait assez en dédain les artisans, si habiles qu'ils fussent : il se mettait sans façon au premier rang et dans une autre classe, naturellement supérieure. Ce dédain en France a dès longtemps cessé. Il n'était plus de mise chez les gens d'esprit, ni à la Renaissance ni au xvne siècle. En ce siècle de Louis XIV pourtant, Charles Perrault, chez nous, fît une chose considérable et neuve en réunissant dans une même publication les portraits des Hommes illustres dans les divers genres et en n'accordant pas plus de place dans ses notices aux grands de la terre, « aux hommes de la plus haute élévation », qu'aux gens de lettres, et à ceux-ci qu'aux artisans : c'est ainsi qu'on appelait encore ceux qui avaient excellé dans les beaux-arts. Il ajoutait même que, s'il s'était engagé dans une telle entreprise dont d'autres que lui auraient pu mieux s'acquitter pour la partie lit-

téraire, c'était uniquement en raison de la connaissance particulière qu'il avait de ces matières d'art, à la différence des orateurs « qui font souvent, disait-il, de grandes incongruités quand ils en parlent, et presque toujours à proportion de leur éloquence et de leur grande habileté en autre chose ». La publication de Perrault, si conforme à l'esprit moderne, ne fit pas tomber d'un seul coup et comme par enchantement les barrières; elle ne faisait que montrer la voie : si le divorce avait cessé, la séparation durait encore. Les artistes vivaient d'un côté, les lettrés d'un autre. Les grands collecteurs et amateurs du xvme siècle contribuèrent à établir les communications, à généraliser le goût dans ses applications diverses : Diderot, par sa curiosité active, par sa chaleur et son éloquence sympathique, donna après Perrault le plus grand exemple, et fit faire un pas de plus à l'union des arts et des lettres. La création de l'Institut qui assemblait dans un même lieu toutes les branches de l'esprit humain, tous les ordres de savoir et de talents, consacra le fait en principe; mais qu'il restait encore à faire en pratique et dans la réalité I Aujourd'hui on est plus avancé; l'habitude est prise, la partie est gagnée, et presque au delà; depuis trente ans et plus, les nouvelles générations de lettrés et d'artistes, qui s'élèvent et se pressent à la file, se mêlent familièrement entre elles, se confondent même volontiers. Il ne s'agit pas de déplacer Les genres, d'échanger les procédés, de transporter un art dans un autre, ce serait aller trop loin; mais il importait, en effet, de multiplier les points de

vue, de comprendre, d'embrasser sans acception de métier, toutes les expressions de talent et de génie, toutes les originalités de nature, tous les modes de l'imagination ou de l'observation humaine. La critique qui, par un reste de préjugé ou de routine, se priverait de toute ouverture de ce côté, se retrancherait, de gaieté de cœur, bien des lumières et beaucoup de plaisir.

[Nouveaux Lundis, t. VI, article sur Gàvarxi, 1863.)

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