LES TROIS JUGEMENTS DU CRITIQUE
Notre métier de critique (je parle de ceux qui le font avec délicatesse et en honnêtes gens) a ses secrets, et il n'est que de les bien connaître. Un homme d'esprit et de tact qui avait vieilli dans le journalisme me disait un jour :
« Un critique, en restant ce qu'il doit être, peut avoir jusqu'à trois jugements, — trois expressions de jugement : — le jugement secret, intime, causé dans la chambre et entre amis, un jugement d'accord avec le type de talent qu'on porte en soi, et, par conséquent, comme tout ce qui est personnel, vif, passionné, primesautier, enthousiaste ou répulsif, un jugement qui, en bien des cas, emporte la pièce : c'est celui de la prédilection ou de V antipathie.
« Mais on n'est pas seul au monde, on n'est pas le type et le modèle unique et universel ; il y a d'autres moules que celui que nous portons en nous, il y a d'autres formes de beauté en dehors de celle
que nous adorons comme la plus parente de notre
esprit, et elles ont le droit d'exister. Au sein de
cette infinie variété des talents, pour les embrasser
et les critiquer, la première condition est de les
comprendre, et, pour cela, de s'effacer, ou même
de se contrarier et de se combattre. Il faut, si Ton
veut rester juste, introduire à chaque instant dans
son esprit un certain contraire. Cela constitue le
second jugement, réfléchi et pondéré en vue du
public : c'est celui de Y équité et de Y intelligence.
« Enfin il y a un troisième jugement, souvent
commandé et dicté, au moins dans la forme, par les
circonstances, les convenances extérieures; un
jugement modifié, mitigé par des raisons valables,
des égards et des considérations dignes de respect :
c'est ce que j'appelle le jugement de position ou
d'indulgence. »
(Nouveaux Lundis, t. VI, article
sur Th. Gautier, 1863.)