‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 17 sur 68 · NECESSITE DU RENOUVELLEMENT EN LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

NECESSITE DU RENOUVELLEMENT EN LITTÉRATURE

Assez de Racine fils comme cela. C'est autre part qu'est la vie, c'est autre part qu'est l'encouragement et l'espérance. Quand la propriété et l'hérédité littéraires seront établies et constituées, il y aura, si tout marche à souhait, je vois cela d'ici, des races rentées de grands et petits dauphins littéraires, des Racine fils à perpétuité; mais c'est dans les terrains toujours vierges qu'il faudra chercher du neuf et que les sources imprévues se rouvriront. Je crois comprendre autant qu'un autre les douceurs de la stabilité littéraire, et je ne les contesterai pas. Il est doux en effet et commode de se dire de bonne heure : Tout ce qui est grand est fait; tous les beaux vers sont faits; tous les discours sublimes sont sortis : il n'y a plus, à qui vient trop tard et le lendemain, qu'à lire, à relire, à admirer, à goûter et déguster, à se tenir tranquille et coi en présence des modèles, à mettre sa supériorité à les trouver supérieurs à tout ce qui s'est tenté depuis, à tout ce qui se tentera désormais. On a sur ses rayons un petit nombre d'auteurs choisis; on n'en sort pas, et quand on a fini de l'un, on recommence de l'autre. On y trouve à chaque fois de nouvelles beautés, sur lesquelles l'éloge repasse et renchérit; on en cause avec quel-

ques amis du même temps que nous, avec quelque camarade de collège resté comme nous fidèle à la tradition; l'on se fait l'un à l'autre pour la centième fois les mêmes citations de certains beaux passages, les mêmes allusions fines auxquelles on répond par un coup d'oeil de satisfaction et d'intelligence, en secouant la tête. On se délecte enfin et Ton se repose. Mais, après des années de ce régime, où cela mène-t-il? où arrivé-t-on? A rester distingué sans doute, mais immobile, mais borné, fermé et tout à, fait étranger à la vraie activité intellectuelle toujours renaissante, — à avoir divinisé sa paresse sous le nom de goût. Ces anciens, ces devanciers qu'on admire étaient des classiques en action, debout et militants : on est, soi, des classiques assis, éternellement assis. Que si l'on se risque à écrire quelque chose à grand'peine (car enfin il faut bien quelquefois employer son encre), que de scrupules, que de précautions et de craintes en présence de ces anciens qui ont tout trouvé! Malheur et honte si on allait risquer par mégarde un mot qu'ils n'auraient pas mis! Aussi ne marche-t-on qu'avec eux, en s'appuyant sur eux, sur ce qu'ils ont dit; on a dans la mémoire toutes sortes de belles ou jolies sentences, recueillies à loisir et qu'on tient à placer; on dirige tout son discours, on incline tout son raisonnement pour amener une phrase de Quintilien, pour insinuer um; pensée de Cicéron, et l'on est tout content d'avoir échappé ainsi à penser par soi-même et en ! propre nom. Triomphe et modestie! tout est sauvé; on a pensé avec l'esprit d'un autre et parlé - paroles.

Il y a un autre système, un autre parti à prendre, celui des chercheurs de vérité et de nouveauté, des remueurs d'idées, de Staël, des Lessing, des Diderot, des Hegel comme des Voltaire : ici le mot d'ordre, c'est que le mouvement, quel qu'il soit et tant qu'on peut se le donner, est le plus grand bien de l'esprit comme du corps. L'esprit humain ne compte que sous un perpétuel aiguillon. Le plus grand danger pour lui est de devenir stagnant et de croupir. Mieux \aut s'user que se rouiller. Nous sommes des machines, d'admirables machines : ne laissons pas s'épaissir et se figer en nous les huiles des rouages. Certaines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop, elles deviennent des lieux communs : Le premier qui les emploie avec succès est un maître, et un grand maître; mais, quand elles sont usées, celui qui les emploie encore court risque de passer pour un écolier déclamateur. » C'est Voltaire, l'excellent critique littéraire, qui a dit cela, et à propos de Racine fils. Les choses justes elles-mêmes ont besoin d'être rafraîchies de temps à autre, d'être renouvelées et retournées; c'est la loi, c'est la marche. Un souverain qui monte sur le trône n'est pas plus jaloux de refondre toute la monnaie de ses prédécesseurs et de la marquera son effigie, que les critiques nouveaux venus, pour peu qu'ils se sentent de la valeur, ne sont portés en général à casser et à frapper à neuf les jugements littéraires émis par leurs devanciers. Il y a quelque abus peut-être, mais cela ne vaut-il pas mieux pourtant que d'avoir de ces jugements comme des monnaies usées, effacées, qui glissent entre les doigts et qu'on ne dis-

tingue plus? Art, critique, recommençons donc toujours, et ne nous endormons pas. Il est des saisons plus ou moins fécondes pour l'esprit humain, des siècles plus ou moins heureux par des conjonctions d'astres et des apparitions inespérées, mais ne proclamons jamais que le Messie est venu en littérature et qu'il n'y a plus personne à attendre; au lieu de nous asseoir pour toujours, faisons notre Pàque debout comme les Hébreux et le bâton à la main. Ce que Virgile a remarque des semences est vrai des hommes : il faut les trier, les épurer, les agiter sans cesse; autrement tout dégénère. Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux; tous les défauts peuvent servir le talent, hormis la faiblesse. On se trompe sur les généalogies littéraires, si on les prend de trop près et comme à bout portant, dans le sens apparent et superficiel. Le vrai successeur direct d'un grand homme, c'est son égal et son pareil dans l'âge suivant. Le vrai continuateur de Louis XIV au point de vue de la France, ce n'est pas Louis XV ni le faible Louis XVI : c'est la Révolution armée et imposant à l'Europe; c'est Sieyès la représentant à Berlin , Bonaparte à Campo-Formio et ailleurs. De même, au point de vue de l'esprit humain, le digne successeur de Racine, c'est Voltaire qui adorait Racine et le protlamait poète naturel et divin, une merveille de coût. Le vrai successeur de Voltaire, c'a été cette pléiade d'historiens et de critiques, honneur de notre tempe Thiers, Thierry, Guizot, Fauriel, etc., aujourd'hui Renan). Après le siècle du génie et du goût, on a eu le siècle de l'esprit et de la philoso-

phie; après le siècle de l'Encyclopédie, aboutissant à la plus terrible des Révolutions qui a remis les fondements de la société à nu, on a le siècle de la critique historique, du passé admirablement compris sous toutes ses formes , de l'art réfléchi et intelligent : voilà les vraies successions, les vraies suites, les grandes routes et les larges voies l.

1. Il peut être intéressant de recueillir ici quelques fragments, restés à l'état d'ébauche, où Sainte-Beuve a noté ses pronostics sur l'avenir de notre littérature : « L'idée de progrès et l'idée de décadence sont depuis longtemps aux prises. Elles ne sauraient avoir un sens absolu, ni s'appliquer indistinctement à tout. On a, assez généralement, concédé le progrès pour les sciences, pour l'avancement de la civilisation, de l'industrie et du bien-êlre; on l'a nié pour les lettres, les arts, les œuvres d'imagination. Je ne pense pas que, même dans ce dernier ordre, la question soit si simple. Il n'y a pas tant lieu de déclarer la bataille perdue. Se croire vaincu, c'est l'être. Se croire vainqueur, c'est se ménager au moins des chances de victoire. Tant qu'on a en main de puissantes ressources, il y a lieu d'agir, non de désespérer. En analysant bien ce qui tient aux lettres et aux arts, on verra en quoi il est vrai de soutenir que la partie de ce côté n'est nullement perdue et que, la nature aidant (laquelle seule peut créer les talents et les génies), la matière ni b milieu social ne feront pas défaut.

Après la floraison de civilisation première où s'accomplit le mariage d'une race vierge avec la contrée avec laquelle elle entre en union étroite et en harmonie (beau temps de l'Inde, de la Grèce première, de Rome), il y a encore lieu pour les nations à des recommencements et à des inspirations nouvelles plus compliquées, plus travaillées, mais originales encore. Il est à souhaiter que nous soyons à la veille d'une telle époque, plutôt d'un recommencement que d'une traînerie et d'une fin. La volonté et le concours de tous y peut quelque chose.

Tâcher que le vieux théâtre des anciennes civilisations ne soit pas comme un sol épuisé où l'on passe au byzantinisme ou à la chinoiserie, et que le sceptre futur ne soit point transféré aux mains de ces races neuves et rudes qui habitent et peuplent les nouveaux continents^ eLH^^-^^Ucnt alors les maîtresses de l'a,vepir. >^'*L^iver*'Lassv

/ BKLIOTHECA- \ V

Ceux qui, comme Racine fils, se croient dans la continuation directe, ne sont que dans un embranchement étroit, stérile, et qui aboutit à quelque bourg sans issue, à une villa endormie.

[Nouveaux Lundis, t. III, article sur Jean et Louis Racine, 1862.)

Coup d'œil sur la littérature américaine, très imparfaite sans doute, non encore fondue, dont une partie n'est que de la littérature anglaise transposée et appliquée autrement, mais qui a aussi depuis Franklin jusqu'à Emerson son cachet original, et qui peut l'avoir de plus en plus. — Dans toute cette littérature, comme on se passe de la tradition, des vieilles idées reçues ! combien est absente l'idée monarchique, l'idée européenne séculaire des rois pasteurs dépeuples!

Indices chez nous d'une littérature future originale. En rechercher les symptômes chez nos auteurs, George Sand, même Eugène Sue, Hugo. Celui-ci fait par moments l'effet d'un homme qui ouvre les portes, autant que d'un homme qui les ferme. Les Misérables ont des accents qui percent et ne ressemblent à rien du passé. Se rappeler l'admirable chapitre Une Tempête sous un crâne. Il y a là de quoi empoigner tout un monde et des foules, comme on ne l'avait pas fait auparavant.

Les conquêtes modernes de genres, le Roman, le Journal, le Mélodrame (le Chiffonnier de Paris, de Pyat), le vaudeville même dans son extension (avec des comédiens comme Bouffé), le chant et les sociétés orphéoniques dans cette proportion et cette puissance, les expositions universelles et ce qui doit en résulter un jour ou l'autre dans les imaginations, tout ce qui n'est encore qu'à l'état élémentaire peut devenir bous la main de gens de talent et de génie des éléments d'un ail original, nouveau. — Qu'on se rappelle ce qu'était la Farce avant Molière et le parti qu'il en a tiré!

On ne peut prévoir comment les choses se feront, mais il y a de certains courants qui ne sauraient tromper dans leur direction générale. Ainsi, en ce qui est de la femme, y aura-t-il changement dans les droits, dans les lois, dans les rapports civils et politiques, etc.? On n'en sait rien; mais on peut assurer avec certitude que, malgré tout, et de plu; en plus, il y aura entre les deux sexes un sentiment plus de justice, de participation, d'association aux mêmes intérêt! el aux mêmes idées, et toute une habitude de société dan . (Fragments publiés à la suite duProudhon, 1865.)

Ecole de Sciences domestiques

Congrégation de Notre Dame

Ottawa

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