LA FRANCE MANQUE DE HAUTE CULTURE LITTÉRAIRE
On a vu que les premières amours littéraires de Chênedollé, si on peut ainsi les appeler, se portaient tout entières sur des contemporains ou sur des auteurs d'hier. C'est aux contemporains, en effet, qu'il est donné surtout de provoquer ces sympathies ardentes et vives, ces prédilections passionnées que les auteurs plus anciens et révérés de plus loin sont moins propres à exciter. Toutefois il est remarquable combien chez nous, en France, ces prédilections se confinent généralement à des auteurs trop voisins et se combinent le moins possible avec l'adoration des hautes sources. Cela tient à une certaine faiblesse première des études, qui n'a point frayé de bonne heure aux jeunes esprits un accès suffisant vers les grands monuments, toujours difficiles à aborder : il en résulte un défaut sensible pour la formation des talents et pour l'agrandissement du goût. Un critique qui n'est arrivé que tard au goût sévère a dit : « Il importe
assez peu par quelle porte on entre dans le royaume du grand et vrai Beau, pourvu que ce soit par une porte élevée et qu'il y ait à gravir pour y atteindre. C'est ainsi qu'Homère, Sophocle, Dante ou Shakspeare y donnent entrée presque indifféremment. Mais si Ton se flatte d'y arriver par une pente trop douce et sans sortir de chez soi, comme par Racine ou tels autres auteurs de trop facile connaissance, on court risque de s'y croire toujours sans y pénétrer jamais. » Ceci s'applique à nous tous, sortis de cette éducation gallicane trop molle à la fois et trop contente d'elle-même l. Et que n'aurait pas gagné dans le cas présentie jeune talent qui nous occupe, si, pour fondement ou pour couronnement à Bernardin de Saint-Pierre et à Buffon, il avait eu, lui, capable du grandiose, sa mémoire remplie des strophes de Pindare ou des chœurs de Sophocle, comme cela est ordinaire aux bons écoliers de Christ's Hospital ou d'Eton, et s'il avait pu s'enchanter, à travers les prairies, d'une franche idylle de Théocrite, au lieu de s'aller prendre à une traduction de Gessncr!
(Chateaubriand et son groupe, t. II, 1861.)
i. Le regret ici exprimé n'est pas en contradiction avec ce que j'ai dit ailleurs (voir treizième Leçon) à la louange de la critique française, alors qu'elle était moins chargée de science peut-être, niais d'un goût moyen plus sûr, d'un sentiment plus vif qu'aujourd'hui. Ce n'est pas l'érudition que j'aurais jamais voulu voir introduire dans les études, mais une instruction directe et forte.