‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 20 sur 68 · HUMANISTES D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

HUMANISTES D'AUTREFOIS

En me remettant à la lecture de Du Bellay et en reprenant de lui ce premier écrit par lequel il a ouvert, pour ainsi dire, l'ère de la Renaissance française, je me suis senti saisi d'un regret, et j'ai comme embrassé d'un seul regard la période tout entière, \e stade littéraire où il entrait en courant, le flambeau à la main, stade glorieux, et qui, coupé, continué, accidenté et finalement développé pendant

- de deux siècles et s'y déroulant avec bien de [B variété el de la grandeur, n'a été véritablement

- el fermé que de nos jours.

Ce que c'était qu'être classique au sens où l'avait conçu Du Bellay, et comme on l'a été en France jusqu'au temps de notre jeunesse, nous le savons tous, nous qui y avons passé et qui en avons été témoins; mais nos neveux, je le crains, ne le sauront plus bien et auront peine à se le figurer dans la juste mesure. L'Antiquité grecque et latine avait trouvé dans tous les genres les belles formes, les moules admirables, des modèles qu'une fois ressaisis on ne perdait plus de vue et qu'on révérait sans cesse. La haute source de l'admiration était là, perpétuelle et vive, et nulle part ailleurs; et cependant l'inspiration moderne, quand elle naissait, trouvait moyen de se créer une forme à elle, une variété d'imitation qui avait son caractère et son originalité, mais qui, malgré tout, par quelque côté, devait aller se rejoindre à la grande tradition et offrir en soi des traits de ressemblance avec l'antique famille. En ce point était l'art, la merveille suprême, et c'était un charme pour le lecteur instruit de goûter le nouveau, tout en y reconnaissant d'anciennes traces. La Renaissance avait été d'abord exclusivement érudite et bornée à son objet principal d'exhumation et de restauration; on avait porté dans la découverte et la mise en lumière des anciens manuscrits une passion sans partage. Puis, quand ces grands auteurs du passé furent imprimés, quand on les posséda dans des textes suffisamment établis et convenablement élucidés, on se mit à en jouir, et l'esprit moderne, un moment étonné, réagit bientôt en tout respect et avec son amourpropre légitime : loin de se laisser décourager, il se

i'O PAGES CHOISIES DE SAINTE-BEUVE

demanda ce qu'il fallait faire et comment il devait s'y prendre désormais, puisqu'il était en face de » hefs-d'œuvre comme on n'en avait jamais eu. Il dut y songera deux fois et se recueillir pour accommoder et accorder ses propres pensées avec ce mode d'expression fin, éclatant et poli, dont l'idée, si longtemps éclipsée, était enfin retrouvée pour ne plus se perdre, et qui rayonnait avec diversité en vingt types immortels; il fit, en présence des Grecs et des Latins, ce que les Latins avaient déjà fait en présence des Grecs : il choisit, il s'ingénia, il combina. Ce qu'il en est sorti de productions nouvelles, marquées au coin d'un nouveau grand siècle, et dignes de prendre rang dans le trésor humain à la suite et à côté des premières reliques de l'antique héritage, je n'ai pas à le rappeler, Jes œuvres parlent : cette tradition-là est d'hier, et la mémoire en est vivante. Mais ce qu'on ne saurait assez dire, p;irce que le souvenir plus fugitif est bien près d'en être effacé, c'est la douceur qu'il y avait pour l'homme instruit et lettré, pour l'homme de goût, à ce mode et à cette habitude de culture, tant qu'elle lui en vigueur, à son bon moment, avant la routine, après le labeur passé des premiers et des seconds défrichements. Qu'on veuille bien se figurer ce que pouvait être un ami de Racine ou de Fénelon, un M. de Tréville, un M. de Valincour, un de ces honnêtes gens qui ne visaient point à être auteurs, mais qui se bornaient à lire, à connaître de près les belles choses, et à s'en nourrir en exquis amateurs, en humanistes accomplis. Car on était humaniste alors, ce qui n'est presque plus permis aujourd'hui.

l'antiquité 111

Être humaniste, c'était se borner à lire les Anciens, et, entre les modernes, ceux qui paraissaient dignes, par endroits, de s'appareiller aux Anciens; c'était les comprendre, s'en pénétrer, les posséder, et en être venu, dans cette familiarité de chaque heure, à y découvrir chaque fois de nouvelles délicatesses, de nouvelles beautés. Admirateur et adorateur pieux des vieux maîtres, dans un beau désespoir de les égaler et de les atteindre, on se serait dit volontiers avec ce docte allemand (Creutzer) : « Il ne nous reste, à nous autres modernes, qu'à les aimer ». On pouvait se dire encore avec Gœthe : « Négliger ces vieux modèles, Eschyle, Homère, c'est mourir ». J'ai surtout en vue nos Français attiques du bon temps, non ceux que le xvme siècle nous a livrés sur la lin, un peu gâtés ou fort affaiblis; mais ceuxci même, dont était Fontanes, et quand ils se maintenaient dans cette noble mesure de goût, avaient leur manière d'être et de sentir heureuse et rare. On ne chicanait pas alors sur les textes : à l'humaniste proprement dit, le Virgile du Père de La Rue, l'Horace de Bond, le Cicéron de d'Olivet, suffisaient sans tant de questions, et on en avait pour la vie. On supposait les textes connus, et Ton marchait sur un terrain établi. Et, en effet, ces premiers savants de la Renaissance, ces grands preux de l'érudition, ces pionniers héroïques et généreux, dont Casaubon a comme fermé la liste parmi nous, s'étaient empressés, avec les manuscrits qu'ils avaient en main, d'établir, même aux endroits douteux ou désespérés, des sens spécieux, probables, satisfaisants; les plus modernes éditeurs avaient de plus

en plus aplani les difficultés dans la même voie. En général, on vivait là-dessus; on lisait dans des textes faciles, comme on se promène dans des allées sablées.

Aujourd'hui il n'en est plus ainsi : la critique s'est remise en marche; à y bien voir, elle n'avait jamais abdiqué; elle avait toujours eu ses studieux asiles, ses doctes laboratoires, à Oxford, à Leyde; mais le mouvement se poursuivait à l'ombre, sans éclater au dehors. C'a été surtout depuis soixante ans environ, c'a été depuis Wolf, qu'un nouveau signal a été donné, et que la critique est rentrée délibérément en campagne. Tous les textes ont été soumis à revision; on a bouleversé bien des habitudes; de prétendues beautés, qui n'étaient que des fautes, ont disparu. La recherche s'est introduite à chaque pas, et avec l'examen le doute. L'oreiller de l'admiration s'est senti secoué : la douce quiétude du lecteur d'autrefois n'est plus de saison. On chemine, comme en temps de guerre, sur un terrain remué, et il y faut regarder sans cesse. Avant de s'écrier : Que c'est beau! il convient de se demander : Est-ce exact? C'est en ce sens que je dis qu'il n'est plus permis aujourd'hui d'être humaniste; il faut être soi-même du métier, être armé de la loupe et du scalpel grammatical, il faut être philologue.

Et qu'on ne croie point que je veuille, en ce moment, avoir l'air de rien blâmer de ce qu'amène Le cours ou le progrès du temps, comme on l'appelle; je ne fais le procès à rien de ce qui est nécessaire et légitime; j'ai tenu seulement à bien rendre

l'antiquité 113

l'idée du classique français dans cette période paisible, où, la première effervescence du xvie siècle étant apaisée et calmée, une élite de gens de goût, vrais lettrés, jouissait comme d'une conquête acquise des dépouilles de l'Antiquité, en y mêlant le sentiment des beautés et qualités françaises, et sans ignorer ce qui s'y assortissait de meilleur et de plus agréable en Angleterre ou en Italie. On avait affaire à des esprits véritablement polis, et dont la conversation ou la correspondance familière s'ornait des rapprochements les plus heureux, des allusions les plus délicates. Telle de ces allusions soudaines qu'on faisait jaillir d'un texte consacré, telle de ces grandes images qu'on empruntait tout à coup pour revêtir une pensée présente, était réputée éloquence et invention. Enfin tout s'épuise et s'use, tout a son terme. Quand les chemins sont par trop battus, les curieux ont hâte d'en sortir. L'ennui engendre l'impatience et le besoin de trouver. La science de l'antiquité a eu elle-même sa révolution, et elle a dû, elle aussi, accepter son renouvellement de régime : les points de vue qui en ressortent et qui se succèdent vont changeant incessamment du tout au tout, et amènent, à chaque pas en avant, bien des renversements et des surprises. Les jugements auxquels on était le plus accoutumé se retournent; on en est venu à découvrir bien souvent dans les mêmes choses juste le contraire de ce qu'on y avait vu précédemment. Les littératures modernes, à leur tour, ont enfanté et enfantent chaque jour des œuvres d'une imagination puissante et contagieuse qui n'ont ri 3ii de commun avec la tradition, et que la critique

préconise. De toutes parts la fermentation recommence; on est rentré pour longtemps dans la fournaise.

[Nouveaux Lundis, t. XIII, article sur Du Bellay, 1867.)

LA CONNAISSANCE DE L'ANTIQUITÉ GRECQUE AU XVIIIe ET AU XIXe SIÈCLE

L'antiquité, on l'a dit, est chose nouvelle; depuis le jour où elle a été retrouvée et comme découverte à l'époque de la renaissance, elle n'a cessé d'être étudiée, et de l'être mieux, au moins de quelquesuns. Les points de vue et les perspectives qu'on a sur elle n'ont cessé de varier aussi et de se diversifier selon les degrés successifs que cette étude a parcourus, et selon les points du temps où le spectateur s'est trouvé placé : chaque siècle depuis le xvr a eu de ce côté son belvéder différent. A mesure que les faits s'amassaient et se discernaient sous l'œil de la critique, les couleurs dont ils se teignaient et à travers lesquelles on les envisageait n'ont pas laissé de subir des influences presque contraires. Après s'être fait d'abord tout grec et tout latin, on s'est jeté ensuite dans un excès opposé, et chez nous, par exemple, on était venu à tout francisai, iiiiiicnls cl costume : les érudits eux-mêmes, coin me l'abbé Barthélémy, trouvaient moyen de placei leur Chanteloup dans le pèlerinage d'Athènes. Vers la fin du xvnr siècle, en France, et à ne

l'antiquité 115

considérer que l'ensemble de la littérature régnante, l'étude de l'antiquité avait singulièrement baissé. D'honorables érudits protestaient sans doute çà et là par leur persévérance; mais les plus brillants d'entre les littérateurs du jour se passaient aisément d'un fonds que deux siècles déjà d'une gloire toute moderne semblaient recouvrir et suppléer. Ils commentaient Corneille, ils analysaient Racine; mais, dès qu'il s'agissait des Anciens, le temps manquait évidemment; on courait, on tranchait d'un mot. IL semblait qu'on se fût dit : A quoi donc serviraient l'esprit et le goût, sinon à dispenser du terre-à-terre de l'étude, et à deviner?

Et ici sa merveilleuse rapidité de goût trompa plus d'une fois Voltaire lui-même; les Latins et Horace, il les sentait vivement, les entendait à demi-voix, leur répondait en égal; d'Auguste à Louis XV on se donnait la main. Mais l'horizon naturel, même pour cette vue si perçante, finissait là. On ne passait guère la Sicile, on ne doublait pas le Péloponèse. Les beautés des tragiques et des lyriques, les grandeurs d'Homère se dérobaient par mille côtés, et par leurs côtés peut-être les plus sacrés : on en parlait à la légère, presque sur ouïdire, un peu sur la foi de l'écho, et, même en les célébrant, on courait risque d'en méconnaître et d'en altérer le caractère. iMarmontel , La Harpe pourtant eurent des éclairs heureux ; ce dernier particulièrement, au début de son Cours de Littérature, institua avec noblesse, avec éloquence, la majestueuse figure d'Homère ; il disserta de Y Iliade surtout et de son ordonnance, de son effet d'ensemble, en

des termes judicieux et sentis qu'il est bon de rappeler aujourd'hui qu'on est si aisément ingrat pour ce critique plus qu'à demi détrôné. Dans ces pages où il nous décrit l'impression causée en lui par une lecture entière de Y Iliade, La Harpe, sans y songer, répond d'avance, et par les arguments qui demeurent encore les plus victorieux, aux suppositions hardies de Wolf, à ses doutes ingénieux contre l'existence du poète et contre une certaine unité de l'œuvre. Un poème qui, lu sans prévention, produit sur des juges délicats, sur des amateurs éclairés et sensibles, un tel effet d'intérêt gradué, d'action successive et de magnifique accomplissement, attestera toujours, quoi qu'on puisse dire, et sauf les parties plus ou moins accessoires, la main et le génie principal d'un seul. Le gouvernement de plusieurs n'est pas bon, a dit Homère lui-même; qu'il n'y ait qu'un maître et qu'un roi! Or cela est surtout vrai pour tout poème. On n'a guère vu jusqu'à présent, a dit La Bruyère, un chef-d'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs; et il cite comme irrécusable exemple Ylliade. Ces simples et vives décisions du goût ont pu être un moment obscurcies ; elles reprennent rang aujourd'hui, ce me semble, et elles subsistent en se combinant avec les travaux positifs et les progrès de la philologie qui, à elle seule, n'est pas tout. Plus d'un érudit spirituel, en lisant les Prolégomènet de Wolf, se redira avec M. Boissonade cette fine parole du Comique ancien : a Non, tu ne me persuaderas pas, non, quand même tu me persuaderais ».

L'interruption des études causée en France par

l'antiquité 117

la Révolution y ramena une sorte de renaissance; l'antiquité un moment refoulée et comme anéantie reparut avec un éclat et une autorité qu'elle n'avait pas eus à la veille de la catastrophe. Son intervention surtout au sein de la littérature du jour redevint manifeste et hautement avouée; des hommes instruits, des écrivains élégants, et un bon nombre des plus distingués dans ce journal même !, reprirent en main la cause des maîtres au point où La Harpe l'avait laissée, et, la poussant plus avant, remirent en circulation auprès du public et du monde les noms et les exemples des Anciens dont ils s'étaient longtemps nourris. Mais nul ne fit plus alors pour ce renouvellement et, en quelque sorte, cette création moderne du sentiment antique, que l'illustre auteur du Génie du Christianisme] aucun de nos écrivains, depuis Fénelon, n'avait eu à ce degré l'intelligence vive du génie grec, et si Fénelon en avait goûté et rendu surtout les grâces simples et l'attique négligence, il était réservé à notre glorieux contemporain d'en exprimer plutôt les lignes grandioses et la sublimité primitive. Les nombreux passages traduits d'Homère qui ornent le Génie du Christianisme, et plus tard la docte reproduction poétique qu'on admira dans les Martyrs, relevèrent publiquement les images du Beau et indiquèrent à tous ceux qui en étaient dignes les chemins des hautes sources. Depuis ce jour les critiques ingénieux et fins, ou même éloquents, n'ont pas manqué

1. Ces articles sur Homère ont été mis dans le Journal des Débats.

qui, par leurs écrits ou du haut des chaires, ont maintenu en honneur et divulgué de plus en plus l'esprit véritable de l'antiquité. A un certain moment de la Restauration, le goût des littératures étrangères et de ce qu'on nomma la couleur locale vint aider collatéralement pour ainsi dire et prêter son reflet à l'entière explication des beautés classiques, en ce que celles-ci avaient gardé de singulier quelquefois et d'étrange. On peut affirmer en ce sens qu'Ivanhoc, par exemple, acheva d'éclairer et d'illustrer Ylliade. Les belles considérations de M. de Schlegel sur les tragiques grecs eurent aussi leur elTet chez nous, malgré les comparaisons peu aimables dont il les accompagnait et qui semblaient en compromettre la justesse. Rappelons toutefois que si, pour certains aspects de Sophocle et d'Eschyle, nous avons été redevables au critique allemand, nous avions pris de nous-mêmes les devants pour ce qui regarde Homère : la méthode simple de le comprendre et de le traduire était déjà trouvée; elle l'était, je le répète, par Fénelon et par M. de Chat-mbriand.

Cependant, au milieu de ces développements pleins d'éclat et de cette restitution opérée dans les dehors de la littérature, il restait beaucoup à faire au dedans pour les études positives, et chez un grand nombre d'esprits, comme il arrive si souvent en I loce, le sentiment allait plus vite que la connaissance et le labeur. On parlait à merveille du génie écrivains et du caractère des œuvres, dont on eni pratiqué difficilement les textes. Ce désaccord, qui tenait à la rapidité des temps et à, l'empressé-

l'antiquité 11(J

ment honorable des premières générations, a graduellement cessé; depuis une douzaine d'années surtout, l'Université ne se lasse pas de former dans ses écoles, d'exercer dans ses concours, une jeune et forte milice qui soutiendrait le choc dans les luttes philologiques contre nos rivaux d'outre-Rhin, et qui n'a pas à rougir non plus devant les souvenirs domestiques, devant les traditions exhumées de la vieille Université d'avant Rollin. Mais en même temps que cette force intérieure s'est redoublée et que, dans les directions diverses, on poursuit des travaux curieux et profonds, le sentiment littéraire des beautés, faut-il le dire? semble avoir faibli, ou du moins il se tait volontiers pour céder le pas aux recherches de l'érudition, aux particularités de l'histoire : de sorte que l'instruction classique de nos hautes écoles et la littérature universitaire devenant de plus en plus solides n'ont pas tout leur brillant, et perdent en grande partie leur effet sur la littérature courante, laquelle devient de plus en plus légère. Une telle séparation n'a rien que de naturel dans l'ordre actuel des choses; il ne faudrait pourtant pas que cela fût poussé jusqu'au divorce, et il importe, autant qu'on le peut, de s'y opposer.

L'antiquité est bonne à tous, et elle l'est à tous les degrés. Depuis l'amateur qui l'a saluée d'un coup d'oeil et qui s'en souvient avec grâce, jusqu'à celui qui s'initie lentement à ses mystères; depuis l'heureuse nature qui en a été allaitée et pétrie dès l'enfance, jusqu'à l'esprit fait qui tard y revient et tâche, comme Alfieri, comme Marie-Joseph Chénier, de se l'inoculer par réflexion, qui en épelle et qui

en reconquiert chaque beauté, tous y gagnent et trouvent de ce côté seulement la patrie première, le point fixe et lumineux pour s'orienter dans les écarts comme dans les retours. Entre tant de richesses étrangères et modernes dont on est tour à tour tenté et séduit, elle seule donne au critique la vraie loi du goût, à l'écrivain les vrais secrets du style, les procédés sûrs et sévères qui servent de garantie à l'innovation même et à l'audace. Les Shakspeare et les Dante, ces demi-dieux plus récents, n'y suppléeraient pas; ils ont leur rouille; ils ne sont maîtres à cet égard qu'incomplètement. Corneille et Racine, pour nous autres Français, sont beaucoup trop voisins; entre eux et nous il y a une lignée ininterrompue d'imitateurs qui nous empêche de les mesurer. Dans la même langue d'ailleurs on ne peut se choisir ses maîtres sans en approcher trop et s'y absorber; c'est comme dans ces mariages de famille d'où il ne sort rien de vigoureux. Il faut aller prendre plus loin ses religions et ses alliances. L'antiquité est là qui remplit cette destination à part, et qui nous offre son fonds immuable et inépuisé. Seule elle donne, en quelque sorte, la distance convenable et l'ouverture de compas pour mesurer les justes hauteurs, pour se régler aux vraies étoiles.

On a beaucoup parlé d'art dans ces derniers temps, et il faut convenir, en effet, que jamais peutôtre l'art n'a été mieux compris, mieux étudié dans ses va ri ('les brillantes, dans ses branches parallèles et es transformations successives à travers l'histoire; el pourtant l'époque elle-même, malgré l'éclat

de ses débuts, ne parait pas destinée à prendre rang dans ces grands moments et siècles, comme on les appelle, qui comptent entre tous, qu'on vénère de loin, et qui se résument d'un nom. Elle se disperse, elle court toutes les voies, et, moins ornée souvent qu'encombrée de talents nombreux qu'elle possède, elle en est à chercher encore son ordonnance et son unité. 11 y a plus : ces talents eux-mêmes qui l'honorent, arrivés à une certaine élévation, subissent chacun cette espèce de vent de dispersion qui circule; ils versent d'un côté ou d'un autre; ils manquent à la loi de leur propre développement et à leur unité particulière.

On trouverait à ce fait incontestable bien des causes; mais une des principales est assurément dans la manière dont on s'est accoutumé, durant la marche rapide, à se passer presque absolument des horizons de l'antiquité et de ces temples harmonieux qui en couronnent à jamais le fond. Tout occupé des études présentes et de saisir au passage ce qu'une curiosité insatiable apportait de tous bords, on a perdu de vue, dans ce tumulte de l'avant-scène, les lignes essentielles et pures du cadre, les proportions discrètes et décentes où l'œil et l'âme ont besoin de se reposer. Le vrai Beau pourtant a en soi quelque chose de fixe et de calme qui ne saurait s'accommoder en définitive de toutes ces inquiétudes. Au point de vue de l'art il convient de choisir, il importe peu de tout embrasser. Quel est encore pour l'artiste, pour l'amateur pénétré, l'idéal le plus enviable? Lorsque dans deux ou trois littératures, dans deux ou trois poésies qui sont sous la main, on a su dé-

couvrir les fruits d'or et se ménager ses sentiers, c'est assez : l'horizon est trouvé; tout s'y compose; chaque pensée nouvelle a son libre jeu, en vue des collines sereines. Aux heures oisives, on peut se promener pas à pas désormais, jouir de l'ombre ou du soleil, s'asseoir près de sa fontaine, entre son urne et son palmier.

Mais on ne comprend plus cela depuis déjà longtemps; on est dans un changement à vue perpétuel; on s'use dans des voyages sans fin; l'esprit poétique a été comme le Juif-Errant. Ce que nous voudrions ici, c'est de rappeler parfois les regards et de reporter les nôtres particulièrement vers ce fond de majesté et de grâce que le Parthénon couronne, et plus loin aux rivages d'Ionie, là où de siècle en siècle s'est montré le tombeau d'Achille.

Nul n'est plus propre qu'Homère à remplir cet objet grandiose que j'invoque et que j'aimerais à voir de loin planer sur toute étude, même diverse, comme on voit au fond de l'atelier du sculpteur régner le front du Jupiter olympien. Homère est naturellement la limite littéraire extrême à laquelle notre vue remonte dès l'enfance, et il occupe les sommets de toute cette pente graduée d'où le Beau nous est venu. Facile jusqu'à un certain point, plus facile assurément que presque tout ce qui est dans l'intervalle, complet en lui-même, ayant sa langiu; à lui, son vocabulaire et ses formes d'expression, eomme il a son Olympe et son monde, il promet d'entières et sûres jouissances à quiconque aura la volonté 'le l'aborde* et de le posséder. Il n'est pas jnsqua son rythme épique qui ne devienne une

facilité de plus, pour peu qu'on ait manié soi-même l'hexamètre latin. La structure des vers lyriques, la cadence des vers dramatiques, échappent volontiers, et je n'oserais répondre qu'à force d'application l'oreille des érudits l'ait en effet reconquise; le vers d'Homère, large et régulier, est d'une mesure aussitôt intelligible et sensible à tous; l'harmonie, cette portion si essentielle du poète, ne reste pas un seul moment absente avec lui : en le lisant, nous l'entendons chanter.

[Portraits contemporains , t. V, article sur Homère, 1845.)

Page 1