L'ÉTUDE DES ANCIENS
M. Egger a, et il applique, une méthode très caractérisée, et par laquelle il donne tout à fait la main à l'esprit moderne : c'est la méthode historique, qu'il oppose sans hésiter à celle des anciens rhéteurs et des humanistes. Ceux-ci, en effet, admirent les Anciens d'abord et ensuite, en tout et partout, et tels qu'on les leur offre, ne s'inquiétant que de leur impression personnelle et directe, qu'ils confondent volontiers d'ailleurs avec la donnée traditionnelle. M. Egger, auparavant, s'informe de la nature et de la qualité des textes, de l'historique des écrits, de tout ce qui les a précédés, motivés, de ce qui infirme ou appuie les idées reçues. En procédant ainsi, il a mille fois raison de s'affranchir et de nous tirer du lieu commun et du convenu. L'admiration, en définitive, pour être plus éclairée et moins commandée, n'y perd pas : j'aurais trop de regret, pour mon compte, à voir disparaître cette forme de critique émue, éloquente, telle que les Cicéron, les Quintilien, les Longin, nous en ont donné des modèles, et telle que M. Villemain nous l'a si souvent rendue. L'art suprême, aujourd'hui, consisterait non à sacrifier l'une des deux critiques à l'autre, mais à savoir les combiner, s'il se peut, et, après avoir tout regardé avec l'œil de l'analyse, à réagir, à se remettre au point de vue et à retrouver l'admiration, non plus exagérée, grossie, et à tout propos, mais encore élevée et féconde. Pour avoir descendu un moment
de leur piédestal ces demi-dieux et les avoir mesurés d'aussi près que possible, leurs statues et leurs bustes no sont pas tombés en poussière : redressons-les de nouveau, et hâtons-nous de les replacer sur leur base de marbre, à leur juste hauteur. Quelques-uns seulement y auront perdu : Aristarque, je le sais, tel que l'analyse nous l'offre, ne répond plus tout à fait à l'idée proverbiale et grandiose qu'en avaient conçue les Anciens; c'est le sort et le malheur des plus excellents critiques, dont les services se consomment en quelque sorte sur place, et travaillent à se rendre inutiles. Mais, pour avoir raisonné d'Homère tout au long avec Wolf, l'œuvre homérique n'en demeure pas moins à nos yeux le plus admirable produit de la poésie humaine; Théocrite, pour avoir eu des précurseurs clans son genre, et pour n'être pas un inventeur et un créateur, absolument parlant, n'en reste pas moins la plus charmante et la plus fraîche des flûtes pastorales. J'en ai dit assez pour montrer que, sur ces questions de l'Antiquité comparée et mise en face de l'esprit moderne, s'il ne se livre pas de combats réguliers comme à d'autres époques, il y a toujours deux camps. L'Antiquité ne perd pas au point de vue historique ; là-dessus je suis tranquille ; la Grèce, ainsi considérée comme un anneau d'or dans la chaîne des temps, se classe et se coordonne de plus en plus; mais, au point de vue du goût et pour le I muni direct, pour la familiarité véritable entretenue avec Les sources, je suis moins rassuré, et je ne m'en prends de cela à personne; je considère simplement les circonstances où nous vivons.
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C'est dans la jeunesse qu'il faut apprendre à lire les Anciens. Alors la page de l'esprit est toute blanche, et la mémoire boit avidement tout ce qu'on y verse. Plus tard, la place est occupée; les affaires, les soucis, les soins de chaque jour la remplissent, et il n'y a plus guère moyen qu'avec un trop grand effort de repousser la vie présente qui nous envahit de tous côtés et qui nous déborde, pour aller se reporter en idée à trois mille ans en arrière l. Et encore, pour y revenir, quand on sait les chemins, quelle préparation est nécessaire! que de conditions pour arriver à goûter de nouveau ce qu'on a senti une fois! Après quelques années d'interruption, essayez un peu, et vous verrez la difficulté. Il est besoin auparavant de se recueillir, de s'isoler de la vie qui fait bruit et de lai fermer la porte, de faire comme on faisait autrefois quand on voulait s'approcher des mystères, de prendre toute une semaine de retraite, de demi-ombre et de silence, de mettre son esprit au régime des ablutions et de le sevrer de la nourriture moderne. Soyez sobre, soyez à jeun; n'allez pas, à vos jours
1. Il y a (il faut bien le dire) des esprits distingués, mais essentiellement modernes et présents, qui restent et resteront à jamais fermés à l'intelligence et au vrai sentiment de l'Antiquité, et qu'il faut désespérer d'y convertir. Un moraliste à la façon de Nicole les a très bien définis en ces mots : « Ce sont des esprits trop remplis d'eux-mêmes et des images présentes qui les occupent, pour pouvoir s'ouvrir et faire place en eux à d'autres idées que les leurs, et surtout quand il s'agit d'admettre et de comprendre les choses du passé. » De ces esprits exclusivement voués au monde moderne, aux impressions actives de chaque jour, et qui ne sauraient s'en déprendre, il en est, d'ailleurs, je le sais, de bien fermes et, à tous autres égards, d'excellents.
de communion avec l'Antiquité, lire tous les journaux dès le matin...
... Oh! je le sais, dans le tourbillon accéléré qui entraîne le monde et les sociétés modernes, tout change, tout s'agrandit et se modifie incessamment. Des formes nouvelles de talents se produisent chaque jour; toutes les règles, d'après lesquelles on s'était accoutumé à juger les choses mêmes de l'esprit, sont déjouées; l'étonnement est devenu une habitude; nous marchons de monstres en monstres. Le vrai d'hier, déjà incomplet ce matin, sera demain tout à fait dépassé et laissé derrière. Les moules, fixés à peine, deviennent aussitôt trop étroits et insuffisants. Aussi, j'y ai souvent pensé : de même qu'autour d'un vaisseau menacé d'être pris par les glaces, on est occupé incessament à briser le cercle rigide qui menace de l'emprisonner, de même chacun à chaque instant devrait être occupé à briser dans son esprit le moule qui est près de prendre et de se former. Ne nous figeons pas ; tenons nos esprits vivants et fluides.
Mais aussi, que le présent, que l'avenir le plus prochain , ne nous possèdent point tout entiers ; que l'orgueil et l'abondance de la vie ne nous enivrent pas ; que le passé, là où il a offert de parfaits modèles et exemplaires, ne cesse d'être considéré de nous et compris. C'est par les yeux, c'est parles arts encore, i par Lei débris des monuments qui ont gardé je ne sais quoi de leur fleur première et de leur éclat de nouveauté, que les Anciens, les Grecs, se sauv<-ni Le plus aisément aujourd'hui. Les marbres sont devenus comme les garants des livres. Phidias a été
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inspiré par Homère ; il le lui rend et le protège à son tour. Mais cela ne suffit pas; et je réclame la prééminence pour l'art des arts, la poésie.
0 vous qu'un noble orgueil anime, qui avez pris à votre tour possession de la vie et des splendeurs du soleil, qui vous sentez hautement de la race et de l'étoffe de ceux qui ont droit de se dire : « Et nous aussi, soyons les premiers et excellons ! » vous qu'un sang généreux pousse aux nouvelles et incessantes conquêtes de l'art et du génie, et qu'impatiente, qu'ennuie à la fin cet éternel passé qu'on déclare inimitable, veuillez y songer un peu : les Anciens, si vantés qu'ils soient, ne doivent pas nous inspirer de jalousie; trop de choses nous séparent; la société moderne obéit à des conditions trop différentes; nous sommes trop loin les uns des autres pour nous considérer comme des rivaux et des concurrents. Les problèmes en art, en science, en industrie, en tout ce qui est de la guerre ou de la paix, se posent pour nous tout autrement : nous avons l'étendue, la multitude, l'océan, tous les océans devant nous, des nations vastes, le genre humain tout entier : nous sondons l'infini du ciel; nous avons la clef des choses, nous avons Descartes, et Newton, et Laplace ; nous avons nos calculs et nos méthodes, nos instruments en tout genre, poudre à canon, lunettes, vapeur, analyse chimique, électricité : Prométhée n'a cessé de marcher et de dérober les dieux. Nous avons une morale pratique plus largement humaine, qu'on la prenne chez saint Vincent de Paul ou chez Franklin. Mais c'est une raison de plus pour que notre fond de perspective ne cesse de nous montrer
cette beauté première, cette excellence parfaite dans son cadre et en ses contours limités. Que l'admiration de nous à eux, des modernes aux vrais Anciens, à ceux qui ont le mieux connu le beau, s'entretienne de phare en phare, de colline en colline, et ne s'éteigne pas; que l'enthousiasme de ce côté n'aille pas mourir, — ce serait une diminution du génie humain lui-même ; — non un enthousiasme crédule, aveugle et indigne d'eux comme de nous, mais un enthousiasme léger, clairvoyant, intelligent, divinateur et réparateur, qui n'est que l'émotion la plus délicate et la plus vive en face de tant de belles choses, accomplies une fois en leur juste cercle et à jamais disparues.
{Nouveaux Lundis, t. VII, articles sur F Anthologie grecque, 1864.)