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CE QUE POURRAIT ÊTRE L'INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE GRECQLE EN FRANCE

L'antiquité est mieux étudiée de nos jours en France, au sein des écoles, qu'elle ne l'était et vers la fin du xvme siècle et à aucun moment depuis; le nombre est grand des jeunes esprits qui à un talent suffisant d'écrire unissent beaucoup de savoir et d'érudition; les thèses seules soutenues à la Faculté des lettres feraient foi de ce progrès continu, et

attesteraient à quel degré le niveau monte. Et pourtant il est vrai de dire que, hors de l'enceinte des Facultés, et dans ce qu'on peut appeler le grand milieu de la littérature courante, ce progrès des lettres anciennes se marque assez peu et ne se produit par aucun représentant notable, par aucune œuvre lue de tous. La philosophie fait exception, et elle a sa jeune milice déjà brillante : le feu sacré n'a cessé d'être entretenu, d'être attisé de ce côté par la main et par le souffle d'un maître qui ne s'endort pas; mais je parle de la littérature proprement dite, de la poésie des Anciens, de ces œuvres sans cesse invoquées de tous et trop peu ressaisies à leur source même. La littérature des Latins se répand, se divulgue; des entreprises utiles en rendent les accès de plus en plus faciles et patents; la difliculté n'est pas là; elle est encore où elle s'est presque toujours rencontrée en France, dans l'étude, la connaissance, le goût senti de la littérature grecque que tout le monde s'accorde si bien à louer et que si peu savent aborder comme il faut. Depuis vingtcinq ans, on a exploré et importé les littératures de tous les pays; on en a comme versé les richesses dans le domaine commun : eh bien! la traduction de Platon à part, et en n'oubliant pas non plus l'exquisi; tentative de Courier, en y ajoutant les récentes /■.'Indes sur les Tragiques de M. Patin (YHippocrate de M. Littré ne rentre pas dans l'ordre d'idées plus expressément littéraires que nous recherchons), on peut se demander quelle œuvre s'est produite en I rance qui mette l'antiquité grecque de pair avec le mouvement moderne et qui la fasse circuler. Je

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n'exagère rien : des voix éloquentes dans les chaires ont proclamé depuis longtemps la nécessité, l'àpropos de cette connaissance heureuse, et cherchent à en propager l'esprit ; mais en France rien n'est fait tant que le grand public n'est pas saisi des questions et mis à portée des résultats, tant qu'il n'y a pas un pont jeté entre la science de quelques-uns et l'instruction de tous '.

A mon sens, il y aurait pourtant à gagner beaucoup, même pour des points actuels et toujours pendants d'art et de langage poétique, à cette appréciation exacte, à cette divulgation fidèle de la poésie ancienne originale, et il n'y a que la poésie grecque qui ait en elle cette première originalité. Dans les manières de la sentir, et surtout d'oser la rendre depuis le xvie siècle en France, on compterait différents temps et comme divers degrés d'initiation avant d'arriver à son expression toute nue et toute simple, à laquelle on n'est pas encore venu. Racine, certes, la sentait tout entière, mais il ne la rendait pas également, et il l'accommodait plus ou moins à l'usage de son temps, selon ce qu'on en pouvait porter autour de lui. Fénelon eût osé davantage, au moins dans les portions de naïveté et de grâce simple : La Fontaine cheminait, mais d'instinct seulement, dans le même sens. Plus tard, l'abbé Barthélémy ne s'aperçut pas qu'il se souvenait beaucoup trop du cercle de Chanteloup, en nous reconduisant

i. La Collection des auteurs grecs publiée par MM. Didot et dirigée par d'habiles philologues oiïrira, quand elle sera complète, les secours les plus commodes pour l'exécution du vœu que nous formons.

jusque dans Athènes. Ceux qui ont le mieux critiqué Barthélémy et fait ressortir ses infidélités, ses enjolivements de ton, n'auraient peut-être osé euxmêmes tout aborder, tout rendre de cette poésie qu'ils admiraient si bien, et ils avaient à leur tour des adoucissements qui l'auraient par endroits voilée. Loin de nous pourtant la pensée (pensée grossière!) qu'en allant au fond de l'art et de la poésie grecque, on arrive à je ne sais quel mélange de laideur et de beauté, et qu'on rejoigne le caractère sauvage, souvent rude et, en tout cas, plus compliqué, de la poésie du Nord, de la poésie shakspearienne! Si, par quelques traits profonds, naturels, par quelques élancements de passion, ces deux grandes poésies se peuvent rapprocher comme dans un éclair, elles sont séparées par toutes les différences de race, de civilisation, par un abîme : elles n'ont pu être violemment rapprochées et confondues que par des esprits inexpérimentés et sans goût, qui n'avaient pénétré le génie de l'une ni de l'autre. Il n'en reste pas moins vrai qu'à se tenir dans les limites de l'art grec et de cette incomparable poésie proclamée si unanimement un modèle de grandeur et de grâce, on peut aller très loin, beaucoup plus loin qu'on ne le suppose d'ordinaire; des traductions senties, fidèles, fidèles à l'esprit non moins qu'a la lettre des textes, et légèrement combinées

'• Les nécessités comme aussi avec les ressources de notre propre langue, feraient faire à celle-ci des pas très hardis, très heureux et, ce me semble, très Légitimement autorisés. Traduire fidèlement, avec

I, c'est-à-dire avec une sincérité habile, les tra-

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giques, Pindare, Homère, même Théocrite, ce serait, je le crois, innover en français, et innover de la manière la mieux fondée, la plus prudente et la plus exemplaire. Tout le monde innove aujourd'hui; c'est un lieu commun et une vérité banale de remarquer qu'il n'y a plus de langue circonscrite, limitée et strictement régulière, telle qu'il en existait une à la fin du xviue siècle. C'est dans un tel état de choses, anarchique tant qu'on le voudra, mais riche d'éléments, fécond de germes, et qui a peutêtre encore son avenir, si, comme nous l'espérons, la France a le sien, — c'est dans un tel moment ou jamais que de telles oeuvres peuvent avoir à la fois toute leur liberté d'exécution et leur part d'efficacité. On sait combien de belles traductions ont exercé souvent d'influence aux origines et aux époques de fermentation première des littératures. La Bible de Luther et ses puissants effets en Allemagne sont connus, mais débordent notre sujet; il suffit de se rappeler le Plutarque d'Amyot en France. Sans même tant prétendre désormais, sans tant demander à nos curiosités depuis trop longtemps sorties d'enfance, il est bien certain pour moi qu'une traduction d'Homère, par exemple, qui serait ce qu'elle n'a pu être jusqu'à ce jour, et telle qu'on peut l'oser avec goût aujourd'hui, aurait son action encore et sa nouveauté vive. La poésie française, qui fait, à travers tout, l'objet favori de mes pensées, et dont la régénération n'a cessé, à aucun instant, de mètre présente, y gagnerait peut-être plus qu'il ne semble. Tout ce qui tend à élargir, à aiguiser du même coup et à simplifier le goût public, est favc-

rable à cette régénération poétique dans laquelle il s'agit d'introduire, de combiner le plus de naturel et de vérité avec le plus de beauté. Et quoi de plus propre à cet effet, non seulement que la reproduction fidèle des modèles grecs, mais aussi que la multitude d'efforts, de souplesses de tour et de grâces de langue qu'il faudrait retrouver ou acquérir en les rendant! Arroser le langage et le vivifier avec fraîcheur, cela demande des sources perpétuelles et pures; ces sources, je le sais, on doit les chercher surtout en soi, dans son propre passé aux divers âges; mais, du moment qu'on en demande au dehors, de quel côté se tourner de préférence à celui-là? L'Ida était dit, par excellence, fertile en sources.

La poésie française, qu'on veuille bien le noter, a eu à combattre dès l'abord deux sortes d'ennemis : les pédants de cabinet, faiseurs de rhétorique, idolâtres de la régularité, et les mondains frivoles, incapables de sentir une certaine simplicité naturelle. Pour prendre des noms significatifs, elle a dû cheminer, comme entre deux feux, entre les Scaliger et les Fontenelle.

Que fait Scaliger en sa Poétique? il préfère, par toutes sortes de raisons de cabinet, Virgile à Homère; on s'est cru très loin de Scaliger, et on a fait longtemps comme lui; on a toujours été, chez nous, très tenté de préférer des maîtres élaborés et polis l, accomplis en leur genre, des maîtres de

\. C'était bien Là, en effet, le souci principal de Scaliger;

il met au-deesus de tout ce qu'il appelle virgilianam diliçjen-

, après avoir soupçonné les nombreux larcins lyriques

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seconde venue, et qui prêtaient davantage aux poétiques. Il y a eu, en ce sens-là, bien du Scaliger jusque dans la postérité de Rollin. Quant au Fontenelle, c'est-à-dire à ce tour d'esprit volontiers moqueur d'un certain goût simple, il était aisément partout dans les salons, dès qu'il s'agissait de poésie, et on en découvrirait plus d'une dose jusque dans Voltaire.

Il est arrivé ainsi, au grand regret et déplaisir déjà de Fénelon en son temps, que la langue française poétique s'est vue graduellement appauvrir, dessécher et gêner à l'excès, qu'elle n'a jamais osé procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire 4, que tout ce qui est droit, licence et gaieté concédée aux autres poésies, a été interdit à la nôtre, et qu'on n'a fait presque nul usage, en cette voie, des conformités naturelles premières qu'on se trouvait avoir par un singulier bonheur avec la plus belle et plus riche des langues, conformités que, deux siècles et demi après Henri Estienne, Joseph de Maistre retrouvait, proclamait hautement à son tour 2. et qui tiennent en bien des points à la conformité même du caractère et du génie social des deux nations. Or ces analogies heureuses n'avaient guère servi de rien à notre langue

d'Horace, il conclut en disant : « Puto tamen eum fuisse Grœcis omnibus cultiorem ». — Comparant la description de la nuit dans Apollonius à celle de Virgile, lequel en a omis pourtant certains traits énergiques, il juge le ton d'Apollonius vulgaire et presque bas (vulgaria, inquam, hœc, et plebcia oratione), tandis que Virgile en cet endroit lui paraît plutôt héroïque; déjà le noble avant tout.

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