‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 23 sur 68 · Soirées de Saint-Pétersbourg . Deuxième Entretien · texte numérisé non relu

Soirées de Saint-Pétersbourg . Deuxième Entretien

en poésie, jusqu'à ce qu'André Chénier fût venu montrer qu'il n'était pas impossible d'y revenir.

Quelques critiques insistent avant tout et préférablement sur l'aspect idéal et pur de l'art grec, sur la beauté dont il donne le suprême exemple; il est permis de ne pas moins insister sur la simplicité inséparable et la vérité qui en sont le fond et l'accompagnement, sur cette naïveté dans le sentiment et dans l'expression, qui se joint si bien à la grâce et qui ajoute aussi au pathétique et à la grandeur. Pour moi, je ne serai content que lorsqu'on aura osé traduire et rendre au vif en français, autant qu'il se peut, ces naïvetés mêmes, ces négligences aimables, ce désordre apparent, né d'un art caché, par où se révèle la passion, et qui insinue la persuasion dans les cœurs, ces hardiesses naturelles qui n'offensent jamais la beauté, mais qui pourtant ne s'y voilent pas, ne s'y confondent pas toujours. Combien de fois, dans Homère, une comparaison empruntée aux appétits physiques et matériels est là pour mieux exprimer ce qu'il y a de plus touchant dans l'affection morale! Au chant xme de YOdyssée, Ulysse, trop longtemps retenu à son gré chez les Phéaciens, a obtenu un vaisseau; il doit partir le soir même, il assiste au dernier festin que lui donnent ses hôtes; mais, impatient qu'il est de s'embarquer pour son Ithaque, il n'entend qu'avec distraction, relie fois, le chantre divin Démodocus, et il tourne souvent la tête vers le soleil comme pour le presser de se coucher :

" Gomme lorsque le besoin du repas se fait sentir à l'homme qui, tout le jour, a conduit à travers son

champ les bœufs noirs tirant l'épaisse charrue : il voit joyeusement se coucher la lumière du soleil, pressé qu'il est d'aller prendre son souper, et les genoux lui font mal en marchant; c'est avec une pareille joie qu'Ulysse vit se coucher la lumière du soleil. »

La passion de l'exilé sur le point de revoir sa patrie, comparée à celle du pauvre journalier pour son souper et son gite à la dernière heure d'une journée laborieuse, ne se trouve point rabaissée en cela; elle n'en paraît que plongeant plus à fond, enracinée plus avant dans la nature humaine; mais rien n'est compris si cette circonstance naïve des genoux qui font mal en marchant est atténuée ou dissimulée; car c'est justement cette peine qui est expressive, et qui aide à mesurer l'impatience même, la joie de ce simple coeur. De tous nos poètes, il n'est certes que La Fontaine qui l'aurait osé traduire.

Au sujet de la mort d'Agamemnon, dans le récit que fait l'Ombre de ce grand roi à Ulysse qui l'interroge dans les Enfers, il est dit : « Xoble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, ce n'est ni Neptune qui m'a dompté sur mes vaisseaux en déchaînant le vaste souffle des vents funestes, ni quelque peuplade ennemie qui m'a détruit sur terre; mais /Egisthe, tramant contre moi la mort et le mauvais destin, m'a tué d'accord avec ma perverse épouse, après m'avoir invité dans son palais; pendant le festin même, il m'a tué, comme on tue un bœuf sur la crèche. C'est ainsi que j'ai péri par la plus lamentable mort... »

Ce dernier trait si vrai, si vrai à la fois quant à

limage physique et quant au contraste moral qui en ressort (le Roi des rois tué, assommé comme le bœuf qui mange!), s'est transformé et ennobli chez Sophocle, lorsque Electre, invoquant la venue d'Oreste, s'écrie dès l'aurore : « 0 chaste Lumière, et toi, Air divin, enveloppe égale de la terre, que de chants lugubres vous avez ouïs de moi, que de coups retentissants contre ma poitrine sanglante, sitôt que la sombre nuit s'en est allée! Et tant que la nuit dure, ma couche odieuse en ces tristes palais sait déjà tout ce que j'exhale de lamentations sur mon malheureux père, lui que le meurtrier Mars n'a point laissé en chemin dans la terre barbare, car c'est ma mère à moi, c'est son compagnon de lit iEgisthe, qui, comme un bûcheron qui fend le chêne, lui ont fendu la tête d'une hache sanglante. »

Quand je dis que Sophocle a ennobli le trait d'Homère, je ne parle pas exactement; il a moins songé à cela sans doute qu'à rendre à sa manière le même acte impie. L'idéal, en cette période de Sophocle, peut sensiblement revêtir et comme modeler les groupes tragiques, mais c'est un idéal encore qui n'altère en rien le naturel simple et vif, et qui respecte la douleur humaine prête à se faire jour par des cris au besoin et par tout ce qu'il y a de plus vrai dans le langage.

Jusqu'à l'autre extrémité des beaux âges de la littérature grecque, au lendemain même de Théocrile, on retrouverait des accents de cette simplicité touchante, ce naïf et ce fin qui pénètre comme en chaque veine de cette poésie au sortir d'Homère, et qui survécut longtemps, même après que le grand

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s'en fût retiré. Moschus a-t-il à déplorer la perte du célèbre bucolique Bion, et veut-il opposer à la fragilité mortelle cette immortalité de la nature si ' souvent mise en contraste depuis par des voix de poètes : dans l'un des couplets de sa complainte, il s'écrie : « Hélas! hélas! les petites mauves, lorsqu'elles ont comme péri dans le jardin, et le vert persil, et le frais fenouil tout velu, revivent par la suite et repoussent à l'autre année ; mais nous autres hommes, les grands, les puissants ou les génies, une fois que nous sommes morts, insensibles dans le creux de la terre, nous dormons à jamais le long, l'interminable, l'inéveillable sommeil. » — Ce passage fait souvenir de l'ode d'Horace : Dlffugere nives, dans laquelle le poète exprime la mobilité des saisons, le printemps qui renaît et qui sollicite à jouir de l'heure rapide, car l'hiver n'est jamais loin : « Mais, ajoute-t-il en s'attristant également de la supériorité de la nature sur l'homme, les lunes légères ne tardent guère à réparer leurs pertes dans le ciel, tandis que nous, une fois descendus là où l'on rejoint le pieux Énée, le puissant Tullus et Ancus, nous ne sommes que poussière et ombre ». La pensée d'Horace est belle, elle est philosophique et d'une mélancolie réfléchie; mais je ne sais quoi

Ide plus vif et de plus pénétrant respire dans la plainte de Moschus. Les Latins, et je parle des meilleurs, n'atteignirent jamais à de certains accents de cette muse première, même lorsqu'elle fut sur le déclin : nous l'avons vu une fois de Virgile par rapport à Apollonius; nous l'entrevoyons ici d'Horace à l'égard de Moschus bien moindre. Le spiritus graiae

tennis camenœ fut merveilleusement senti des excellents poètes de Rome, mais ne put être toujours et tout entier ressaisi par eux. Il est une fraîcheur qui tient à la source ; il est des images vives et légères qui tiennent aux impressions du berceau, et dont la trace se perpétue à travers les âges. La poésie des Latins, au contraire, était née tard et d'une étude savante; elle n'avait pas eu d'enfance.

En soumettant ces idées à ceux qui en sont juges, en ne les jetant ici que comme de simples aperçus, et parce qu'il y a disette, en ce moment, de ce genre d'études au sein de la presse périodique et, comme on disait autrefois, de la littérature vulgaire, noti-e dessein est surtout de stimuler de jeunes et doctes esprits tels qu'il en est encore beaucoup, de les inviter à tenter une voie qui est demeurée antique et neuve, et à ne pas tant négliger les points par où une science ingénieuse se saurait greffer sur la littérature nationale : à ce prix seul est la circulation et la vie l.

[Portraits contemporains, t. V, articles sur Méléagre, 18-15.)

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