‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 31 sur 68 · LES LIMITES DE BOILEAU · texte numérisé non relu

LES LIMITES DE BOILEAU

Boileau est l'homme du goût littéraire et classique, le satirique judicieux qui s'attaque surtout aux livres et aux formes en usage au moment où il paraît, et qui se rattache à la tradition délicate et saine de la belle Antiquité. Il est excellent dans son ordre et d'un singulier à-propos; il vient heureusement en aide à ce sentiment de justesse et de perfection qui caractérise la belle heure de Louis XIV ; il en est le plus puissant organe, le plus direct et le plus accrédité en son genre ; il est, on peut le dire, conseiller d'État dans l'ordre poétique, tant il contribue efficacement et avec suite à la beauté solide et sensée du grand siècle. Il y tint constamment la main et se fit craindre de quiconque était tenté de s'en écarter. Il faisait la police des livres et des œuvres de l'esprit. Les plus grands y gagnèrent. Par lui, Racine certainement, Molière lui-même, je n'ose ajouter La Fontaine, ont été et sont devenus plus corrects, plus châtiés, plus

soucieux de cette sorte de gloire où il entre de l'estime. Mais quand on a rendu à Boileau tous ces hommages et toute cette justice, il faut s'arrêter : il n'entendait bien et n'aimait que les vers ou une certaine prose régulière, ferme, élevée, dont Pascal, dans ses Provinciales, offrait le modèle. C'est beaucoup ; c'est peu pourtant, si l'on considère la diversité des génies et l'infinité des formes que peut revêtir la nature des talents. Boileau n'aimait et n'estimait guère rien en dehors des livres ; il n'avait nul goût pour les sciences, pas même la curiosité de se tenir au courant de leurs résultats généraux ; le tour précieux et maniéré que Fontenelle donna à son livre de la Pluralité des Mondes, l'empêcha toujours d'en reconnaître la vérité et la supériorité philosophique. S'il ne s'intéressait ni à la physique, ni à lanatomie, il ne s'intéressait pas plus vivement aux beaux-arts ; peinture, sculpture ne l'attiraient pas ; il n'était pas homme, comme Molière ou comme Fénelon, à causer fresque et tableaux avec Mignard, ni à juger d'une statue avec La Bruyère. La musique no le touchait pas; il semble même qu'elle l'ait irrité (témoin ses colères contre Lulli et contre Quinault), et tout se qui se chantait lui paraissait aisément fade, lubrique ou extravagant. Voilà bien des bornes, et je ne les ai pas toutes indiquées encore : l'industrie, les arts mécaniques ot Leurs progrès, lui semblaient chose tout à fait étrangère à la culture de l'homme, parce qu'elles ne tiennent pas de près à la culture de l'esprit; il était très capable de faire des vers sur les manufactures, parce que c'étaient des vers ; mais il n'aurait

pas visité une manufacture. Boileau (autre infirmité), enfin, ne sentait pas la famille, ni le rôle que tient la femme dans la société, ni celui qu'elle remplit en mère au foyer domestique et autour d'un berceau; sa sensibilité et son imagination n'avaient jamais été éveillées de ce côté. De toutes ces négations et de ces mérites, on a déjà conclu que Boileau, si bon esprit, si juste, si sensé, si agréable, si considérable, si oracle à bon droit dans sa sphère, ne prévalait et ne régnait que dans une sphère circonscrite et fermée. Très maître et sûr de lui au centre, il devait être immanquablement débordé de toutes parts.

[Nouveaux Lundis, t. I, Perrault.)

Page 1