‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 30 sur 68 · LES TRADUCTIONS EN VERS · texte numérisé non relu

LES TRADUCTIONS EN VERS

Comme les goûts changent! comme le flot se déplace! comme il y a des branches tout entières de littérature qui défleurissent et se dessèchent! comme ce qu'on aimait et ce qu'on recherchait le plus la veille court risque d'être négligé ou dédaigné le lendemain! Lorsque, il y a cent ans environ, tout le public lettré, à l'annonce de la traduction des Géorgiqucs par l'abbé Delille, se prononçait si vivement en faveur des traductions en vers des poètes anciens, qui eût dit qu'à un siècle de là le point de vue serait retourné et renversé, que l'on nierait l'avantage qu'il peut y avoir à posséder chez soi les tableaux anciens dans des copies harmonieuses,

élégantes, suffisamment ressemblantes et fidèles, et qu'on ne priserait plus guère, en fait de traductions, qu'un calqué rude, sec, inélégant, heurté? Je suis moins étonné de ce changement de goût que je n'en ai l'air; il s'explique très bien et se justifie même en grande partie. Dans cette incessante variabilité des modes et des vogues littéraires, les traductions, notamment, sont chose essentiellement relative et provisoire; elles servent à l'éducation des esprits, elles en sont la mesure, et il n'y a rien d'étonnant qu'à un moment venu, ils s'en passent ou en veuillent d'une autre sorte et d'une autre marque. Traduire en vers surtout est une entreprise qui suppose entre l'auteur et les lecteurs certaines conditions convenues, qui doivent changer d'un âge à l'autre. Quoi qu'il en soit, Delille ouvrit la marche dans notre littérature et commença par Virgile; chacun le suivit dans cette voie : Daru un peu lentement et pédestrement pour Horace; Saint-Ange, avec une obstination parfois couronnée de talent, pour Ovide; Aignan sans assez de feu et trop médiocrement pour Homère; Saint-Victor , le père du nôtre, par une vive, légère et encore agréable traduction d'Anacréon. On eut le Tibulle de Mollevaut, les Bucoliques par Tissot. Delille, en traduisant le Paradis perdu, avait également ouvert la voie et donné le signal du côté des modernes; Baour-Lormian, assez heureux avec Ossian et les poésies galliques, s'attaquait imprudemment à la Jérusalem délivrée. Celait à qui, dans les littératures anciennes ou modernes, trouverait un poète non traduit encore et y planterait le premier son drapeau, en disant :

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Il est à moi !. Pour la littérature ancienne, et latine particulièrement, une traduction en vers, faite avec soin et élégance, était jugée une conquête définitive, une œuvre considérable et de toute une vie, qui, menée à bonne fin et imprimée, conduisait tout droit son homme à l'Académie française. Ainsi en pensaient les Daru, les Raynouard, les Laplace euxmêmes, et le traducteur harmonieux de Lucrèce, notre cher confrère M. de Pongerville, le représentant le plus accrédité du genre sur la fin de la Restauration, était appuyé et porté par eux d'un vœu unanime à l'Institut.

Je ne pèse pas les mérites, je note les moments. M. Bignan, qui, voué de bonne heure au culte d'Homère, s'adonna toute sa vie à une traduction en vers de l'œuvre homérique et ne cessa de l'améliorer, homme instruit, versificateur élégant, n'eut jamais le prix de son travail : il était né quinze ans trop tard.

J'ai vécu de bien des vies littéraires, et j'ai passé de douces heures d'entretien avec des hommes instruits de plus d'une école : il me semblait que j'étais de la leur, tant que je causais avec eux. Dans ces passe-temps et ces aménités oisives de plus d'une après-midi, je n'ai pas été sans reconnaître qu'il y avait bien quelques avantages, pour une culture

1. Cet article des traductions en vers est traité fort au complet, sans beaucoup de distinction, il est vrai, et sans finesse de goût, mais avec exactitude, dans V Histoire de la Poésie française à l'Époque impériale, par M. Bernard Jullien. Ce genre, en effet, est l'un des plus beaux fleurons de la poésie dite de l'Empire. Marie-Joseph Chènier, dans son Tableau de la Littérature, avait donné les vrais jugements dans les termes mesurés.

perfectionnée de l'esprit, à ce régime des traductions en vers : un de ces avantages, c'était de remettre sans cesse la traduction elle-même en question, de comparer et de confronter les textes, la copie avec l'original, et, s'il y avait plusieurs traductions rivales, comme c'était le cas pour Virgile, de mettre aux prises ces traductions entre elles. Dans ces jeux de l'érudition et du goût, l'original sans cesse relu, manié et remanié à plaisir, devenait chose familière, facile, non apprise, mais sue de tout temps et comme passée en nous; on ne l'oubliait plus. On sortait de là, la mémoire involontairement remplie de mille semences poétiques, de mille charmantes réminiscences qui avaient leur réveil à toute heure. Et ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien goûter les poètes anciens; il ne suffit pas de les comprendre, de les lire purement et simplement comme on consulterait un texte, et dépasser outre; il faut avoir vécu avec eux d'un commerce aisé, continuel et de tous les instants : Nocturna versate manu... Or les traductions en vers qui, pour les ignorants et les non doctes, étaient une dispense de remonter au delà, devenaient un prétexte, au contraire, et une occasion perpétuelle pour les gens instruits, un peu paresseux (comme il s'en renconcontre), de revenir à la source, et d'y revenir tout portés sur un bateau.

Enfin, il en faut prendre son parti. La critique littéraire, par ses progrès mêmes et en marquant de traits de plus en plus distincts et individuels le caractère des talents originaux, a dégoûté des copies ambitieuses et a découragé les émules. 11 n'est pas

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invitant de s'aller engager dans un long combat, dans une joute inégale, non seulement avec la certitude d'être finalement vaincu, mais de plus avec l'assurance qu'on sera déclaré inférieur h tous les moments du duel. C'est un rôle par trop ingrat, un vrai rôle de dupe que celui où l'on ne peut qu'avoir le dessous. La galerie, en effet, n'est pas indulgente. Cette partie honnête et nombreuse de l'ancien public, qui vous était bonnement reconnaissante de lui montrer ou de lui faire entrevoir ce qu'elle n'eût fait que soupçonner sans vous, existe peu ou n'existe plus. Parmi ceux qui ne sont pas purement indifférents, chacun aujourd'hui prétend s'y connaître : pour peu qu'on ait fait un brin d'études classiques, on ne consent pas à passer pour un homme qui en sait moins que le traducteur et qui se laisse guider par lui; on l'arrête à chaque pas, on juge, on tranche. Il est si aisé désormais de savoir en une matinée — de paraître savoir — ce qu'hier encore on ne savait pas. En fait d'érudition comme de tout, il n'y a plus de distance. Or, les traducteurs en vers des Anciens supposent qu'il y a une distance, qu'il y a même une station permanente que quelques-uns ne franchiront pas. « J'écris, je traduis, semblent-ils vous dire, pour ceux qui n'iront jamais à Rome ni à Athènes, et j'ambitionne de leur donner, de leur rendre, par un équivalent habile, le sentiment de ce qu'ils ne verront jamais face à face, facie ad faciem. » Mais, sans être allé à Rome et à Athènes, chacun prétend sentir de soi-même, comme s'il y avait été. On a tant de dessins, de fac-similé, de photographies soi-disant fidèles I

Tout cela revient à dire que la disposition particulière des esprits et le moment précis de culture littéraire qui favorisaient et réclamaient les traductions en vers sont passés et ont fait place à une autre manière de voir, à un autre âge; et ici, comme dans des ordres d'idées bien plus considérables et bien autrement importants, il n'est que vrai d'appliquer ce mot d'un ancien sage que je trouve heureusement cité, à savoir qu'on ne retourne jamais au même point, et que le cours universel du monde ressemble à « un fleuve immense où il n'est pas donné à l'homme d'entrer deux fois ».

[Nouveaux Lundis, t. V, articles sur Térence, 1863.)

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