‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 34 sur 68 · SUP · texte numérisé non relu

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pour le talent de graver ou de peindre, ils connaissaient la nature humaine et sociale aussi bien qu'eux, et infiniment mieux que la plupart des contemporains de Bossuet, ces moralistes ordinaires du xvnie siècle, ce Duclos au coup d'oeil droit, au parler brusque, qui disait en 1750 : « Je ne sais si j'ai trop bonne opinion de mon siècle, mais il me semble qu'il y a une certaine fermentation de raison universelle qui tend à se développer, qu'on laissera peut-être se dissiper, et dont on pourrait assurer, diriger et hâter les progrès par une éducation bien entendue »; le même qui portait sur les Français en particulier ce jugement, vérifié tant de fois : « C'est le seul peuple dont les mœurs peuvent se dépraver sans que le fond du cœur se corrompe, ni que le courage s'altère... » Ils savaient mieux encore que la société des salons, ils connaissaient la matière humaine en gens avisés et déniaisés, et ce Grimm, le moins germain des Allemands, si net, si pratique, si bon esprit, si peu dupe, soit dans le jugement des écrits, soit dans le commerce des hommes; — et ce Galiani, Napolitain de Paris, si vif, si pénétrant, si pétulant d'audace, et qui parfois saisissait au vol les grandes et lointaines vérités ; — et cette Du Defl'and, l'aveugle clairvoyante, cette femme du meilleur esprit et du plus triste cœur, si desséchée, si ennuyée et qui était allée au fond de tout; — et ce Chamfortqui poussait à la roue après 89 et qui ne s'arrêta que devant 93, esprit amer, organisation aigrie, ulcérée, mais qui a des pensées prises dans le vif et des maximes à l'eau-forte; — et ce Sénac de Meilhan, aujourd'hui remis en pleine

lumière l, simple observateur d'abord des mœurs de sou temps, trempant dans les vices et les corruptions mêmes qu'il décrit, mais bientôt averti par les résultats, raffermi par le malheur et par l'exil, s'élevant ou plutôt creusant sous toutes les surfaces, et fixant son expérience concentrée, à fines doses, dans des pages ou des formules d'une vérité poignante ou piquante.

Que serait-ce si, au nombre des moralistes français du xvme siècle, on rangeait, comme on en a le droit, le grand Frédéric, notre compatriote littéraire, le plus sensé, le plus éclairé (quand il ne goguenarde pas trop), le plus ami de la raison et, pour tout dire, le plus cousin de Montaigne et de Bayle, parmi les écrivains porte-couronne!

Que serait-ce si l'on montrait dans son cadre de Passy, au milieu de notre monde du xvnT siècle, Franklin, le patriarche souriant, le sage de l'avenir, aux remarques fines et utiles, aux vérités ingénieuses et fructueuses, et desquelles bon nombre sont nées parmi nousl

Que serait-ce encore si l'on revendiquait ces autres savants d'un ordre élevé, ces moralistes implicites et d'autant plus sûrs qu'ils embrassent plus de rapports d'ensemble, ce Buffon qui se rendait d'autant mieux compte de l'homme qu'il était sorti comme naturaliste de la vue circonscrite de

1. Voir le livre de Séuac de Meilhan, le Gouvernement, les Mœurs et les Conditions en France avant la Iiévolulion, suivi Portraits des personnages distingués de la fin du XI ///' siècle, avec une Introduction par M. de Lescure (1862); et voir aussi l'intéresiant article de ce dernier dans la Iievue germanique du 1" s<-{>teml»re.

l'espèce, et qu'il inaugurait dans son ampleur l'étude, encore si neuve aujourd'hui, de la physiologie comparée en ce qui est des faits de sensibilité et d'intelligence!

Mais j'ai tort de me borner aux seuls noms éminents : le propre de ce qu'on appelle lumières est d'être répandu et de circuler. Or, les idées de bon sens, de tolérance, de réforme civile, les idées justes, exclusives des vieux préjugés et vraiment libératrices des esprits, circulaient, étaient partout au xvme siècle, tandis qu'elles étaient rares, étouffées, contraintes, et n'existaient que dans quelques têtes durant la dernière et même la première moitié du règne de Louis XIV.

Après cela, il est bien vrai que ce n'est pas sous forme et figure de moraliste que se produit le plus essentiellement l'étude et la connaissance de l'homme au xvme siècle, avant et après 89. Avant 89, il y a un but, il se mêle presque toujours à l'observation un élément dogmatique, polémique, une intention et une arme de combat; c'est qu'on a en effet des ennemis à vaincre, à mettre en déroute: on est à la guerre, on marche à une conquête. Puis, après cette conquête, obtenue si chèrement et payée d'affreux désastres, on a besoin d'une réparation. La Révolution était trop forte pour permettre des observateurs et des curieux; on était vainqueur ou vaincu, bourreau ou victime. Le premier effet moral, au lendemain, était encore moins l'expérience raisonnée que la réaction. Mais il en sortit et il surnagea, au milieu de ce flot de passions, j'allais dire de ce fleuve de sang, une plus grande

connaissance des garanties, des forces et puissances sociales, et une idée, malgré tout persistante, d'espérance et de progrès pour l'espèce. Or, cela dépasse le moraliste proprement dit qui voit l'homme tel qu'il est, tout formé, à l'état stationnaire, et le même en tout temps.

La Révolution n'a donc pas produit de moralistes proprement dits, écrivant en dehors des considérations de l'histoire. Elle a produit de brillants et vigoureux réactionnaires, des restaurateurs ou des prédicateurs du passé, Bonald, de Maistre, Chateaubriand; des marcheurs en avant et même des utopistes en partie clairvoyants, et, par opposition aux injurieux prophètes du passé, des prophètes plus ou moins aventureux de l'avenir, tels que Saint-Simon, Comte; de savants législateurs surtout, dans l'ordre du possible, les Tronchet, les Cambacérès, les collaborateurs du Code Napoléon... La simple observation morale eût paru un jeu un peu trop égoïste et désintéressé après de tels naufrages. Les imaginations et les intelligences étaient frappées, sillonnées ou éclairées de la foudre. La Révolution, même à son lendemain, était encore trop orageuse et trop volcanique pour offrir un fauteuil stable et commode à un moraliste dilettante. In La Rochefoucauld, sortant de là avec son petit volume, même chef-d'œuvre, eût paru un liors-d'œuvre , la souris enfantée par la montagne, exiguus mus. M. de Talleyrand n'a pas écrit maximes comme La Rochefoucauld, il les a pratiquées; il les a appliquées et mises en jeu dans ces grandes parties d'échecs où il avait l'Europe

pour échiquier. Que ne les a-t-il pratiquées en effet plus patriotiquement et avec plus d'intégrité personnelle! il y aurait plaisir et honneur à le louer pour son charmant esprit et son grand sens.

Les meilleurs moralistes sortis de ces temps révolutionnaires ont été des serviteurs de la France, profitant de leur expérience pour l'appliquer avec une modération constante et un bon sens varié aux diverses situations, tels que nous avons vu par exemple feu le chancelier Pasquier; la connaissance des hommes les a menés au maniement des hommes avec mesure et indulgence. Cela vaut bien un livre piquant et amer, une fois fait, et qui ne se refera pas.

En résumé, le xvif siècle moraliste a sur le xvme un seul avantage, c'est d'avoir eu une révolution, — une révolution qui n'a pas triomphé, peu importe, la Fronde, — de l'avoir eue au commencement et non à la fin. 11 en est résulté pour quelques-uns de ses écrivains, pour un petit nombre, plus d'expérience pratique de l'homme. La Fronde, à ce point de vue, a été une espèce d'école de morale très suffisante, très complète et pas trop forte. Quoi qu'il en soit, le xvme siècle, eût-il eu une reprise de Fronde sous la Régence, n'eût jamais pu entièrement prévoir 89 et ses suites. 93 a été une de ces choses qui ne se prévoient pas. Mais qu'on n'aille pas dire, à cause de cette inévitable imprévoyance mêlée à tant d'espérances légitimes et depuis justifiées, que le xvme siècle, dans son ensemble comme dans son élite, ne reste pas incomparablement supérieur à la seconde moitié du xvne siècle par les lumières et

la connaissance de l'homme vrai, de l'homme moderne en société, de l'homme civil, religieux, politique, tel qu'il sort et se prononce dans les cahiers des États-Généraux, et tel qu'il se retrouve, somme toute, après le naufrage même, au temps du Consulat : ce serait substituer un préjugé littéraire à un fait positif, aune vérité historique incontestable.

J'ai fini ma plaidoirie.

[Nouveaux Lundis, t. III, 1862.)

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