L'AME DE CHATEAUBRIAND
Si nous osions pénétrer tout d'abord dans cette âme jusqu'à prétendre en compter les mobiles essentiels, les éléments {Très imbris torti radios), je les énumérerais ainsi, en ne donnant la prédominance à aucun, et en les mettant tous sur la même ligne.
Ne trouvez pas, Messieurs, ce que je fais ici trop téméraire. Je parle de l'homme éminent qui fait le sujet de notre étude avec la même liberté que je parlerais de Goethe ou de Byron. La postérité est venue, et l'examen véritable commence. L'admiration, en définitive, retrouvera son compte, mais nous tâcherons de ne la faire porter que sur les portions vraiment dignes d'être admirées.
Premier élément, la rêverie ou Vennui. — La mère du Régent disait de lui qu'il était né ennuyé. Combien cela est plus vrai à dire de M. de Chateaubriand! « Je crois, disait-il, que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère. » Il a comme engendré
cet ennui incurable, mélancolique, sans cause, si souvent doux et enchanteur dans son expression, sauvage et desséchant au fond, et mortel au cœur, mortel à la bonne et saine pratique familière des vertus, — le mal de René, qui a été celui de tout notre âge, maladie morale qui, après avoir régné cinquante ans plus ou moins, et avec des variantes sans nombre, est aujourd'hui à peu près disparue, qui du moins n'est plus endémique, et qui a fait place à je ne sais quelles autres dispositions plus positives de la jeunesse, lesquelles ont bien aussi leur danger. Pareil aux fleuves descendant du sein de Jupiter, le voilà donc à sa source, cet ennui qui va s'épancher à travers le monde, qui cherchera partout l'infini et l'indéterminé, le désert; qui le ferait autour de soi plutôt que de s'en passer, et qui appelle cela la poésie (Ubi solitudinem faciunt, poesim (ij/pellant) : — poésie en effet qui a révélé au poète qui nous occupe, et lui a inspiré de peindre, comme il n'a été donné à nul autre, la sublimité des grands horizons, l'étendue illimitée des savanes, l'infini du désert de l'Océan, et cet autre Océan canadien (comme il l'appelle) tout de verdure et d'éternelles forêts, l'infini désolé et si plein de grandeur des Campagnes romaines, l'infini du cœur et du dedans, le plus vaste et, si l'on peut dire, le plus irremplissable de tous.
Second élément, — comment dirai-je? comment
L'appellerai-je? le culte de la jeunesse et de l'espèce
de délire, d'illusion romanesque qu'elle amène avec
elle, et qui d'ordinaire avec elle aussi s'évanouit et
parait. Cet idéal d'ivresse qui est si bien peint
dans le quatrième livre de Y Enéide, dans Atala, dans l'épisode de Velléda, le poète dont nous parlons le caressera et le rêvera jusqu'à la fin. Jusque sous la première conception du Génie du Christianisme et dans le cadre de ses Martyrs (allez au fond), il avait introduit, en la voilant, cette flamme profane et trop chère; il la portera, il la couvera partout, et jusqu'au milieu des scènes et des sujets les plus faits pour ramener à l'austérité simple. Elle transpirera, je l'ai dit ailleurs, comme un parfum d'oranger voilé. J'ai regret d'avoir à insister sur ce point, mais il est essentiel; quand on fait une étude sur un homme considérable, il faut oser tout voir, tout regarder, et au moins tout indiquer. D'ailleurs, on parle beaucoup de décadence : je crois en effet, à mon grand regret (et j'ai résisté tant que j'ai pu à le croire), que la littérature est en pleine voie de se corrompre ; mais il faut voir en quel sens et comment. Car, si l'on remonte surtout à une quarantaine d'années en arrière, ce n'est pas une décadence tellement manifeste et tellement déclarée; il importe d'en bien saisir les causes et les sources. Ce n'est point parce qu'un écrivain de talent se permet une expression plus ou moins hasardée pour rendre une nuance de sa pensée, qu'une littérature est proprement en décadence : ce serait prendre les choses trop à la surface et par l'épiderme. La vraie décadence, dans une littérature brillante et qui compte encore des talents puissants, prend sa source dans le désaccord qu'il y a entre l'inspiration véritable et le résultat apparent, dans le manque d'harmonie et de vérité au sein des plus beaux
ouvrages. Or, nous touchons ici à Tune des causes de disparate et de désaccord les plus intimes et les plus profondes. Ainsi, par exemple, M. de Chateaubriand va à Jérusalem ; il est censé y aller pour visiter en pèlerin les saints lieux, et il le proclame lui-même. Eh bien! à le prendre plus tard par ses propres aveux, que vient-il nous confesser : « Mais ai-je tout dit dans Y Itinéraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello (Remarquez le choix des noms et les associations d'idées)? Àllais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur Y Etoile du soir *, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes de l'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves?... » En s'en tenant à son propre aveu, et sans trop vouloir approfondir ce qu'il allait chercher ainsi à Grenade, à ce rendez-vous de l'Alhambra, h travers le grand détour de Jérusalem et du Calvaire, il est bien certain maintenant, pour qui vient de l'entendre, qu'il allait chercher autre chose que l'émotion toute dévote d'un pèlerin; sa dernière station ne devait pas être la plus sainte. De là ce qu'il y a de
1. Comme Léandre, comme tous les amants de 1 'Antholoyiei comme cet amoureux dans la gracieuse invocation de Uion :
Chère Étoile du soir, belle lumière d'or, De L'aimable Aphrodite, etc
factice dans Y Itinéraire. — Dans la Vie de Rancê, ouvrage de sa vieillesse, et où il avait moins la force de retenir son secret, il a trouvé moyen de laisser échapper à tout instant les regrets les plus profanes, les plus en contradiction avec l'austère sujet. Il avait bu de bonne heure le philtre, et il n'a jamais voulu l'oublier. Ceux qui l'ont connu savent qu'il n'a jamais pu se consoler de vieillir, qu'il n'y a jamais consenti; il a pris la vieillesse comme un simple affront, et nul n'a mené si bruyamment le deuil de la fuite de la jeunesse; il était, à ce sujet, comme ces rois d'Asie qui, décolère, déchirent leurs vêtements '. Ce second élément, très positif en lui, est celui que j'appellerai l'élément profane et païen.
i. Si nos pères regrettaient aussi de vieillir, combien c'était plus légèrement :
Ah ! que vous m'ennuyez, Vieillesse !
soupirait Charles d'Orléans dans un gracieux rondeau. Ainsi l'on se plaignait à demi-voix jusqu'à Voltaire. Mais le ton a bien changé. Je ne sais qui a dit : « Le Temps nous frappe au visage, comme César à Pharsale ordonnait à ses vétérans de frapper au visage les jeunes chevaliers de Pompée ». M. de Chateaubriand, qui n'avait de beau que la tête, mais qui l'avait si belle, ne pardonna jamais au Temps de la lui avoir touchée et d'en avoir fait même une belle tète de vieillard. Il considérait comme un outrage singulier et personnel d'être atteint par le Temps. Humilié et indigné de vieillir, non moins que s'il eût été un demi-dieu, il avait un certain regard de colère, de douleur, de jalouse fierté, qu'il lançait à la jeunesse; ce n'était pas le telum imbelle sine ictu de Priam, c'était encore la flèche d'Apollon. — Un jour qu'il revenait de l'Académie où il avait voulu aller pour une élection, il me disait ironiquement et en marquant chaque syllabe : « J'ai voulu y aller, mais cela m'a coûté, Monsieur; j'étais là avec mon vieil ami Jouy, qui ressemblait à une vieille femme. » (Lire, après cela, pour le contraste du ton, la jolie pièce de Voltaire qui a pour titre : les Désagréments de la Vieillesse.)
C'est V homme de désir au sens épicurien, — le désir prolongé et toujours renouvelé d'une Eve terrestre.
Le troisième élément, qui nous est signalé par lui-même, et qui perce également dès son enfance, c'est F honneur) il était bien important que celui-ci vînt s'introduire au plus tôt comme correctif à côté de ces deux autres éléments si dévorants et dissolvants, à côté de l'ennui immense et de cette disposition à chérir avant tout, à poursuivre le songe rapide, l'éclair du désir. L'honneur, qu'il a si bien défini et dont l'idée s'associe habituellement à son nom, il l'eut donc dès l'origine, il le conçut et l'embrassa de bonne heure : par là il fut véritablement de l'ancienne France, il garda quelque chose des anciens preux. Lui si différent à tant d'égards, il retint par cet anneau la tradition de ses pères, et il se retrouva de leur sang par instinct dans chaque siluation mémorable. Cette disposition de l'honneur, elle-même, est plus altière et scabreuse que stable et tout à fait assise : elle tient plus de compte de la gloire que de la vertu, et souvent participe plus de la générosité que de l'équité et de la justice. On est prodigue, libéral, plein d'éclat et de noblesse; on sVxpose, on se sacrifie un moment; mais à ce prix on se passe bien des passions et tous ses caprices. Du moins il y a là un ressort puissant, quelque chose qui se révolte contre toute lâcheté, contre toute cupidité sordide, contre toute bassesse. Dans 110 temps dont M. Royer-Collard disait: « L'abaissement éclate de toutes parts », il y a là du moins quelque chose qui ne vous rabaisse pas.
Je crois, si l'on peut avoir un jugement formel en
de telles analyses, que ce sont là les trois éléments essentiels, et tous les trois extrêmement aigus et vifs, qui composèrent cette personnalité si accentuée et si brillante de M. de Chateaubriand. Ajoutez-y ce vaste déploiement d'imagination, cette magie incomparable de plume qui lui fut donnée, et qui, au milieu de mille défauts choquants de goût, réussissait toujours à nous prendre; avec cela un esprit qui dans les jugements ordinaires (non pas toujours dans Faction) avait beaucoup de justesse et de positif; une amabilité et une sorte de naïveté de bon enfant, qui était réelle quand il voulait se la permettre, qui était rare et habituellement nulle quand on le voyait dans le monde, mais qu'on lui retrouvait par moments à l'improviste dans l'intimité : voilà un premier trait, une première ébauche de cette grande physionomie que ses ouvrages seuls n'expriment pas tout entière.
Mais on remarquera encore combien ces trois éléments sont tous les trois, si je puis ainsi parler, hasardeux, imprudents, et singulièrement propres, pour employer le langage de la chimie, à une combinaison fulminante : d'une part, l'ennui sauvage, avide, insatiable, comme base et comme fond; — d'autre part, sillonnant ce vague ennui, l'éclair idéal, électrique, du désir; — et l'honneur seul, l'honneur chevaleresque, pour tenir et maîtriser tout cela. Avec de tels coursiers à son char et un tel guide, on doit être tenté à tout moment de raser comme Phaéton le bord de l'abîme1, de chercher l'émotion
1. Ainsi, à la Cataracte de Niagara, l'échelle de lianes qui servait d'ordinaire aux Indiens étant rompue, il voulut néan-
et l'éclat, dût-on se briser et périr. On est, en un mot, poussé à jouer, sur la moindre chance provocante, le tout pour te tout. Et voilà pourquoi, l'avouerai-je en passant? j'ai toujours frémi quand j'ai vu des poètes, de vrais poètes, se prendre à la politique et prétendre à devenir nos pilotes. Oh! que Platon les connaissait bien quand il voulait les couronner de fleurs et les bannir de sa république! Et pourtant il ne connaissait que les poètes selon Homère, selon Sophocle et selon lui-même. Mais chez les modernes, ces poètes selon René sont les plus dangereux de tous; ils entrent avec ravissement dans les mois des tempêtes; ils sont repris pour un rien du dégoût de la terre, de cette terre qu'ils veulent pourtant gouverner; ils dévorent les siècles en un jour; ils seraient tentés à la moindre contrariété, au moindre défi, de mettre le feu au vaisseau et de s'engloutir eux et tout l'équipage, c'est-à-dire la société tout entière, comme le vaisseau le Vengeur, pour avoir une belle mort sur l'Océan l,
moins descendre au bas de la Chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur (je n'entre pas ici dans les inexactitudes qui ont été relevées) : il ne s'y cassa que le bras. — Et dans René, au voyage de l'Etna, il se représente assis sur la bouche du volcan et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures : « C'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une « création à la fois immense et imperceptible, et un abîme « ouvert à mes côtés. »
1. « L'idée de n'être plus me saisissait le cœur à la façon « d'une joie subi Le... 11 y avait dans le premier succès de
• l'amour un degré de félicité qui me faisait aspirer à la
• destruction. » Quand on a dit de ces mots-là, et qu'on les
ritis, ' t qu'on a voulu se tuer, on m'est toujours suspect comme pilote; on tient médiocrement au salut des autres et de l'ensemble. — Et qu'on veuille peser encore cette
Ces enfants du caprice, de la fantaisie et du rêve sont d'une race tout opposée et ennemie de celle des vrais hommes d'Etat, des Auguste, des Richelieu, des Cromwell, des Guillaume d'Orange, des Pitt, et, pour prendre un nom sans tache, des Washington. A un moindre degré, entre M. de Villèle [et M. de Chateaubriand, c'était une haine de race.
{Chateaubriand et son groupe, t. I, 1861.)