LA MUSE FRANÇAISE ET LE CENACLE
Si l'on se reporte par la pensée vers l'année 1823, à cette brillante ivresse du parti royaliste, dont les
1. Le poème du Pianlo paraissait dans le môme numéro '1' la Hevue des Deux Mondes qui contenait l'article sur .Musset.
gens d'honneur ne s'étaient pas encore séparés, au triomphe récent de la guerre d'Espagne, au désarmement du carbonarisme à l'intérieur, à l'union décevante des habiles et des éloquents, de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle; si, faisant la part des passions, des fanatismes et des prestiges, oubliant le sang généreux, qui, sept ans trop tôt, coulait déjà des veines populaires; — si on consent à voir dans cette année, qu'on pourrait à meilleur droit appeler néfaste, le moment éblouissant, pindarique, de la Restauration, comme les dix-huit mois de M. de Martignac en furent le moment tolérable et sensé; on comprendra alors que des jeunes hommes, la plupart d'éducation distinguée ou d'habitudes choisies, aimant l'art, la poésie, les tableaux Qatteurs, la grâce ingénieuse des loisirs, nés royalistes, chrétiens par convenance et vague sentiment, aient cru le temps propice pour se créer un petit monde heureux, abrité et recueilli. Le public, la foule n'y avait que faire, comme bien Ton pense; en proie aux irritations de parti, aux engouements grossiers, aux fureurs stupides, on laissait cet éléphant blessé bondir dans l'arène, et Ton était là tout entre soi dans la loge grillée. Il s'agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient cette chartreuse, de nourrir quelques absents qui la regrettaient, et la Muse française servit en partie à cela. C'était au premier abord dans ces retraites mondaines quelque chose de doux, de parfumé, de caressant et d'enchanteur; l'initiation se faisait dans la louange; on était reconnu et salué poète à je ne sais quel signe mystérieux, à je ne
sais quel attouchement maçonnique; et dès lors choyé, fêté, applaudi à en mourir. Je n'exagère pas; il y avait des formules de tendresse, des manières adolescentes et pastorales de se nommer; aux femmes, par exemple, on ne disait madame qu'en vers ; c'étaient des noms galants comme dans Clélie1. Le mépris pour la vulgarité libérale avait provoqué dans un coin cette quintessence. La chevalerie dorée, le joli moyen âge de châtelaines, de pages et de marraines, le christianisme de chapelles et d'ermites, les pauvres orphelins, les petits mendiants faisaient fureur et se partageaient le fonds général des sujets, sans parler des innombrables mélancolies personnelles. Un écho de la sentimentalité de madame de Staël y retentissait vaguement. Après le bel esprit, on avait le règne du beau cœur, comme l'a si bien dit l'un des plus spirituels témoins et acteurs de cette période. Le même a dit encore : « Ce poète-là, une étoile I dites plutôt une bougie 2. » M. de Latouche, dans son piquant article de la Camaraderie, a mis sur le compte d'une société qui n'était plus celle-là beaucoup des travers qu'il avait remarqués lui-même, et peut-être excités pour sa part, durant le premier enivrement de la Muse. Le plus
1. A l'une on disait Anna tout court, à l'autre Aqlaé. Passe encore pour les hommes de s'appeler entre eux Alfred, Emile, Gaspard ou Jules. Un jour, Jules de Rességuier, le plus confit de tous en ces douceurs et qui les résumait précieusement en sa personne, s'y prenant de son plus doux grasseyement, s'avisa de demander à Victor qu'on appelât Femme de son petit nom d'Adèle : le jeune et grave poète s'y refusa.
i. C'était Emile Deschamps, qui ne pouvait s'empêcher de dire cela de son ami Jules de llességuier.
beau jour, ou plutôt le plus beau soir (car c'étaient des soirées) du petit monde poétique fut celui de la représentation de Clytemnestre , si digne à tant d'égards de son succès. Ici point de contestation, de luttes comme plus tard, et de victoire arrachée, mais un concert de ravissement, des écharpes flottantes, une vraie fête de famille. On aurait pu compter ce soir-là tout le bataillon sacré, tout le chœur choisi : de peur de froisser personne en mentionnant, en qualifiant ou en omettant, j'aime mieux renvoyer pour les noms le lecteur curieux aux collections de la Muse. Le seul Lamartine échappait à ces fades mollesses et les ignorait; après avoir poussé son chant, il s'était enfui vers les lacs comme un cygne sauvage. Qu'on ne juge point pourtant que le résultat dernier de cette période fut d'être fatale à la poésie et à l'art; ceux qui étaient condamnés au mauvais goût en furent infectés et en périrent, voilà tout : les natures saines et fortes triomphèrent. De Vigny, avec son beau et chaste génie, ne garda de la subtile mysticité d'alors que ce qui lui sied comme un faible et comme une grâce. Pour Hugo, il ne s'en est pas guéri seulement, il s'en est puni quelquefois. Ces vrais poètes gagnèrent aux réunions intimes dont ils étaient l'âme, d'avoir dès lors un public, faux public il est vrai, provisoire du moins, artificiel et par trop complaisant, mais délicat, sensible aux beautés, et frémissant aux moindres touches. L'autre public, le vrai, le définitif, et aussi le plus lent à émouvoir, se dégrossissait durant ce temps, et il en était encore aux quolibets avec nos poètes, ou, qui mieux est, à ne
pas même les connaître de nom, que déjà ceux-ci avaient une gloire. Ils durent à cette gloire précoce et restreinte de prendre patience, d'avoir foi et de poursuivre. Cependant Hugo, par son humeur active et militante, par son peu de penchant à la rêverie sentimentale, par son amour presque sensuel de la matière, et des formes, et des couleurs, par ses violents instincts dramatiques et son besoin de la foule, par son intelligence complète du moyen âge, môme laid et grotesque, et les conquêtes infatigables qu'il méditait sur le présent, par tous les bords enfin et dans tous les sens, dépassait et devait bientôt briser le cadre étroit, l'étouffant huis clos, où les autres jouaient à Taise, et dans lequel, sous forme de sylphe ou de gnome, il s'était fait tenir un moment. Aussi les marques qu'il en contracta sont légères et se discernent à peine : ses premières ballades se ressentent un peu de l'atmosphère où elles naquirent; il y a trop sacrifié au joli : il s'y est trop détourné à la périphrase : plus tard, en dépouillant brusquement cette manière, il lui est arrivé, par une contradiction bien concevable, d'attacher une vertu excessive au mot propre, et de pousser quelquefois les représailles jusqu'à prodiguer le mot cru. A. part ces inconvénients passagers, l'influence de la période de la Muse n'entra point dans son omivïc; ces sucreries expirèrent à fécorce contre la verdeur et la sève du jeune fruit croissant. Et puis la dissolution de la coterie arriva assez vite par L'effet d'un contre-coup politique. La chute de M. de Chateaubriand mit la désunion dans les rangs royalistes, et une bouffée perdue de cet orage emporta
en mille pièces le pavillon couleur de rose, guitares, cassolettes, soupirs et mandores : il ne resta debout que deux ou trois poètes.
On continua de se voir isolément et de s'aimer à distance. Hugo travaillait dans la retraite, et se dessinait de plus en plus. Vers 1828, à cette époque que nous avons appelée le moment calme et sensé de la Restauration, le public avait fait de grands progrès; l'exaspération des partis, soit lassitude, soit sagesse, avait cédé à un désir infini de voir, de comprendre et de juger. Les romans, les vers, la littérature, étaient devenus l'aliment des conversations, des loisirs; et mille indices, éclos comme un mirage à l'horizon, et réfléchis à la surface de la société, semblaient promettre un âge de paisible développement où la voix des poètes serait entendue. Autour de Hugo, et dans l'abandon d'une intimité charmante, il s'en était formé un très petit nombre de nouveaux; deux ou trois des anciens s'étaient rapprochés; on devisait les soirs ensemble, on se laissait aller à l'illusion flatteuse qui n'était, après tout, qu'un vœu; on comptait sur un âge meilleur qu'on se figurait facile et prochain. Dans cette confiante indifférence, le présent échappait inaperçu, la fantaisie allait ailleurs; le vrai moyen âge était étudié, senti, dans son architecture, dans ses chroo niques, dans sa vivacité pittoresque; il y avait un sculpteur1, un peintre2 parmi ces poètes, et Hugo qui, de ciselure et de couleur, rivalisait avec tous