Par M. Brizeux, Revue des Deux Mondes, janvier
et lança par contre-coup tout ce qui avait haleine dans une troisième marche dont nous pouvons déjà noter quelques pas. Jusqu'ici , depuis deux ans passés, il ne paraît plus qu'il existe aucun centre poétique auquel se rattachent particulièrement les essais nouveaux d'une certaine valeur. La dispersion est entière; chacun s'introduit et chemine pour son propre compte, fort chatouilleux avant tout sur l'indépendance. Les poètes renommés, cependant, ont continué de produire. M. de Lamartine, en moisson dans l'Orient, a chanté de beaux chants de départ; Béranger va nous donner ses adieux. Les Feuilles d'Automne ont révélé des richesses d'âme imprévues, là où il semblait que l'imagination eût tout tari de ses splendeurs. La prose de Stello, si savante, si déliée, a fait acte de poésie, autant par les trois épisodes qu'elle décore, que par cette analyse pénétrante de souffrances délicates et presque inexprimables qu'il n'est donné qu'à une sensibilité d'artiste de subir à ce point et de consacrer. Mais, indépendamment de ces talents établis qui poursuivent leur œuvre, en la modifiant la plupart, et avec raison, selon une pensée sociale, voilà qu'il s'élève et se dresse une troisième génération de poètes, dont on peut déjà saisir la physionomie distincte et payer l'effort généreux. C'est au premier abord quelque chose de plus varié, de plus épars qu'auparavant, de plus dégagé des questions d'école, de plus préoccupé de soi et de l'état de la société tout ensemble. L'art, ou plutôt les vétilles de l'art, la bordure traînante du manteau, qui, chez quelques disciples de la précédente manière, était relevée et
troussée en chemin avec un soin superstitieux, fait souvent place ici à un désordre, à une profusion négligente, qui n'est ni sans charme ni sans affectation. L'auteur de Marie pourtant a gardé chaste et noué le long vêtement de la Muse; espèce de Bion chrétien, de Synésius artiste, en nos jours troublés; jeune poète alexandrin qui a maintenant rêvé sous les fresques de Raphaël, et qui mêle sur son front aux plus douces fleurs des landes natales une feuille cueillie au tombeau de Virgile. La philosophie discrète et sereine, qui transpire dans sa poésie, continue peut-être trop celle du moment antérieur; elle est douée toutefois d'un sentiment exquis du présent. Qu'il ose donc, sous de beaux symboles, à l'exemple du chantre de Pollion, toucher quelques points de la transformation profonde qui s'opère! Son ami, l'auteur des ïambes, et aujourd'hui du Pianto, a osé beaucoup : proférant des paroles ardentes, et d'une main qui n'a pas craint quelque souillure, il a fouillé du premier coup dans les plaies immondes, il les a fait saigner et crier. Son ïambe, non pas personnel et vengeur comme celui d'Archiloque ou de Chénier, ressemblait plutôt à l'hyperbole des stoïciens Perse et Juvénal. Chez M. Barbier, artiste, sinon stoïcien, sectateur de Dante et de Michel-Ange, sinon de Chrysippe et de Crantor, il y avait un idéal de beauté et d'élévation qu'il confrontait violemment avec la cohue de vices qu'un brusque orage avait soulevée. Cet idéal, qu'attestait déjà la Tentation, ressort désormais et se compose en plein sous une harmonieuse tristesse dans le Pianto, dont l'éclat est trop voisin de nos
pages ' pour que nous puissions l'y juger. On saisira toute la portée de Vidée dont l'Italie n'est, à vrai dire, que la plus auguste figure. La religion sans âme, la beauté vénale ou souillée, ce n'est pas seulement Rome ou Venise; le peuple méprisé et fort, c'est partout la Terre de labour; Juliette assoupie et non pas morte, Juliette au tombeau, appelant le fiancé, c'est la Vierge palingénésique de Ballanche, la noble Vierge qui, des ombres du caveau, s'en va nous apparaître sur la plate-forme de la tour; c'est l'avenir du siècle et du monde.
On ne devra pas demander de pensée de ce genre à un Spectacle dans un Fauteuil, que M. de Musset vient de publier, bien que ce livre classe définitivement son auteur parmi les plus vigoureux artistes de ce temps; mais l'esprit de l'époque, en ce qu'elle a de brisé et de blasé, de chaud et de puissant en pure perte, d'inégal, de contradictoire et de désespérant, s'y produit avec un jet et un ieu de verve admirables en toute rencontre, et qui effrayent de la part d'un si jeune poète.
(Début d'un article sur A. de Musset, Portraits Contemporains, t. II, 1833.)