LE BILAN DU ROMANTISME EN
Dès 1819, l'école nouvelle en poésie éclôt et s'essaye; de grands noms se dessinent déjà. Mais ce n'est que vers 1828 que cette école (j'emploie souvent ce vilain mot pour abréger) a pleine conscience et science d'elle-même, qu'elle s'organise avec plus d'étude et de sérieux, qu'elle marche en avant d'un air d'ensemble, chacun sur son point, et plusieurs avec originalité. Voilà donc à peu près quinze ans, terme moyen, qu'elle se développe en plein air et vit au soleil. Depuis quelque temps, il devient presque évident qu'elle subsiste et dure, mais ne se renouvelle plus. Les formes sont trouvées; les louables productions, comme celle que nous avons annoncée, y rentrent plus ou moins. Les disciples, les maîtres même qui ont voulu sortir et agrandir en partant du milieu existant, n'ont guère réussi : on peut dire que, pour cette école et son développement, la formule de la courbe est donnée.
1. De ces morceaux significatifs du goût de Sainte-Beuve, de son mépris pour la « littérature industrielle », de son goût persistant pour l'ordre, l'organisation en littérature, il faudrait rapprocher les deux manifestes de 1829 et 1840 intitulés, l'un « De la littérature industrielle », l'autre « Dix ans après en littérature », et que leurs dimensions empêchent de trouver place ici.
Quelle est aujourd'hui l'apparence d'ensemble, la classification des personnes, des individus marquants, telle qu'elle s'observe assez bien au regard? Et quant aux choses, quel est le produit net, le bilan probable que, grâce à Dieu, on n'a pas encore déposé?
Quant aux personnes, je fais trois groupes de poètes parmi ceux de ce temps, c'est-à-dire parmi ceux des vingt dernières années. J'entends surtout parler en ceci des poètes lyriques ou du moins non dramatiques; je laisse le théâtre à part; on verra tout à l'heure pourquoi.
Chateaubriand donc régnant au fond et apparaissant dans un demi-lointain majestueux comme notre moderne buste d'Homère, on a :
1° Hors ligne (et je ne prétends constater ici qu'une situation), Lamartine, Hugo, Béranger, — par le talent, la puissance, le renom et le bonheur.
2° Un groupe assez nombreux, artiste et sensible, dont il serait aisé de dire bien des noms, même plusieurs de femmes; de vrais artistes passionnés, plus ou moins originaux, mais qui n'ont pas complètement réussi, qui n'ont pas été au bout de leurs promesses, et qu'aussi la gloire publique n'a pas consacrés. J'en nommerais bien quelques-uns si je ne craignais (ô vanité humaine! ô suceptibilité poétique I) de fâcher presque autant les nommés que les omis. Mais c'est sur eux, la plupart, que nous vivons dans cette série dès longtemps entreprise; >nt ma qui formeront en définitive le corps de rve et d'élite de la poésie du xixe siècle contre le choc du formidable avenir, et qui montreront
que les gloires de quelques-uns n'ont pas été des exceptions ni des accidents. Je dirai d'un seul, M. Alfred de Musset, que s'il jetait souvent à la face du siècle d'étincelantes satires comme la dernière sur la Paresse, que s'il livrait plus souvent aux amis de Fidéal et du rêve des méditations comme sa Nuit de Mai, il serait peut-être en grande chance de faire infidélité à son groupe, et de passer, lui aussi, le plus jeune des glorieux, à l'auréole pleine et distincte l.
3° Je fais un troisième groupe, et de poètes encore : ceux que j'y place, je les nommerais ici bien moins, quoiqu'ils ne soient pas à mépriser. Voici comment je les définis : gracieux et sensibles, mais plus faibles et imitants; ou habiles, mais de pure forme; ou assez élevés, et même ambitieux, mais sans art.
Après cela vient le gros de l'armée, et plus de groupe; la foule des rimeurs, parmi lesquels, certes, bien des cœurs sincères, quelques caporaux, et de bons soldats.
Mais vous, dans cette armée, vous vous faites le commissaire ordonnateur des livres; et de quel droit? dira un plaisant. — J'accepte le ridicule du rôle, et j'arrive aux choses. A la manière dont le corps de bataille m'apparaît rangé et comme en si bel ordre
1. Ceci a paru (le croirait-on bien?) une sorte d'injure faite à M. Alfred de Musset; on me crie qu'il est du premier groupe, et qu'il marche désormais, lui quatrième, avec Lamartine, Hugo et Béranger. Je crois avoir rendu ailleurs ample justice au talent de M. de Musset, mais il ne me semble pas, malgré tout, que sa situation soil telle encore, et j'ajouterai que c'est peut-être parce qu'il ne l'a pas voulu.
après la lutte, il est évident que je ne considère point la bataille elle-même comme perdue. N'est-il pas temps, en effet, que nos vieux adversaires, bon gré mal gré , le reconnaissent? l'école poétique moderne a réussi. Hélas I on peut l'accorder; assez d'échecs et d'ombres tempèrent son triomphe, et en doivent rendre le Te Deum modeste.
Et d'abord elle n'a rien fait en art dramatique qui ajoute à notre glorieux passé littéraire des deux siècles : Corneille, Molière, Racine, sont demeurés debout de toute leur hauteur et hors d'atteinte. Je sais ce que de dignes successeurs, et à la fois novateurs habiles et prudents, ont pratiqué de louable pour soutenir et prolonger l'héritage. Je sais aussi les nobles audaces premières, et les témérités qu'on aimait, et la verve ou l'intention persistante de quelques-uns. Mais la comédie du temps, chacun le dira, s'il fallait la personnifier dans un auteur, ne se trouverait point porter un nom sorti des rangs nouveaux. Quant à la tragédie... , il n'en est qu'une; Romains, montons au Capitole ; retournons à Polyeucte, et allons demain applaudir Chimène.
Serait-ce qu'aujourd'hui une certaine élévation d'idées, chez le poète, se prête moins qu'autrefois à la pratique et aux conditions du drame? Pour y réussir, il ne faut pas tant marchander peut-être, ni avoir d'abord des visées si hautes, si calculées. Un génie naturel décidé se tirerait de là, je le crois bien. Toujours est-il qu'à cet égard les hautes espérances des débuts ont peu donné.
L'école moderne n'a pas non plus résolu cette question de savoir s'il est possible en français de
faire un poème de quelque étendue; un poème sérieux et qui ne soit pas ennuyeux ; malgré Jocelyn, qui était si digne et si près de la résoudre, la question demeure pendante1.
Voilà les échecs que je ne crois pas amoindrir, ni dissimuler. On a réussi pourtant : où donc? On a réussi dans le lyrique, c'est-à-dire dans l'ode, dans la méditation, dans l'élégie, dans la fantaisie, dans le roman même, en tant qu'il est lyrique aussi et individuel, je dirai plus, en tant qu'il rend l'âme d'une époque, d'un pays : mais ceci s'éloigne. A ne prendre que l'ensemble, on a véritablement créé le lyrique en France, non plus par accident, mais par une production riche et profonde. On a, en bien des sens, comme redonné la main au xvic siècle, par delà les deux précédents. Le côté par où ces deux derniers avaient fait défaut est précisément celui où l'on a repris l'avantage. Une chaîne imprévue s'est renouée. On n'a pas été tout à fait indigne, à son tour, de ces grands contemporains, Gœthe, Byron. Une branche nouvelle et toute fleurie s'est ajoutée à notre vieil arbre régulier qui la promettait peu.
« J'étais sorti le matin pour chasser le sanglier, et je suis rentré le soir ayant pris beaucoup de cigales. »
Mais les cigales sont harmonieuses. — Eh bien, l'école poétique moderne, au pis, peut se dire comme ce chasseur-là. Après tout, le succès humain n'est guère jamais mieux.
1. Il faut maintenant ajouter dans la balance le poème de M. Brizeux, les Bretons, qui a paru depuis (1845).
Quant à 'l'avenir littéraire prochain, quel est-il? Il y aurait témérité à le vouloir préjuger. Dans une brochure récente imprimée à Berlin et sur notre propre poésie, M. Paul Ackermann, qui est très Français malgré la tournure germanique de son nom, et qui, à cette distance, s'occupe à fond de l'école et de la question poétique moderne, comme pourrait faire sur une phase accomplie un érudit systématique et ingénieux, M. Ackermann conclut en terminant : « Pour nous, nous croyons fermement qu'un nouveau xvne siècle est réservé à la littérature française; mais il faut le préparer par les idées, par la force morale et la science artiale. L'époque de transition, le second xvic siècle, où nous nous trouvons, a commencé par un Ronsard; il faut prendre garde qu'il ne finissse par un Du Bartas et un Malherbe *. »
Laissons ces noms, ces rapprochements, toujours inexacts, et qui resserrent. Moi aussi, j'aimerais de grand cœur à croire à un xvnG siècle futur plutôt qu'à un Du Bartas; mais il n'est pas en nous que cela finisse de telle ou telle manière. Le hasard du génie y pourvoira. Et puis l'humble poésie est à bord, après tout, du grand vaisseau de l'État, et telles seront les destinées de l'ensemble, telles aussi un peu les siennes en particulier. Ce que je sais bien, c'est que la renommée finale des poètes actuels, leur classement définitif dépendra beaucoup de ce qui viendra après. Et ils ont intérêt, chose singu-
1 . Du Principe dp. la Poésie et de VÉducation du Poète (1841, Pari:-. BrockhM», rue Richelieu, 60).
lière ! à ce qu'il vienne quelque chose de plus grand, de meilleur qu'eux. Un bel âge littéraire complet, ou du moins une vraie gloire de poète de premier ordre, serait un bonheur et un coup de fortune pour tous ceux de valeur qui l'auraient précédé. Qu'il vienne donc, qu'il soit né déjà, celui de qui dépendent nos prochaines destinées! L'originalité, à mon sens, serait qu'il fût épique ou dramatique, c'est-à-dire qu'il portât la main là où on a manqué, là où les grandes moissons se conquièrent. A lui ensuite de régler les rangs! S'il est équitable en même temps que vrai génie, s'il est généreux, il dira à qui il doit le plus parmi ceux qui lui auront frayé la route, qui lui auront préparé la langue poétique; et sa parole fera foi.
(Conclusion d'un article sur Mademoiselle Bertix, Portraits contemporains, t. III.)