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CONCLUSION SUR VICTOR HUGO

En les relisant aujourd'hui, j'avouerai que ces arti les sur Victor Hugo ! ne me satisfont que très

\. Les articles contenus dans le premier volume des Portraits contemporains. Leur étendue interdisait de les reproduire ici, et ils ne se prêtent pas aux coupures. Mais ils sont à lire, ainsi que ceux du même recueil consacrés à Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, pour quiconque veut se faire une idée un peu complète du mouvement romantique, et comme caractéristiques de la première manière de Sainte-Beuve, celle qu'il a définie lui-même dans le morceau reproduit plus haut sous ce titre : Le critique auxiliaire de l'écrivain créateur. Héraut enthousiaste d'abord, surtout pour Hugo et Lamartine, on le voit cependant peu à peu incliner aux réserves, et lentement se reprendre et se détacher.

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imparfaitement. Ce sont pourtant (si Ton y ajoute deux anciens et tout premiers articles sur les Odes et Ballades insérés dans le Globe à la date des 2 et 9 janvier 1827), ce sont les seuls morceaux critiques que j'aie écrits expressément à l'occasion de ses œuvres. Je n'ai traité ni de son théâtre, ni de ses derniers romans, ni d'aucun de ses recueils poétiques postérieurs à 1835, ou, s'il m'est arrivé d'écrire pour moi quelque chose, je l'ai supprimé. Aujourd'hui que cette vaste et gigantesque carrière s'est tout entière déroulée sans parvenir encore à s'accomplir, je suis le premier à reconnaître qu'avec Victor Hugo, si admirateur que j'aie été et que je sois toujours de toute une partie de sa prodigieuse production, je n'ai jamais réussi ou consenti à prendre son talent pour ce qu'il était, à l'accepter et à l'embrasser dans toute la vigueur et la portée de son développement, tel qu'il était donné par sa nature première et qu'il devait successivement se manifester et jaillir au choc des circonstances. Toujours, en le louant ou en le critiquant, je l'ai désiré un peu autre qu'il n'était ou qu'il ne pouvait être, toujours je l'ai plus ou moins tiré à moi, selon mes goûts et mes préférences individuelles; toujours j'ai opposé à la réalité puissante, en face de laquelle je me trouvais, un idéal adouci ou embelli que j'en détachais à mon choix. Ce procédé, qui n'est point celui du critique impartial et tout à fait naturaliste, tenait à la fois, sans doute, à l'affection tendre que j'avais mise dès l'abord au succès et au triomphe de ce talent, et aussi à ma tournure d'esprit personnelle La Bruyère parle quelque part des grands et

sublimes artistes qui sortent de l'art pour l'étendre et l'ennoblir ou le rehausser, qui marchent seuls et sans compagnie, et qui tirent de leur irrégularité môme des avantages supérieurs; et il ajoute : « Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudraient encore moins les imiter. Us demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà. Ils ne peuvent au plus qu'être les premiers d'une seconde classe , et exceller dans le médiocre. »

Je ne sais si je suis précisément de ces esprits doux définis par le savant moraliste, mais sans me faire plus sévère envers moi-même que je ne le dois, je ne serais pas éloigné d'avouer et de confesser quelque chose de cette médiocrité de nature qu'il leur attribue, si ce n'est que je ne suis jamais demeuré tranquille dans ma sphère, que je me suis continuellement inquiété des grandes choses et des productions singulières que je voyais surgir autour de moi et qui me dépassaient de beaucoup, et qu'à leur occasion je me suis bien souvent posé cette question épineuse : Pourquoi suis-je si sensible à l'admiration pour certaines parties, et tout à côté à la répulsion pour certaines autres? Pourquoi , par exemple, avec le grand poète dont il s'agit et en le relisant, suis-je presque toujours dans la situation d'un homme qui se promènerait dans un jardin oriental magnifique où le conduirait un enchanteur

ou un Génie, mais où un méchant petit nain difforme lui donnerait à chaque pas de sa baguette à travers les jambes, le Génie ne faisant pas semblant de s'en apercevoir? Pourquoi suis-je ainsi à la fois charmé et heurté, rompu et ravi?... Ce qui est certain, c'est que quand je considère aujourd'hui tout l'ensemble de l'œuvre étonnante de Victor Hugo, dans laquelle il a mis de plus en plus hardiment et fait sortir tout ce qu'il avait en lui de force, de qualités et de défauts, en les poussant jusqu'au bout et à outrance, je sens combien je suis demeuré timide à son égard et insuffisant comme critique : j'en suis resté avec lui très en arrière, à l'autre versant de la montagne, sans doubler le sommet et sans redescendre les dernières pentes si déchirées et si rapides. Aujourd'hui même le moment ne me semble pas encore venu pour chercher et pour donner la clef de cette organisation d'artiste et de poète qui est assurément la plus extraordinaire et la plus inattendue qu'ait vue paraître la littérature française1. Que si ma pensée se reporte, non plus sur le poète, mais sur l'homme auquel tant de liens de ma jeunesse m'avaient si étroitement uni et en qui j'avais mis mon orgueil, ressongeant à celui qui était à notre tête dans nos premières et brillantes îpagnes romantiques et pour qui je ronserve les

1. A s'en tenir aux impressions du goût, il n'y a pas tant à Chercher, et le résumé serait simple : J'aime moins ses romans, quelque succès qu'ils aient eu; mais ce qui ne fait j guestiof) pour moi, c'est que quand Hugo enfourche le coursier lyrique, il va plus loin que nul n'est jamais all«- avant lui. Qui donc a dit cela? Il me semble que je l'aurais dit moi-même.

sentiments de respect d'un lieutenant vieilli pour son ancien général, je me prends aussi à rêver, à chercher l'unité de sa vie et de son caractère à travers les brisures apparentes; je m'interroge à son sujet dans les circonstances intimes et décisives dont il me fut donné d'être témoin; je remue tout le passé, je fouille dans de vieilles lettres qui ravivent mes plus émouvants, mes plus poignants souvenirs, et tout à coup je rencontre une page jaunie qui me parait aujourd'hui à propos, d'une signification presque prophétique; je n'en avais été que peu frappé dans le moment même. Hugo, en 1830, était surtout un homme littéraire ; il se ralliait à la révolution de Juillet par un principe général de libéralisme plutôt que par un enthousiasme personnel. Dans les premières années qui suivirent, il semblait que, sauf un peu plus de vivacité dans ce qui concernait les droits du poète au théâtre, il fût resté dans cette même mesure. Et pourtant, lorsque après les événements de juin 1832, à la suite de l'insurrection, Paris fut mis en état de siège, quand on put craindre à un moment une réaction sanglante et qu'il fut question d'insérer dans le National une protestation revêtue de signatures, Victor Hugo, que j'avais prévenu de la part de Carrel, me répondit par cette lettre, à laquelle je ne change pas un seul mot :

Je ne suis pas moins indigné que vous, mon cher ami, de ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l'article 14, et qui se réservent la mise en état de siège dans le double fond de leur gobelet!

J'espère qu'ils n'oseront pas jeter aux murs de Gre-

nelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d'ordre public essayaient d'une exécution politique, et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.

Oui, c'est un triste, mais un beau sujet de poésie que toutes ces folies trempées de sang! Nous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mûr qu'en août. Sachons attendre. La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs.

Mais il ne faut pas souffrir que des goujats barbouillent de rouge notre drapeau. Il ne faut pas, par exemple, qu'un F. S., dévoué il y a un an à la quasi censure dramatique de M. d'Argout, clabaude à présent en plein café qu'il va fondre des balles. Il ne faut pas qu'un F.... annonce en plein cabaret, pour la fin du mois, quatre belles guillotines permanentes dans les quatre principales places de Paris. Ces gens-là font reculer l'idée politique, qui avancerait sans eux. Ils effrayent l'honnête boutiquier qui devient féroce du contre-coup. Ils font de la république un épouvantait. 93 est un triste asticot. Parlons un peu moins de Robespierre et un peu plus de Washington.

Adieu. Nous nous rencontrerons bientôt, j'espère. Je travaille beaucoup en ce moment. Je vous approuve de tout ce que vous avez fait, en regrettant que la protestation n'ait pas paru. En tout cas, mon ami, maintenez ma signature près de la vôtre.

12 juin 1832.

Tout l'avenir d'un homme marquant est contenu à l'avance dans chaque moment de sa vie : il ne s'agirait que de le dégager. Une foule de pensées et de sentiments roulent en lui et se combattent ou se confondent : comment démêler le principe qui dominera .MI faudrait être prophète; carcesontlesévéne-

ments aussi qui contribueront à mettre en saillie et à développer cette dominante. Et cependant après coup, si Ton y revient, si Ton repasse sur ce fond moral antérieur, pour peu qu'on ait des éléments suffisants, on distingue la veine qui devait prévaloir. Ainsi nous avons fait pour Lamartine dans ce discours de réception à l'Académie en 1830; ainsi nous faisons pour Victor Hugo en retrouvant par hasard et en détachant cette lettre intime de 1832 qui tranche par le ton sur toutes les autres. Le Victor Hugo de Jersey et de Guernesey y était en germe et levait déjà le front : déjà le tribun perçait sous le songeur l.

1. De cette note, et des articles signalés plus haut, il serait intéressant de pouvoir rapprocher, outre un certain nombre d'allusions cparses dans son œuvre (Hugo a toujours hanlé la pensée de Sainte-Beuve), l'article inédit sur « Un cyclope littéraire », que signale M. J. Levallois dans la préface de son Sainte-Beuve. Voir aussi plus loin deux lettres de Sainte- B:uve.

LE REALISME

Si, en ressouvenir de toutes ces questions de réalité et de réalisme qui se rattachent au nom de M. Champfleury, on voulait absolument de moi une conclusion plus générale et d'une portée plus étendue, je ne me refuserais pas à produire toute ma pensée, et je dirais encore :

Réalité, tu es le fond de la vie, et comme telle, même clans tes aspérités, même dans tes rudesses, tu attaches les esprits sérieux, et tu as pour eux un charme. Et pourtant, à la longue et toute seule, tu finiras par rebuter insensiblement, par rassasier; tu es trop souvent plate, vulgaire et lassante. C'est bien assez de te rencontrer à chaque pas dans la vie; on veut du moins dans l'Art, en te retrouvant cl en te sentant présente ou voisine toujours, avoir affaire encore à autre chose que toi. Oui, tu as besoin, a tout instant, d'être renouvelée et rafraîchie, <i être relevée par quelque endroit, sous peine d'aceabler et peut-être d'ennuyer comme trop ordinaire.

Il te faut, pour le moins, posséder et joindre à tes mérites ce génie d'imitation si parfait, si animé, si lin, qu'il devient comme une création et une magie à son tour, cet emploi merveilleux des moyens et des procédés de Fart qui, sans s'étaler et sans faire montre, respire ou brille dans chaque détail comme dans l'ensemble. Il te faut le style, en un mot.

Il te faut encore, s'il se peut, le sentiment, un coin de sympathie, un rayon moral qui te traverse et qui te vienne éclairer, ne fût-ce que par quelque fente ou quelque ouverture : autrement, bientôt tu nous laisses froids, indifférents, et, hommes que nous sommes, comme nous nous portons partout avec nous, et que nous ne nous quittons jamais, nous nous ennuyons de ne point trouver en toi notre part et notre place.

Il te faut encore, et c'est là le plus beau triomphe, il te faut, tout en étant observée et respectée, je ne sais quoi qui t'accomplisse et qui t'achève, qui .'e rectifie sans te fausser, qui t'élève sons te faire perdre terre, qui te donne tout l'esprit que tu peux avoir sans cesser un moment de paraître naturelle, qui te laisse reconnaissable à tous, mais plus lumineuse que dans l'ordinaire de la vie, plus adorable et plus belle, — ce qu'on appelle ïidëal enfin.

Que si tout cela te manque et que tu te bornes strictement à ce que tu es, sans presque nul choix et selon le hasard de la rencontre, si tu te tiens à tes pauvretés, à tes sécheresses, à tes inégalités et à tes rugosités de toutes sortes, eh bien! je t'accepterai encore, et, s'il fallait opter, je te préférerais même ainsi, pauvre et médiocre, mais prise sur le

fait, mais sincère, à toutes les chimères brillantes, aux fantaisies, aux imaginations les plus folles ou les plus fines — oui, aux Quatre Facardins euxmêmes, — parce qu'il y a en toi la source, le fond humain et naturel duquel tout jaillit à son heure, et un attrait de vérité, parfois un inattendu touchant, que rien ne vaut et ne rachète.

Je ne te demanderais alors, en me résignant et en m'accommodant à toi, que d'être comme chez les frères Le Nain, d'un ton solide, ferme, juste, d'une conscience d'expression pleine et entière; car, selon que La Bruyère l'a remarqué, — et ces honnêtes peintres, aujourd'hui remis en honneur, en sont la meilleure preuve, — « un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin ».

(Nouveaux Lundis, t. IV, article sur Champfleury 1863.)

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