‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 59 sur 68 · SUR LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA CRITIQUE

à M. Ernest Bersot l.

Ce 9 mai 1863.

Cher monsieur,

Enfin je puis vous remercier pour ces charmants, fins et délicats articles! J'attendais le second. Vous dites des choses fort justes et fort dignes d'être prises en considération. L'art, — et surtout l'art moral, — est difficile à manier, et il ne vaut que ce que vaut l'artiste. Après cela, n'est-il pas nécessaire de rompre avec ce faux convenu, avec ce cant qui fait qu'on juge un écrivain, non seulement sur ses intentions, mais sur ses prétentions? Il était temps que cela finît. Je prends des critiques pour exemples : Quoi! je ne verrai de M. de Fontanes que le grand maître poli, noble, élégant, fourré, religieux, non l'homme vif, impétueux, brusque et sensuel qu'il était? Quoi! La Harpe ne sera qu'un homme de goût, éloquent dans sa chaire d'Athénée, et je ne

4. Pour le remercier de ses articles du Journal des Débats, des 7 et 9 mai 1863, sur les Nouveaux Lundis.

verrai pas celui dont Voltaire disait : Le petit se fâchel Et pour le présent, voyons, — je parle avec vous sans détour, — je n'ai aucune animosité au cœur, et j'apprécie ceux qui ont été, à quelque degré, mes maîtres; mais voilà trente- cinq ans et plus que je vis devant Villemain, si grand talent, si déployé et pavoisé en sentiments généreux, libéraux, philanthropiques, chrétiens, civilisateurs, etc.; et l'àme la plus sordide, le plus méchant singe qui existe! Que faut-il faire en définitive? comment conclure à son égard? faut-il louer à perpétuité ses sentiments nobles, élevés, comme on le fait invariablement autour de lui, et, comme c'est le rebours du vrai, faut-il être dupe et duper les autres?— Les gens de lettres, les historiens et prêcheurs moralistes ne sont-ils donc que des comédiens qu'on n'a pas le droit de prendre en dehors du rôle qu'ils se sont arrangé et défini? faut-il ne les voir que sur la scène et tant qu'ils y sont? ou bien est-il permis, le sujet bien connu, de venir hardiment, bien que discrètement, glisser le scalpel et indiquer le défaut de la cuirasse? de montrer les points de suture entre le talent et l'âme? de louer l'un, mais de marquer aussi le défaut de l'autre, qui se ressent jusque dans le talent même et dans l'effet qu'il produit à la longue? La littérature y perdra-t elle? c'est possible : la science morale y gagnera. Nous allons là fatalement. 11 n'y a plus guère de question de goût isolée. Quand je connais l'homme, alors seulerrif'nl je m'explique le rhéteur, et celle espèce de rhéteur lu plus habile de toutes, qui se pique de n'avoir plus rien du rhéteur.

Et les grands hommes, et le respect qu'on leur doit, et la réputation qu'il faut payer si cher! Sans doute, tout homme qui concourt pour la louange et la célébrité est voué à toutes les infamies, par là même. C'est la loi. Molière est insulté par Bossuet, Goethe par le premier polisson, hier encore, Renan ou Littré par Dupanloup, — et insulté dans son caractère, dans sa moralité! Qu'y faire? Ce n'est pas en se dorlotant qu'on y échappera. Qu'on soit quelqu'un et quelque chose, alors on résiste, on a son armée , on compte malgré ses détracteurs. Dès qu'on pénètre un peu sous le voile de la société, comme dans la nature, ce ne sont que guerres, luttes, destructions et recompositions. Cette vue lucrétienne de la critique n'est pas gaie; mais une fois qu'on y atteint, elle semble préférable, même avec sa haute tristesse, au culte des idoles.

Je discute; vous me mettez en train, en même temps que vous me comblez par un examen si flatteur et dont je sens doublement le prix (les circonstances des Débats étant données).

Agréez, cher monsieur, ma reconnaissance et mes amitiés.

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