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CONTRE L'IDOLATRIE DES GRANDS HOMMES

Depuis quelques années déjà, il s'accrédite des opinions bien fausses, selon moi, sur la nature, la qualité et le droit des grands hommes. L'idée morale n'entre plus dans le jugement qu'on porte sur eux,

1. Jl no serait pas exact de penser, ajoute dans une note Sainte-Beuve, comme paraît l'avoir cru l'illustre écrivain, que •■ ce philosophe critique, sans femme, sans enfants, sans aiïaires, spectateur curieux et douteur, ce soit moi-même », < t que j'aie mis là mon portrait en regard du sien. C'eût été, de nia part, une outrecuidance et, tranchons le mot, une fatuité. J'ai simplement produit une conception de mon il, arrivé au terme. Mais je me souviens trop bien des phases morales par lesquelles j'ai passé dans ma jeunesse, de : lisibilités et de mes inconstances poétiques, de

'•h j'ai rêvé les Consolations, de celui où j'ai écrit \'/l///t/(' et, nombre de pages de Port-Royal, pour avoir jamais la prétention de m'offrir à l'état d'un type quelconque. Je ilement mon honneur à les comprendre tous, sauf à préférer en définitive celui qui, toute expérience faite et toute.-. illusions dissipées, me paraît le plus vrai.

ni dans le rùle qu'on leur assigne. On les fait grands, très grands, des instruments de fatalité, des foudres irrésistibles, des voix descendues dans Forage ; rien ne les limite, ce semble, que leur pouvoir et leur succès même. On est revenu sur ce point à une idolâtrie, du moins en paroles, qui rappellerait celle des premiers âges; ce ne sont que demi-dieux toujours absous, quoi qu'ils fassent, et toujours écrasants. Bonaparte a gâté le jugement public par son exemple, et les imaginations ne sont pas guéries encore des impressions contagieuses et des ébranlements qu'il leur a laissés.

L'ancienne société offrait un certain nombre de positions à part qui investissaient d'un caractère divin et redouté les hommes heureusement pourvus par la naissance. La noblesse, celle du sang royal surtout, marquait au front ses élus d'un signe qui ne semblait pas appartenir à la race d'Adam. Sous Louis XIV, le culte du monarque était devenu une démence universellement acceptée qui étonne encore par son excès, même la sachant à l'avance, chaque fois qu'on ouvre les témoins de ce temps, les beaux esprits ou les naïfs, les distingués ou les vulgaires, madame de Sévigné ou l'abbé de Choisy, l'abbé Blache ou Boileau. Il faut dire pourtant que sous Louis XIV, à part ce soleil monarchique qui absorbait en lui toutes les superstitions et les apothéoses, le génie et sa fonction étaient noblement conçus, et dans des proportions vraiment belles. Parmi les guerriers, on n'en voyait pas de plus enviables et de plus grandement famés que les Turenne ou les Gatinat; et dans l'ordre des productions de l'esprit,

la supériorité admise et admirée ne dépassait jamais le cercle des facultés humaines; c'en était le couronnement et la fleur, flos et honos, l'enchantement, la décoration et la grâce. Les grands esprits n'étaient pas alors, pour la société, des guides reconnus; ils étaient encore moins des foudres errants, déchaînés, et des météores.

Au xvme siècle, la royauté, la noblesse, la religion, pâlissent, et l'esprit humain, dans la personne de ses chefs, pousse sa conquête et aspire à régner. En un sens ce xvme siècle, impie et révolté, ne tend qu'à réaliser et à fonder dans la pratique civile les maximes de fraternité chrétienne et d'égalité des hommes devant Dieu. Les quatre ou cinq grands chefs qui servirent à cette époque l'esprit humain dans son immortelle entreprise, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, Diderot et autres, n'abusèrent pas trop à leur profit de la popularité qu'ils acquirent et des acclamations confuses par lesquelles on les salua libérateurs. Ils ne se démentirent pas dans le succès, ils ne s'enivrèrent pas dans leur gloire, comme Alexandre à Persépolis. Ils furent rois sans doute : Voltaire en fut un, plein de licence et de caprices; Montesquieu en fut un qui se souvenait trop de sa robe et d'être président à mortier, et Buffon avait sa morgue et sa plénitude (jui l'isolaient à Montbard. Mais, en somme, peu de libérateurs ont été aussi fidèles jusqu'au bout à leur mission que ces quatre ou cinq hommes illustres. Bien des jugements faux, inexacts, légers et passionnas, outrageux pour d'anciens bienfaiteurs du genre humain, ont été portés par eux, et ont long-

temps altéré l'opinion, qui s'en affranchit à peine d'aujourd'hui; mais le but moral, bien que souvent poursuivi à faux, leur demeura toujours présent; la commune pensée humaine, la sympathie fraternelle, fut religieusement maintenue.

Cette idée morale, au milieu des exagérations et des égarements qu'elle eut à traverser, se conserva de la sorte jusqu'au commencement de l'Empire. Mais il y eut là une solution de continuité, une altération, une interruption profonde dans la manière de juger les hommes et les choses. Les précédentes notions furent ébranlées ou détruites, et des habitudes nouvelles d'un ordre tout opposé s'introduisirent. L'éclat, la force, l'ordre et la grandeur matérielle substituèrent leur ascendant à celui des idées morales qui semblaient à bout, ayant passé par toutes les phases de fanatisme et de sophisme. Je n'ai pas la prétention de juger ici en quelques mots un personnage comme Bonaparte, qui offre tant d'aspects, et dont la venue a introduit dans le monde de si innombrables conséquences; mais pour rester au point de vue qui m'occupe, j'oserai dire qu'il est l'homme qui a le plus démoralisé d'hommes de ce temps, qui a le plus contribué à subordonner pour eux le droit au fait, le devoir au bien-être, la conviction à l'utilité, la conscience aux dehors d'une fausse gloire. Bonaparte n'était ni bon ni méchant; il n'aimait ni ne haïssait les hommes; il ne les estimait guère qu'en tant qu'ils pouvaient lui nuire ou le servir. Si l'on essaye d'énumérer la quantité d'hommes honnêtes, recommandables par le talent, l'étude et des vertus de citoyen, que 89 avait fait

sortir du niveau, qui avaient traversé avec honneur et courage les temps les plus difficiles, que la Terreur même n'avait pas brisés, que le Directoire avait trouvés intègres, modérés et prêts à tous les bons emplois; si l'on examine la plupart de ces hommes tombant bientôt un à un, et capitulant, après plus ou moins de résistance, devant le despote, acceptant de lui des titres ridicules auxquels ils finissent par croire , et des dotations de toutes sortes qui n'étaient qu'une corruption fastueusement déguisée, on comprendra le côté que j'indique, et qui n'est que trop incontestable. L'éclat tant célébré des triomphes militaires d'alors, cette pourpre mensongère qu'on jette à la statue et qui va s'élargissant chaque jour, couvre déjà pour beaucoup de spectateurs éblouis ces hideux aspects, mais ne les dérobe pas encore entièrement à qui sait regarder et se souvenir. Napoléon n'estimait pas les hommes à titre de ses semblables; il était aussi peu que possible de cette chair et de cette âme communes aux créatures de Dieu : c'était un homme de bronze, comme l'a dit Wieland, qui le sentit tel aussitôt dans un demi-quart d'heure de conversation à Weimar; égoïste, sans pitié, sans fatigue, sans haine, un demi-dieu si l'on veut, c'est-à-dire plus et moins qu'un homme; car, depuis le Christianisme, il n'y a rien de plus vraiment grand et beau sur la terre que d'être un homme, un homme dans tout le développement et la proportion des qualités de l'espèce. Les demi-dieux, les héros violents et abusifs tiennent de près aux âges païens, à demi esclaves et barbares; quand ils triomphent dans nos sociétés

modernes, quelles que soient d'ailleurs leur opportunité et leur nécessité passagère, ils introduisent un élément grossier, arriéré, qui pèse après eux et qui a son influence funeste.

Napoléon disparu et ce qui résultait immédiatement de son action politique étant à peu près apaisé, son exemple a passé dans le domaine de l'imagination, de la poésie, et y a fait école et contre-coup. Et ici non plus tout n'a pas été mal, nous sommes bien loin de le prétendre. A la contemplation de ces scènes voisines et déjà fabuleuses qui se confondaient avec nos premiers rêves du berceau, l'imagination s'est enrichie de couleurs encore inconnues; d'immenses horizons se sont ouverts de toutes parts à de jeunes audaces pleines d'essor; en éclat, en puissance prodigue et gigantesque, la langue et ses peintures et ses harmonies, jusque-là timides, ont débordé. Mais ce que je veux noter, ce qui me semble fâcheux et répréhensible, c'est qu'en passant à la région de pensée et de poésie, l'idée obsédante du grand homme a substitué presque généralement la force à l'idée morale comme ingrédient d'admiration dans les jugements, comme signe du beau dans les œuvres. Deux autres grands hommes parallèles à Napoléon, et dont l'influence sur nous a été frappante, quoique moindre, ont aidé certes dans le même sens. Byron et Gœthe, l'un par son ironie poignante et exaltée, l'autre par son calme également railleur et plus égoïste peut-être, ont autorisé ce changement d'acception du mot génie et ont prêté aux apothéoses fantastiques qu'on s'est mis à faire des grands hommes. Mais la puissance

audacieuse et triomphante de Napoléon a surtout dominé; elle a provoqué ces constructions sans nombre, et la plupart de ces statues et idoles de bronze dont on a peuplé sur son modèle les avenues de l'histoire. Tout ce qui a paru fort et puissant dans le passé a été absous, justifié et déifié, indépendamment du bien et du mal moral. La philosophie éclectique de la Restauration avait déjà, malgré ses réserves sur tant de points, proclamé la théorie du succès et de la victoire, c'est-à-dire affirmé que ceux qui réussissent dans les choses humaines, les heureux et les victorieux, ont toujours raison en définitive, raison en droit et devant la Providence qui règle le gouvernement de ce monde. On laissait aux enfants et aux écoliers cette pieuse parole que le poète a mise à la bouche du héros, compagnon d'Hector :

Disce, puer, virtutem ex me verumque laborem, Fortunam ex aliis

Le Saint-Simonisme bientôt alla plus loin dans la théorie des hommes providentiels qui ont toujours raison, en qui l'origine et la fin justifient les moyens, et qui marchent sur la terre et sur les eaux en vertu du droit divin des révélateurs. Sous une forme religieuse, et derrière le velours du prêtre, c'était encore la mémo préoccupation dévorante, le môme plagiat de Bonaparte, l'effet réfléchi de la fascination exercée par cette grande figure. Il y avait bien d'autres choses neuves et considérables dans le Saint-Simonisme; mais ce souci que j'indique a usurpé beaucoup de place. Il y a donc eu, et il y a

en ce moment abus dans l'ordre de la parole et de l'imagination, comme auparavant dans l'ordre civil et politique. Il y a éloquence, poésie surabondante, comme il y a eu prodiges de valeur et coups d'éclat; mais c'est la force encore qui tient le dé et qui gradue les jugements. Qu'on ait marqué d'abord, qu'on ait été puissant et glorieux à tout prix en son passage, et l'on n'aura en aucun temps été plus absous; on vous trouvera, à défaut de vertu personnelle, une vertu plus haute, une utilité et moralité providentielle qui est l'ovation suprême aujourd'hui. Cette disposition a pénétré dans les jugements de l'histoire, elle prévaut dans l'art; mais je ne saurais y voir qu'un retentissement de l'époque impériale, une imitation involontaire, développée sur la fin des loisirs de la Restauration et se poussant parmi beaucoup de pressentiments plus vrais de l'art de l'avenir.

Dans ses volumes récemment publiés sur l'histoire de France, M. Michelet a senti en un endroit cette absence de sens moral qui caractérise le moment présent, si animé d'ailleurs, si intelligent et si vivement poétique; il a exprimé son regret et son espoir en paroles ardentes qu'on est heureux d'avoir pour auxiliaires : ne pourrait-on pas les lui opposer à lui-même quelquefois? C'est à propos des conseils pieux donnés par saint Louis à son fils, et qui rappellent le mot tout à l'heure cité d'Énée à Ascagne : « Belles et touchantes paroles', dit l'historien; il est difficile de les lire sans être ému. Mais en même temps l'émotion est mêlée de retour sur soi-même et de tristesse. Cette pureté, cette douceur dame,

cette élévation merveilleuse, où le christianisme porta son héros, qui nous la rendra?... Certainement la moralité est plus éclairée aujourd'hui; est-elle plus forte? Voilà une question bien propre à troubler tout sincère ami du progrès... Le cœur se serre quand on voit que dans ce progrès de toute chose la force morale n'a pas augmenté. La notion du libre arbitre et de la responsabilité morale semble s'obscurcir chaque jour. Chose bizarre! à mesure que diminue et s'efface le vieux fatalisme de climats et de races qui pesait sur l'homme antique, succède et grandit comme un fatalisme d'idées. Que la passion soit fataliste, qu'elle veuille tuer la liberté, à la bonne heure! c'est son rôle, à elle. Mais la science elle-même, mais l'art..* Et toi aussi, mon fils!... Cette larve du fatalisme, par où que vous mettiez la tête à la fenêtre, vous la rencontrez. Le symbolisme de Vico et de Herder, le panthéisme naturel de Schelling, le panthéisme historique de Hegel, l'histoire de races et l'histoire d'idées qui ont tant honoré la France, ils ont beau différer en tout; contre la liberté ils sont d'accord. L'artiste même, le poète qui n'est tenu à nul système, mais qui réfléchit l'idée de son siècle, il a de sa plume de bronze inscrit la vieille cathédrale de ce mot sinistre : Anankê. »

M. Michelet espère pourtant que a Lie lumière de liberté morale, toute vacillante qu'elle semble, n'est pas destinée à périr, et nous l'espérons comme lui. C'est d'ailleurs le propre de la liberté morale de ne pas céder à la vogue, à l'entraînement, à l'opinion, et de vivre en protestant contre ce qui voudrait l'ac-

câbler. Je ne saurais dire pour mon compte à quel point je me suis senti souvent rebuté, choqué, jusque dans les plus belles pages d'amis bien éloquents, en voyant cet abus extrême qu'on fait aujourd'hui des grands hommes et tous ces demi-dieux despotiques qu'on inaugure en marbre ou en bronze sur le corps saignant de l'humanité qu'ils ont foulée. Au nom de cette classe intermédiaire, de plus en plus nombreuse, qui flotte entre les admirateurs aveugles et les admirés déifiés, qui n'est plus le vulgaire idolâtre et qui ne prétendra jamais au rang des demi-dieux, qui devra pourtant accorder sa juste estime et son admiration à qui méritera de la ravir, on est tenté de redemander quelques-uns de ces beaux et purs grands hommes dont les actes ou les œuvres sont comme la fleur du sommet de l'arbre humain, comme l'ombre bienfaisante qui s'en épanche, comme le suc mûri qui en découle. Lassé de ces bruits sonores et des statues de tout métal debout sur leurs socles démesurés, on se rejette avec une sorte de faiblesse en arrière et, comme Dante en ses cercles sombres, on réclame un guide compatissant et à portée de la main : 0 Virgile, Térence, Racine, Fénelon, grands hommes et si charmants, pris au sein même et dans les proportions de l'humanité, où êtes-vous? mais il en est un du moins qui vous représente1. L'admiration, pour s'épanouir avec bonheur, doit se sentir aller vers des mortels de même nature, de même race que nous, quoique plus grands. Je veux, môme dans ceux que le génie

1. C'est une allusion à Lamartine — au Lamartine d'alors. (S. B.)

couronne, reconnaître et saluer les premiers d'entre mes semblables.

(Portraits contemporains, t. II, article sur les Mémoires de Mirabeau, 1835.)

LES DEUX RACES DE CÉSARS l

Il y a deux sortes et comme deux races de Césars : les Césars par nature et par génie, et les Césars par volonté. Les premiers, si l'on considère le grand Jules, qui en est le type, sont le génie même dans toute son étendue et sa diversité, l'humanité même dans ses hauteurs, ses grandeurs, ses hardiesses heureuses, dans son brillant et son séduisant, dans ses habiletés, ses souplesses, ses fertilités, ses intrigues et ses vices. Tout ce qu'il faut savoir à heure donnée, César le sait; tout ce qu'il faut entreprendre et faire, il le fait à point. Il parle, il dicte, il agit, et toujours avec la même supériorité aisée; élégant, éloquent, prodigue, le premier au Forum ou dans les soupers, futur roi du genre humain ou roi des convives, il a le génie d'Alcibiade, mais il y joint une ambition constante et fixe qu'Alcibiade n'avait pas. Il retarde sur Alexandre et ne commence pas en héros à l'âge de ce demi-dieu; mais

1. Celte curieuse étude de psychologie historique devait servir d'introduction à un article sur Ylhstoire de César de Napoléon III, article qui fut plusieurs fois demandé à Sainte- Beuve, et dont il dicta ce début après une conversation où l'insistance de M. Limayrac, rédacteur en chef du Constitutionnel, l'avait amené à expliquer assez vivement les raisons de son silence.

en restant jeune plus longtemps, il se garde des délires du triomphe et des fumées de l'ivresse. Grand capitaine quand il le faut, endurci aux fatigues, rapide, agile, inépuisable en combinaisons, il ne se laisse ni entraîner par le vertige des conquêtes ni arrêter par des scrupules d'homme civil et des remords d'humanité sur les champs de bataille : humain et clément le lendemain, charmant à ses amis, conciliant à ses ennemis, attentif à tous, fécond jusqu'à la fin en projets immenses, mais utiles à l'empire, qu'il était à la veille d'exécuter sans nul doute et d'accomplir jusque sous les glaces de l'âge. Ce César-là, qu'on le blâme ou qu'on l'approuve, porte en lui toutes les foudres et les flammes, comme les séductions et les grâces : il est bien véritablement le fils de Vénus!

Les autres Césars, ceux du second ordre et de la seconde classe, sont au contraire pénibles, laborieux et comme fabriqués : ils ont tâché de devenir Césars, et, pour se l'être beaucoup dit, ils y sont parvenus. A force de répéter leur rôle et de s'en pénétrer, ils l'ont appris. Nés dans la pourpre ou à côté de la pourpre, ils se sont inspirés avec une crédulité naïve de tous les reflets de leur berceau; ils ont grandi dans une religion dynastique, dont leur mérite a été de ne se déprendre ni de ne se départir jamais. Ils n'ont jamais été hommes un seul instant sans se croire Césars. Même déchus et bannis, ils n'ont jamais désespéré ni douté. Cette ambition unique, qu'ils se sont proposée et inculquée dès la jeunesse, et qu'ils n'ont abdiquée à aucun moment, cette éducation qu'ils se sont donnée, si exclusive, si incom-

plète, mais si perpétuellement tendue vers un seul point, leur a réussi ; ils ont élevé leur esprit et leur pensée jusqu'à la hauteur du but, invraisemblable pour tous et certain pour eux seuls, qu'ils contemplaient toujours et auquel ils visaient sans trêve. A force de croire, ils ont pu; ne leur demandez pas de n'être point mystiques : leur vertu politique, leur force est à jamais inséparable de leur mysticité. On en a vu ainsi, sans une goutte du sang héréditaire dans leurs veines, sans un seul trait primitif du génie fondateur de la race, en devenir, à force d'application, de méditation et de culte, les dignes et légitimes héritiers. De même que les crânes dans l'enfance se forment et se déforment, s'allongent ou se dépriment sous une pression continue, ils se sont fait l'esprit et le caractère selon le moule de leur vocation obstinée, et se sont en quelque sorte déformés en souverains et en empereurs. Ils ont poussé tout dans un sens et sont sortis de là tout d'une pièce. Par cette longue habitude changée en nature, ils ont réellement acquis quelques-unes des hautes parties de l'emploi, l'amour du grand ou de l'apparence du grand, une confiance qui s'impose, un sang-froid, une tranquillité et une présence d'esprit que rien n'émeut et qui a pu ressembler parfois au génie de l'à-propos, une conscience de leur supériorité sur tout ce qui les entoure, qui se justifie puisqu'elle se fait accepter. Ne leur demandez, n-pendunt, aucune des diversités de génie qui distinguent le premier et divin César. Dans la guerre, placés en face des difficultés, des obstacles et des quadrilatère* i ils restent court et à bout de voie.

Dans la paix, eu face des problèmes, là où il faut du génie, ils hésitent, tâtonnent, ils vont et viennent. 11 nous faut du grand, diront-ils, mais ce grand à quoi ils révent sans cesse, ils ne sauraient le trouver eux-mêmes ni l'inventer; ils sont en peine des voies et moyens, et resteraient bien empêchés tous seuls à le réaliser; il faut qu'on le leur prépare, qu'on le leur présente tout fait, et alors ils l'acceptent, sans trop de discernement toutefois, sans distinguer toujours le fond de l'apparence et le simulacre d'avec la réalité. Faibles, indécis sur presque tous les points, indifférents même, ils n'ont qu'une volonté bien arrêtée, c'est d'être Césars. Ils le sont; ils en ont la marque, le masque ou le haut du masque et le signe au front, une parole rare, un silence imposant, une allure lente, étrange, auguste si l'on veut, je ne sais quoi d'original dans leur croisement et d'aussi impossible à confondre avec rien autre que de difficile à démêler en soi et à définir. Mais encore une fois, ce cachet singulier à part et ce vague éclair excepté, n'allez pas au fond, ne sondez pas trop avant, n'y cherchez rien de net ni de précis; ils ont des aspirations plutôt que des desseins; ne leur demandez surtout aucune des grâces, aucun des hors-d'œuvre charmants de l'autre, du grand et aimable César. Si vous voulez réussir auprès d'eux, n'ayez ni un tour fin ni une nuance délicate, ils ne l'entendraient pas. L'esprit, à les vouloir servir, perdrait ses peines; ils ont des cotés fermés; ils sont sourds à tout ce qui n'est pas eux et l'écho de leur propre pensée. Le choix des hommes leur est à peu près égal, et ils prendraient volontiers même les

moins bons au préjudice des meilleurs, tant ils sont persuadés qu'ils sont l'homme seul, l'homme nécessaire et qui suffit à tout dans la situation donnée. Et cela, jusqu'à un certain point, est vrai : car, même avec tous ces défauts, avec toutes ces lacunes et ces creux qui se révèlent dans leurs pensées habituelles et dans la forme de leur caractère, la société ébranlée est encore trop heureuse de les avoir rencontrés un jour et de s'être ralliée à deux ou trois des qualités souveraines qui sont en eux : elle doit désirer de les conserver le plus longtemps possible, et tant qu'il porte et s'appuie sur leurs épaules même inégales, il semble que l'État dans son penchant ait encore trouvé son meilleur soutien.

[Nouveaux Lundis, t. XIII, Appendice.)

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