‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 61 sur 68 · SUR LES MÉDITATIONS DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

SUR LES MÉDITATIONS DE LAMARTINE

à M. Paul Verlaine i.

Ce 19 novembre 1865.

Monsieur,

L'ombre de Joseph Delorme a dû tressaillir de se voir si bien traitée et louée si magnifiquement pour

1 ii avait loué Les Rayons jaunes, de Joseph Delorme, le journal VArl, mais qui avait parlé légèrement de

une des pièces les plus contestées de tout temps et les plus raillées de son Recueil. Il se permettrait toutefois, si je l'ai bien connu, une observation au sujet du dédain qu'on y témoigne, tout à côté, pour Y inspiration lamartinienne. Non, ceux qui n'en ont pas été témoins ne sauraient s'imaginer l'impression vraie, légitime et ineffaçable que les contemporains ont reçue des premières Méditations de Lamartine, au moment où elles parurent, en 1819. On passait subitement dune poésie sèche, maigre, pauvre, ayant de temps en temps un petit souffle à peine, à une poésie large, vraiment intérieure, abondante, élevée et tonte divine. Les comparaisons avec le passage d'une journée aigre variable et désagréable de mars, à une tiède et chaude matinée de vrai printemps, ou encore d'un ciel gris, froid, où h bleu paraît à peine, à un ciel pur, serein et tout éthéré du Midi, ne rendraient que faiblement l'effet poétique et moral de cette poésie si neuve sur les âmes qu'elle venait charmer et baigner de ses rayons. D'un jour à l'autre, on avait changé de climat et de lumière, on avait changé d'Olympe : c'était une révélation. Gomme ces pièces premières de Lamartine n'ont aucun dessin, aucune composition dramatique, comme le style n'en est pas frappé et gravé selon le mode qu'on aime aujourd'hui, elles ont pu perdre de leur effet à une première vue. Mais il faut bien peu d'effort, surtout si l'on se reporte un moment aux poésies d'alentour, pour sentir ce que ces Élégies et ces Plaintes de l'âme avaient de puissance voilée sous leur harmonie éolienne et pour reconnaître qu'elles apportaient

avec elles le souffle nouveau. Notre point de départ est là. Hugo, ne l'oublions pas, à cette date où déjà il se distinguait par ses merveilles juvéniles, n'avait pas cette entière originalité qu' il n'a déployée que depuis, et je ne crois pas que lui-même, dans sa générosité fraternelle, démentît cet avantage accordé à son aîné, le poète des Méditations.

Et maintenant je demande excuse pour cette petite dissertation posthume de Joseph Delorme. Je remercie M. Verlaine de toute sa bienveillance, et je le prie de recevoir, ainsi que ses amis du groupe de VArt, l'assurance de mes sympathies dévouées.

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