SUR STENDHAL
à M. Albert Collignon, à Metz.
Ce 29 juillet 1869.
A travers plus d'une fatigue et plus d'un empêchement, je viens de lire votre volume K Je supprime les remercîments en ce qui me concerne. Voilà un livre parfaitement conçu et exécuté selon les principes de la critique littéraire naturelle. Tout y est : l'homme est connu, approfondi, décrit, placé à son vrai point pour la postérité. 11 n'y aurait à faire quelques réserves que pour certains points de détail que la conversation seule pourrait réduire à leur juste degré. Beyle était très véridique, cependant L'homme d'esprit avait certaines façons de dire qu'il
i. L'Art et la Vie de Stendhal.
ne faut pas prendre absolument à la lettre ; il s'amusait.
Si j'ai le plaisir de vous voir un jour ici à Paris, je vous montrerai un petit guide-âne qu'il m'avait donné pour un voyage d'Italie en 1839. — J'ai particulièrement connu une charmante femme, madame Jules Gautier, femme d'un percepteur des finances à Saint-Denis, une des trois aimables filles du préfet champenois La Bergerie, — celle que Beyle a tant aimée et qui le lui rendait par une affection douce, égale et touchante. Combien je regrette de n'avoir pas senti tout cela alors et quand je la rencontrais si familièrement chez la comtesse de Tascher, son amie intime, vers 1835 et dans les années suivantes! Mais on était jeune, distrait, dédaigneux, et Beyle, que j'appréciais tant, dont les moindres mots me semblaient à recueillir et une riche matière à réflexion, ne me paraissait pourtant pas (je vous le confesse ingénument) devoir devenir un si grand homme. Et pourtant vous avez raison. J'avais pour lui la plus grande déférence; il m'imposait; je ne l'ai pas rencontré très souvent, mais j'ai eu l'honneur insigne de passer chez Mérimée une soirée entière avec lui (vers 1829 ou 1830), avec Victor Hugo, qu'il rencontrait pour la première fois. Il n'y avait d'étranger en sus, s'il m'en souvient, que Horace de Viel-Castel, un viveur spirituel. Quelle singulière soirée! Hugo et Stendhal, comme deux chats sauvages, de deux gouttières opposées, chacun sur la défensive, les poils hérissés et ne se faisant la patte de velours qu'avec des précautions infinies : Hugo, je l'avouerai, plus franc, plus large, ne crai-
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gnant rien, sachant qu'il avait affaire dans Stendhal à un ennemi des vers et de l'idéal et du lyrique] Stendhal, plus pointu, plus gêné et (vous le diraije?) moins grande nature en cela. Mérimée, qui avait ménagé le rendez-vous, ne le rendait peut-être pas plus facile, et il n'aidait pas à rompre la glace; elle ne fut pas brisée ce soir-là, et je ne sais pas même s'ils se revirent jamais. L'impression de Hugo ne fut pas très favorable.
Votre impression, à vous jeunes gens, dépasse de beaucoup celle que Beyle laissait à ses contemporains, même les plus favorablement disposés pour sa distinction d'esprit. Il était un peu gêné, un peu sur ses gardes, un peu préoccupé de la disposition, à son égard, de ses interlocuteurs. De là un désaccord entre le cran élevé où vous le placez décidément et celui où le voient, même sans aucune prévention hostile et sans aucune défaveur, ceux qui l'ont rencontré et connu. Vous parlez de M. de Tracy : mais il ne faut pas le mettre à côté des Mérimée, des Jacquemont, des Duvergier de Ilauranne et autres amis de Stendhal. M. de Tracy était alors un vieillard antique et vénérable, aux doctrines duquel Beyle se ralliait; mais Beyle allait à lui comme à un antique, sans que lui fît beaucoup mouvement vers Beyle. Si nous avions le plaisir de causer, je vous donnerais tout ce sentiment de iété et de nuances, mais plutôt comme informalion el sans prétendre rien diminuer de votre estime pour Beyle, que nul, en effet, n'a estimé et compté <!;ms ses moindres mots plus que moi.
uis tout ;i vous, mon cher ami.