FRAGMENTS SUR QUELQUES CONTEMPORAINS
à M. Charles Baudelaire.
Ce 20.
Mon cher ami,
J'ai reçu votre beau volume, et j'ai à vous remercier d'abord des mots aimables dont vous l'avez accompagné; vous m'avez depuis longtemps accoutumé à vos bons et fidèles sentiments à mon égard. — Je connaissais quelques-uns de vos vers pour les avoir lus dans divers recueils; réunis, ils font un tout autre effet. Vous dire que cet effet général est triste ne saurait vous étonner; c'est ce que vous avez voulu. Vous dire que vous n'avez reculé, en rassemblant vos Fleurs, devant aucune sorte d'image et de couleur, si effrayante et affligeante qu'elle fût, vous le savez mieux que moi; c'est ce que vous avez voulu encore. Vous êtes bien un poète de l'école de Yart, et il y aurait, à l'occasion de ce livre, si l'on parlait entre soi, beaucoup de remarques à faire. Vous êtes, vous aussi, de ceux qui cherchent de la
poésie partout; et, comme, avant vous, d'autres ravaient cherchée dans des régions tout ouvertes et toutes différentes; comme on vous avait laissé peu d'espace; comme les champs terrestres et célestes étaient à peu près tous moissonnés, et que, depuis trente ans et plus, les lyriques, sous toutes les formes, sont à l'œuvre, — venu si tard et le dernier, vous vous êtes dit, j'imagine : Eh bien, fen trouverai encore, de la poésie, et fen trouverai là où nul ne s'était avisé de la cueillir et de l'exprimer. Et vous avez pris l'enfer, vous vous êtes fait diable. Vous avez voulu arracher leurs secrets aux démons de la nuit. En faisant cela avec subtilité, avec raffinement, avec un talent curieux et un abandon quasi 'précieux d'expression, en perlant le détail, enpétrarquisant sur l'horrible, vous avez l'air de vous être joué; vous avez pourtant souffert, vous vous êtes rongé à promener et à caresser vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant. Cette tristesse particulière qui ressort de vos pages et où je reconnais le dernier symptôme d'une génération malade, dont les aînés nous sont très connus, est aussi ce qui vous sera compté.
Vous dites quelque part, en marquant le réveil spirituel qui se fait le matin après les nuits mal passées, que, lorsque l'aube blanche et vermeille, se montrant tout à coup, apparaît en compagnie de V Idéal rongeur, à ce moment, par une sorte d'expiation vengeresse,
Dans la brute assoupie un ange se réveille!
C'est cet ange que j'invoque en vous et qu'il faut cultiver. Que si vous l'eussiez fait intervenir un peu plus souvent, en deux ou trois endroits bien distincts, cela eût suffi pour que votre pensée se dégageât, pour que tous ces rêves du mal, toutes ces formes obscures et tous ces bizarres entrelacements où s'est lassée votre fantaisie, parussent dans leur vraijour, c'est-à-dire à demi dispersés déjà et prêts à s'enfuir devant la lumière. Votre livre alors eût offert comme une Tentation de saint Antoine, au moment où l'aube approche et où l'on sent qu'elle va cesser.
C'est ainsi que je me le figure et que je le comprends. Il faut, le moins qu'on peut, se citer en exemple. Mais nous aussi, il y a trente ans, nous avons cherché de la poésie là où nous avons pu. Bien des champs aussi étaient déjà moissonnés, et les plus beaux lauriers étaient coupés. Je me rappelle dans quelle situation douloureuse d'esprit et d'âme j'ai fait Joseph Delorme; et quand il m'arrive (ce qui m'arrive rarement!) de rouvrir ce petit volume, je suis tout étonné de ce que j'ai osé y dire, y exprimer. Mais, en obéissant à l'impulsion et au progrès naturel de mes sentiments, j'ai écrit, l'année suivante, un recueil bien imparfait encore, mais animé d'une inspiration douce et plus pure, les Consolations, et grâce à ce simple développement en mieux, on m'a à peu près pardonné. Laissez-moi vous donner un conseil qui surprendrait ceux qui ne vous connaissent pas. Vous vous défiez trop de la passion, c'est chez vous une théorie, vous accordez trop à l'esprit, à la combinaison. Laissez-vous faire,
ne craignez pas tant de sentir comme les autres, n'ayez jamais peur d'être trop commun; vous aurez toujours assez, dans votre finesse d'expression, de quoi vous distinguer...
Si je me promenais avec vous au bord de la mer, le long d'une falaise, sans prétendre à faire le Mentor, je tâcherais de vous donner un croc-enjambe, mon cher ami, et de vous jeter brusquement à l'eau, pour que, vous qui savez nager, vous alliez désormais sous le soleil et en plein courant. Tout à vous.
A Charles Baudelaire, à Bruxelles.
Ce 5 janvier 1866.
Cher ami,
Vous me permettrez de dicter pour être lisible, et aussi pour moins brusquer ma lettre. — J'ai eu un vrai plaisir à recevoir de vos nouvelles. Je me demande quelquefois pourquoi diable vous ne nous revenez pas. Vous finiriez mieux, ce me semble, vos affaires en quelques jours ici que pendant des années de là-bas. Nous sommes, au vrai, dans la plus grande anarchie et le plus parfait dispersement. Il se forme de temps en temps de petits groupes, mais qui n'ont eu jusqu'à présent ni consistance ni avenir. Le public sait ce dont il ne veut pas, mais il n'a pas encore dit ce qu'il veut. Il s'amuse de quantité de bagatelles plus ou moins spirituelles. Les vieux et les quasi-morts font parfois des retours qui ne sont
que des demi-résurrections. La matière littéraire n'a pas cessé d'être riche, mais elle me semble complètement disséminée. Proudhon, duquel vous me parlez, devait être l'homme qui vous était le plus antipathique. Tous ces socialistes et philosophes politiques ne veulent de la littérature que comme d'une institution ou d'un instrument de moralisation pour le peuple. C'est le point de vue le plus opposé à nous autres, nés dans un intervalle d'heureuse et brillante fantaisie, d'imagination libre, et plus ou moins nourris dans les jardins d'Alcinoùs. Hugo, qui est quelquefois votre voisin, est devenu lui-même un prédicateur et un patriarche : l'humanitarisme se retrouve jusque dans ses goguettes. Vous êtes bien aimable de causer quelquefois de moi à madame Hugo : c'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'ètre séparé a un certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs préjugés. Les disciples de la dernière manière sont ce qui m'est le plus antipathique au monde, et je les crois nés pour décrier l'École finissante et lui imprimer un ridicule indélébile. Hugo plane sur tout cela, s'en inquiète assez peu [alla sedet Aïolus arce), et je suis persuadé que, de lui à moi, si nous nous rencontrions directement, les vieux sentiments se réveilleraient dans leurs fibres secrètes : il ne m'est jamais arrivé de le revoir sans que nous nous entendissions au bout de quelques secondes, tout comme autrefois. — Vous avez été très bien traité dans un journal nouvellement fondé, l'Art. Le
groupe est parfaitement bien disposé et très littéraire pour le fond de la nature; mais que d'inexpérience! comme on croit le monde facile à conquérir, et combien je crains qu'on ne recommence cette éternelle ritournelle d'audace, d'outrecuidance, d'échecs et de découragement à laquelle nous avons assisté tant de fois depuis trente ans! Ce qui manque à tous ces nouveaux venus, c'est la tradition, une tradition relative, un corps d'armée, auquel ils se rejoignent, même en faisant leurs caravanes de jeunesse et leurs aventures. Si vous étiez ici, vous deviendriez, bon gré mal gré, une autorité, un oracle, un poète consultant.
Assez bavardé comme cela. Je vous serre la main, mon cher enfant, suivant que vous m'avez permis de vous appeler.
A M. Paul Verlaine.
Ce 10 décembre 1866.
Monsieur et cher poète, J'ai voulu lire les Poèmes saturniens avant de vous remercier : le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet. Du talent, il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l'inspiration, cette chose fugitive : vous l'avez dit dans votre Épilogue et eu paroles qui ne s'oublient pas :
Ce qu'il nous faut, à nous les suprêmes poètes, Qui vénérons les dieux et qui n'y croyons pas, etc.
Vous avez, comme paysagiste, des croquis, des effets de nuit tout à fait piquants . Comme tous ceux qui sont dignes de mâcher le laurier, vous visez à faire ce qui n'a pas été fait. C'est bien. — Et maintenant je vous dirai, au risque de paraître inconséquent avec Joseph Delorme, un furieux oseur lui-même en son temps, que je ne puis admettre des coupes, des césures comme il y en a aux pages 18, 27, 100, 108 (vous les retrouverez bien) : l'oreille la plus exercée à la poésie s'y déroute et ne peut s'y reconnaître. Il y a limite à tout. Je ne puis admettre ce mot retrait (page 93) qui décèle une mauvaise odeur. J'aime assez le Dahlia; j'aime surtout lorsque vous appliquez votre manière grave à des sujets qui l'appellent et qui la comportent (le César Borgia et le Philippe II). Vous n'avez pas à craindre, par endroits, d'être plus harmonieux et un peu plus agréable, comme aussi un peu moins noir et moins dur en fait d'émotions.
Ne prenons point ce brave et pauvre Baudelaire comme point de départ pour aller encore au delà. Et puis, le vers, le son, n'est pas exactement le marbre ni la pierre à graver : je le dirais à Gautier lui-même. J'aime comme emblème et image vos stances de Çavitri et le vers qui se termine :
Mais comme elle dans l'âme ayons un haut dessein...
C'est le cas maintenant d'appliquer et de pratiquer ces nobles stances, puisqu'une guerre, me dit-on, est engagée.
Poursuivez, monsieur et cher poète, sans vous
détourner, en assouplissant votre manière sans Tamollir, en ne l'affectant pas en elle-même et pour elle-même, mais en retendant et en l'adaptant à de dignes sujets.
Agréez mes remercîments et mes sympathies.
A M. François Coppée.
Ce 13 décembre 1866.
Monsieur,
J'ai tenu à finir le Reliquaire, avant d'en remercier l'auteur. Celui qui l'a fait et ouvré est certes un poète, un vrai poète. Permettez-moi de lui dire que, sauf une certaine tension et accusation de force, qui est un simple défaut de jeunesse, il est déjà tout formé. Vous êtes de ceux qui ne se contentent pas de pousser quelques cris lyriques, d'évaporer leur âme vers le ciel, ou, comme disait le bon Ballanche, de répandre leurs entrailles sur la terre quand ils ont reçu une blessure : l'art, la composition, l'enveloppe, l'emblème qui consacre et qui dure, vous préoccupent, et vous excellez à les trouver. Nombre de vos pièces me paraissent parfaites : V Horoscope entre autres; un de vos amis l'a traduite en allemand : elle pourrait être allemande à L'origine et signée du brave et noble poète Uhland. Une Sainte, les Aïeules sont d'une belle simplicité qu'un burin savant relève et rehausse. Le besoin de fuir le commun, le banal et Y usé en fait de rimes, vous a jeté dans quelques duretés à
dessein. Votre Justicier est beau, sauf un peu de parodie dans le genre austère. Je trouve aussi qu'en ce qui vous est personnel et ce que vous faites entrevoir de vos sentiments, de votre passé et de votre âme, il y a un peu trop de noir, — trop de noirceur dans les fonds : on n'est pas si meurtri ni si maudit que cela à votre âge. En un mot, monsieur et cher poète, laissez-moi dire tout ce que je pense : quand ce qui est fait exprès aura disparu de votre manière et se sera adouci, vous n'aurez rien à envier à personne, et vous n'avez dès à présent qu'à poursuivre votre voie originale et propre avec le talent supérieur que vous possédez.
Agréez l'expression de mes sincères sympathies.
A M. Emile Zola.
Ce 10 juin 1868.
Cher monsieur,
Je ne sais si je vous enverrai cette lettre, car je ne me sens aucun droit de critique privée sur Thérèse Raquin, et il me faudra bien une troisième sommation pour que je vous obéisse.
Votre œuvre est remarquable, consciencieuse, et à certains égards même, elle peut faire époque dans l'histoire du roman contemporain.
Selon moi, cependant, elle dépasse les limites, elle sort des conditions de l'art à quelque point de vue qu'on l'envisage; et, en réduisant l'art à n'être que la seule et simple vérité, elle me paraît hors de cette vérité.
Et tout d'abord, vous prenez une épigraphe que rien ne justifie dans le roman. Si le vice et la vertu ne sont que des produits comme le vitriol et le sucre, il s'ensuivrait qu'un crime expliqué et motivé comme celui que vous exposez n'est pas chose si miraculeuse et si monstrueuse, et on se demande dès lors pourquoi tout cet appareil de remords qui n'est qu'une transformation et une transposition du remords moral ordinaire, du remords chrétien, et une sorte d'enfer retourné.
Dès les premières pages, vous décrivez le passage du Pont-Xeuf : je connais ce passage autant que personne et par toutes les raisons qu'un jeune homme a pu avoir d'y rôder. Eh bien, ce n'est pas vrai, c'est fantastique de description : c'est comme la rue Soli, de Balzac. Le passage est plat, banal, laid, surtout étroit, mais il n'a pas toute cette noirceur profonde et ces teintes à la Rembrandt que vous lui prêtez. C'est là une manière aussi d'être infidèle.
Vos personnages d'ailleurs, si vous les avez faits exprès plats et vulgaires (excepté la jeune femme qui a quelque chose d'algérien), sont ressemblants, bien présentés, analysés en conscience, copiés avec probité. A vrai dire, si peu idéaliste que je sois, je m*' demande bien si le crayon ou la plume ont nécessairement pour objet de choisir des sujets vulgaires, sans nul agrément (je me le suis même
mandé déjà au sujet de Germinie Lacerteux de
mis Les Goncourt); je suis persuadé qu'un
réable, un peu de touchant, n'est point
ni inutile, ne fût-ce que sur un point ou
deux, dans un tableau môme qu'on veut faire parfaitement triste et terne. Mais enfin je passe. Il y a un endroit où je trouve particulièrement du talent, au sens de l'invention : c'est dans la hardiesse des rendez-vous : la page sur le chat, sur ce qu'il pourrait dire, est charmante et cela ne rentre plus dans la copie pure et simple.
Je trouve encore un grand talent d'analyse et de vraisemblance (le genre admis) dans les scènes préparatoires de la noyade, et dans celles qui suivent immédiatement.
Mais là je m'arrête, et le roman me semble faire fausse route. Je prétends qu'ici vous manquez à l'observation ou à la divination. C'est fait de tète et non d'après nature. Et, en effet, les passions sont féroces. Une fois déchaînées, tant qu'elles ne sont pas assouvies, elles n'ont pas de cesse. Elles vont droit au fait et au but, fût-ce sur un cadavre. Si Glytemnestre et Égisthe, s'aimant à la fureur, n'avaient pu se posséder complètement qu a côté du cadavre tout chaud et saignant d'Agamemnon, le cadavre d'Agamemnon ne les aurait pas gênés, au moins pour les premières nuits. Aussi je ne comprends rien à vos amants, à leurs remords et à leur refroidissement subit, avant d'être arrivés à Leurs fins. Ah! plus tard, je ne dis pas. Quand la passion principale est satisfaite, on réfléchit, on voit les inconvénients : le chapitre des remords commence...
Vous voyez mes objections, cher monsieur. Ce qui ne m'aveugle pas sur le mérite technique et d'exécution de bien des pages. Je désirerais seulement que le mot de vautrer se rencontrât moins
souvent, et que cet autre mot brutal, qui reparaît sans cesse, ne vînt pas accuser la note dominante, qui n'a nullement besoin de ce rappel pour ne pas se laisser oublier.
Vous avez fait un acte hardi : vous avez bravé dans cette œuvre et le public et aussi la critique. Ne vous étonnez pas de certaines colères; le combat est engagé; votre nom y est signalé : de tels conflits se terminent, quand un auteur de talent le veut bien, par un autre ouvrage, également hardi, mais un peu détendu, où le public et la critique croient voir une concession à leur gré, et tout finit par un de ces traités de paix qui consacrent une réputation de plus.
Tout à vous.
P. -S. — Voici un aphorisme moral qui, selon moi, atteint votre roman par le milieu : « Une passion, une fois déchaînée, ne s'éteint point, ne se coupe point brusquement par le remords, comme la fièvre par la quinine, avant de s'être assouvie. »