‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 65 sur 68 · A PROPOS DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A PROPOS DE VICTOR HUGO

Réponse à quelqu'un qui m'écrivait qu'on attribuait à la crainte de déplaire aux Tuileries mon silence sur lès Contemplations de Victor Hugo.

Ce 17 mai 1856.

Monsieur,

Puisque vous voulez bien prendre intérêt à ce qu'on dit de moi (ce que depuis déjà longtemps je

ne fais guère pour mon compte), voici ce que vous pouvez répondre à ceux qui attribuent mon silence sur M. Victor Hugo à quelque motif plus cligne d'eux que de moi.

J'ai été aussi lié avec M. Victor Hugo qu'on peut l'être, ainsi que l'attestent mes Poésies. Cette liaison a cessé il y a plus de vingt ans, par des raisons qui sont restées entre nous. Je n'ai donc pas à écrire sur lui depuis ce temps-là, et je ne saurais le faire comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir l'air d'y vouloir remonter et de m'y reprendre.

Depuis son exil, il est devenu encore un sujet d'examen plus impossible pour moi. Non pas que je sois embarrassé pour le fond même de la politique. J'ai connu M. Victor Hugo en 1827, encore royaliste d'un royalisme très pur; puis libéral, comme il convenait à un homme de sa génération. En 1848, il est devenu républicain, mais modéré, ambitieux cependant. En 1849, il était bien avec le président Louis- Napoléon. A l'Assemblée seulement, il s'est fait rouge. Au 2 décembre et depuis, il a jugé à propos de se signaler de plus en plus de ce côté, mais avec une violence qui lui a rendu sa rentrée en France plus difficile qu'à un autre. Depuis ce temps-là, je le considère moins comme un exilé que comme un combattant, et je ne crois pas que cette attitude lui déplaise. Il fait la guerre dans son île, et à sa manière. Vous avez pu lire les poésies politiques qu'il a lancées à plus d'une reprise.

Maintenant, il lui plaît de se présenter par un côté tout serein et contemplatif, comme un pur poète;

•iOG PAGES CHOISIES DE SAINTE-BEUVE

mais ce sont là des divisions qu'on ne peut accepter dans un examen véritable où Ton embrasserait toul le talent. Il faudrait donc en revenir aux parties où la critique ne doit pas toucher. C'est là un inconvénient.

Si on veut le louer, sans doute on le peut faire, et beaucoup de gens le font et le feront. Je me garderai de rien dire qui y soit contraire. Pour moi, je ne le ferai pas, parce que ma louange serait accommée de trop de restrictions qui paraîtraient des offenses à un homme de grand talent dans le malheur, — ou parce que, en supprimant toutes les critiques sérieuses, je serais réduit à faire, ce que vous paraissez désirer, acte de générosité.

Or, je n'ai pas à prendre ce rôle, — je ne tiens qu'à être équitable; quant à l'idée des Tuileries et autres pareilles, veuillez savoir, monsieur, ce qui vous étonnera peut-être, que je n'y suis jamais allé sous aucun régime, et pas plus sous celui-ci que sous un autre; qu'à l'heure qu'il est je n'ai jamais vu le chef de l'État et n'ai jamais eu l'honneur de lui parler.

Cela répond à tout. Ce qui ne m'empêche pas de penser (et j'en ai le droit à cause même de mon indépendance) qu'il est peu convenable à un homme qui, comme moi, approuve fort l'ordre actuel, le ime actuel, et qui estime que la société en a grandement besoin, de venir exalter sans nécessité un poète de grand talent sans doute, mais qui a lait en sorte que son nom fut désormais un nom de guerre. — Vous voyez que j'ai plus d'une raison à L'appui de mon silence.

agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

A Madame Victor Hugo l.

Ce 21 juin 1869.

Chère madame,

Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, la mienne ne peut manquer : voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse. C'est ainsi que le génie a heure, et qu'il est de toutes les heures : il a j d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cl comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de pi ces applaudissements sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans d'Hernani.

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