‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 67 sur 68 · RUPTURE AVEC LA PRESSE OFFICIELLE · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC LA PRESSE OFFICIELLE

Ce 31 décembre 1868.

Mon cher ami,

J'apprends le conflit : il était imprévu pour moi; j'ai cru que le Moniteur universel, non officiel, allait

ilt PAGES CHOISIES DE SAINTE-BEUVE

être plus libre et plus vif; qu'en reprenant son titre de Gazette nationale de 89, et la tradition des Encyclopédistes, il ne subirait aucun joug. Je me suis trompé. Je ne veux pas vous susciter d'ennui. Je retire l'article, je me retire en même temps. Je me réserve d'expliquer au public ce qui m'importe, comment et pourquoi, ayant refusé d'être du nouveau Moniteur officiel, je me retire forcément dès le premier jour du nouveau Moniteur universel.

Rien de cela n'affecte notre bonne amitié.

Tout à vous.

Note envoyée à M. Kaempfen, rédacteur du Temps.

Ce 1er janvier 1869.

Un incident piquant vient s'ajouter à tous ceux qui, depuis plusieurs jours, défrayent la curiosité publique au sujet des deux Moniteurs. Parmi les rédacteurs de l'ancien Moniteur, M. Sainte-Beuve, à peu près seul, était resté fidèle à M. Dalloz. En •t, pressé au nom du ministre d'Etat, pour entrer dans le journal officiel, il avait opposé un traité fait avec M. Dalloz, et par lequel, nonobstant toutes objections, il se croyait délicatement lié. En conséquence, il s'apprêta à faire son entrée dans le noui Moniteur universel, devenu libre et soi-disant émancipé. Il choisit pour premier article un livre I- Paul Albert, la Poésie, qui avait inauguré à ia Sorbonne renseignement secondaire des jeunes filles, institué par M. Duruy.

L'article était fait et déjà imprimé; mais, comme il revendiquait im peu vivement cet enseignement laïque, récemment incriminé par l'évêque de Montpellier approuvé du pape, l'article n'a pu passer. Le nouveau Moniteur universel, qui se prétend la continuation de la Gazette nationale de i 7 89, a estimé l'article trop indépendant à l'égard de l'épiscopat et du saint-siège. L'opposition a été soulevée par M. Pointel, nouvel associé de M. Dalloz, et qui, dès le premier jour, paraît maître au logis. M. Sainte- Beuve, informé au dernier moment, a immédiatement retiré son article et s'est retiré lui-même. Il va probablement chercher asile pour sa littérature dans un des journaux de l'opposition.

A M. de Lescure.

Ce 6 janvier mï.

Mon cher ami,

Je dicte pour être plus lisible, c'est une plume fidèle qui vous écrit. — J'ai eu le contre-coup le plus direct, par une visite de la Princesse, qui, m'ayant l'ait l'honneur de venir dimanche et ayant été charmante pendant une heure, est revenue lundi pour se montrer mécontente et courroucée pendant une demi-heure. Tout cela passera. J'ai écrit, pour me satisfaire, une petite note où je donne ou indique mes raisons avec fierté !. J'aime mieux n'eu

1. Ceilc noie a été publiée dans les Souvenirs et Indiscrétion*.

pas faire usage. Votre éminent ministre disait déjà de moi, auparavant, que j'étais un homme « avec qui Ton ne pouvait pas vivre ». Il doit le dire bien davantage aujourd'hui. J'ai peu l'honneur d'être connu de lui. Il ne se rend pas non plus très bien compte, malgré sa supériorité de talent, de ce que c'est qu'un homme de lettres et qui veut l'être après comme avant, chez qui la dignité de sénateur (puisque dignité il y a) n'est qu'un accident , accident très noble et très utile, très essentiel au moment où cela est venu (car j'étais à bout), mais enfin chose qui n'atteint en rien le principe et le nerf vital. Le Journal officiel , tel qu'il est reconstitué, peut convenir à d'autres : dès le premier jour, je m'étais dit de n'y entrer jamais. Mes raisons, en partie rétrospectives, seraient désagréables à dire : glissons. J'ai des opinions, des convictions, et, sur quelques points, elles sont vives et profondes. Je suis pour la gauche de l'Empire, et je suis presque seul. C'est à tel point que l'article où je défendais une mesure d'un ministre de l'empereur, et où je la défendais à ma manière et par mes raisons, n'a pu être inséré que dans un journal d'opposition, mais en même temps d'une extrême liberté philosophique. Qu'on me laisse faire! Là où je serai, je puis rendre un jour ou l'autre des services que je ne rendrais pas en me gênant et en me rangeant à la suite des satisfaits ou des complaisants. Si votre ministre devient un jour ou l'autre le premier ministre parlementaire de la seconde période de l'Empire, il n'y aura pas de cœur plus rejoui que moi, surtout si la chose se fait à temps

et à de bonnes conditions, car encore faut-il la manière à tout, et l'à-propos.

Je vous remercie, mon cher ami, de votre avis et de vos conseils si pleins d'affection. — Je me permets de présenter mes hommages et vœux en ce commencement d'année à madame de Lescure.

Et je suis à vous de cœur.

A S.A. la Princesse Mathilde.

Ce 17 janvier 1869.

Princesse,

Quinze jours se sont écoulés '.

J'ai beau chercher et m'interroger, je ne puis découvrir que j'aie eu aucun tort personnel envers Votre Altesse.

Vous m'aviez accoutumé, Princesse, à une amitié toute différente, — si différente, que je n'ai pu considérer l'entrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre.

Pour moi, j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir : se rouvrira-t-il un jour?

Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoi-

1. Lettre à la Princesse après sa visite au sujet de mon entrée au Temps (Note de M. Sainte-Beuve sur la minute de cette lettre.)

gnages m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'étonnement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine à revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs : même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'attendrai encore, et une voix du dedans murmurera tout au fond de moi : Non, ce n'est pas possible/

Je mets à vos pieds, Princesse, l'hommage de mon respectueux et invariable attachement.

Ecole de Sciences domestiques

Congrégation de Notie Dame

Ottawa

Avertissement i

La critique auxiliaire de l'écrivain créateur 20

Confidences du critique, 1 25

— — , Il 30

La critique française traditionnelle 36

La méthode naturelle en critique littéraire 34

La méthode de Taine 50

La méthode de Sainte-Beuve 64

Le critique littéraire doit avoir des ouvertures sur les

arts 83

Les trois jugements du critique 85

Les hasards de la gloire 86

Nécessité du renouvellement en littérature 95

La France manque de haute culture littéraire 101

L'étude des anciens 103

Humanistes d'autrefois 108

La connaissance de l'antiquité grecque au xvme et au

xixe siècle 114

Le « sentiment grec » dans la littérature française 123

Ce que pourrait être l'influence de la littérature grecque

en France 127

La réputation d'Homère et de Virgile en France 138

Virgile chez les modernes 160

« De quoi se compose le génie et l'art d'un Virgile; et

qu'il est bon de s'en proposer l'idée en ce temps-ci ». 162

Horace en France 179

Les traductions en vers 187

Les limites de Boileau 193

Bossuet 195

« Aimer Molière 208

De la connaissance de l'homme au xvme siècle 211

L'âme de Chateaubriand 229

René 237

L'art de Chateaubriand; ses précurseurs; son influence.

\ . Le sentiment de la nature 243

Page 1