‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 66 sur 68 · M. Philippe Scrret · texte numérisé non relu

M. Philippe Scrret

qui a un parti pris, j'ai été cette fois non injurié, mais plutôt traité agréablement au point de vue littéraire. Seulement je n'accepte pas du tout le sous-jambe de votre ami, qui, parce qu'il est croyant à sa manière, s'imagine que nous n'avons pas au fond des opinions très fermes, dont nous nous appliquons, en écrivant, à varier un peu les surfaces. Hier, dans le Soleil, ce n'était pas un catholique, mais une espèce de philosophe républicain qui me faisait le même reproche de manquer de croyance, parce que je n'avais pas la sienne. Je renvoie ces messieurs dos à dos. Vous savez, mon cher ami, à quel fond de vérités je crois, autant qu'un tel mot est applicable au faible esprit de l'homme; les années m'affermissent dans cette manière de voir et d'envisager le monde, la nature et ses lois, et notre courte et passagère apparition sur une scène immense où les formes se succèdent au sein d'un grand tout dont nous saisissons à peine quelques aspects et dont l'incompréhensible secret nous échappe. Ce n'est ni triste ni gai, mais c'est grave^ et, quand on en est là, on peut laisser avec leurs airs de dédain tous ces esprits disciples et superficiels qui se flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main quelques bibelots chrétiens, païens ou autres, qu'ils adorent. Au diable les fétiches, de quelque bois qu'on les fasse I Tout à vous.

A M. Taine.

Ce 2 novembre 1867.

Merci, mon cher ami, de votre bonne lettre l. — ■ Ma santé ne va ni mieux ni pis. J'en suis à espérer que c'est une infirmité réglée. — Vous me faites une observation bien juste sur Port-Royal.

De ce qu'on n'est pas avec MM. les jansénistes, ce n'est pas une raison pour faire son mea culpa et avoir l'air d'être en faute. On a une assez belle marge, une large base dans la morale naturelle et dans la vertu selon Aristote,Cicéron, Marc Aurèle, etc. Mais je vous avouerai que ce qui a toujours gêné l'expression de ma pensée en ce sens et retenu mon adhésion, c'est que je n'ai pas de l'humanité en elle-même une idée aussi optimiste que je le vois chez la plupart de ces moralistes naturels. Je suis beaucoup plus frappé des misères, imperfections, vices, grossièretés animales dont on s'imagine trop vite triompher. Cette morale naturelle dont je désire l'avènement et qui, dans l'antiquité, a été le lot d'une élite, me paraît bien peu avancée chez les modernes, surtout si l'on considère la masse. Les nations qu'on loue sur parole et qu'on célèbre sont loin de compte. Il faut être un Laboulaye pour croire que l'Amérique du Nord n'est pas corrompue. Notre Algérie périt par l'absinthe; nos villes manufacturières du Nord également. Si la

i. A propos de Port-Royal.

pourriture est à Rome, la grossièreté a fait invasion dans Genève. Je vois partout des animalités et des brutalités qui me découragent et qui ajournent mon espoir du triomphe de cette moralité saine et scientifique : je me borne à l'admirer et à la révérer en quelques-uns.

Tout à vous.

k PROPOS DE SA NOMINATION AU SENAT

Au prince Napoléon.

Ce 3 avril 1865.

Monseigneur,

En réfléchissant à l'entretien que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'accorcler, je sens le besoin de vous remercier plus vivement encore de tant de bonté et d'attention de votre part pour ce qui me concerne, et de vous exprimer, plus nettement que je ne l'ai fait sans doute en paroles, l'état vrai de '-prit.

Lorsque, il y a quinze ans, j'ai pris parti spontauent et par ce que je crois avoir été du simple bon sens et du patriotisme pour le prince président, je n'ai fait que suivre l'impulsion de mon esprit, et, en me rangeant comme un volontaire zélé et presque seul entre les gens de lettres alors en vue sous le drapeau du prince, bientôt empereur, je n'ai songé qu'a me satisfaire, je l'avoue, et à rendre, à ma manière, l<: sentimenl qui éclatait dans toute la France.

J'ai dû à l'empereur de travailler pendant quinze ans en paix et sécurité, sous un régime où il ei t permis à chacun de développer ses facultés, de vaquer aux travaux qui lui sont utiles ou chers : n'est-ce donc rien?

J'ai aujourd'hui soixante et un ans, dont quarante et un de carrière littéraire et vingt et un d'Académie. J'ai pu, durant ce laps heureux des quinze dernières années, acquérir, dans cette France restaurée et gouvernée par lui, un accroissement de réputation dans la voie modeste et moyenne que j'ai embrassée. Ce serait être ingrat que de ne pas lui en êtr<!; de ne pas lui en rester reconnaissant.

Cependant, l'idée d'obtenir quelque jour un témoignage particulier de l'estime du souverain ne pouvait m'être indifférente : ce témoignage, j'en conviens, il m'eût été doux de l'obtenir, puisque c'était à son service et, je puis dire, dans les cadres du régime consacré de son nom, que j'avais pu accroître mes titres à l'estime publique.

Une aussi haute récompense que le Sénat n'était point entrée d'elle-même dans ma pensée, et vous savez mieux que personne, monseigneur, à quel!e occasion et par qui cette idée a pu d'abord m'être présentée.

Je ne suis porté à me surfaire en rien : je sais la médiocrité du genre où je m'exerce; j'ai cherché à l'étendre; mais, même en me laissant dire que j'y ai en partie réussi, je suis loin de m'exagérer la portée du succès. Seulement il appartient à un souverain de mettre la dernière main aux choses et aux hommes, de prêter un peu à qui le sert et

d'agrandir ce qu'il touche, — de le consacrer dans l'opinion.

Depuis plusieurs mois, cette pensée bienveillante de l'empereur avait transpiré : je n'ai été pour rien dans cette divulgation; je n'ai pu m'y opposer, mais je n'ai cessé de parler de cette haute faveur comme douteuse. Le public, cependant, qui aime à jouer avec les noms, s'est emparé de ce bruit; l'opinion littéraire avait paru y applaudir. J'ai cru savoir, à un moment, qu'il en avait été réellement question. Le retard , l'ajournement — comment dirai-je , n'osant dire le rejet? — de cette bienveillante pensée, m'a laissé dans une autre situation qu'auparavant.

Après avoir touché à un but, j'ai paru en être écarté. La marque de la plus haute estime de la part du souverain a semblé souffrir des obstacles, des objections, des réserves. Je n'ai pu empêcher que cette situation nouvelle ne fût agitée, discutée, par amis et ennemis. — Je dis ennemis, car j'ai eu l'honneur d'en acquérir quelques-uns par la ligne que j'ai suivie.

Personnellement, est-il besoin, monseigneur, de vous dire que je n'ai pu avoir qu'une pensée, qu'un désir sincère : me taire, éviter des explications que, d'ailleurs, je n'aurais pu donner qu'incomplètes (n'étant pas même bien informé); rester fidèle à mon passé, c'est-à-dire à mon dévouement connu pour un régime dont j'ai dès l'abord accepté et embrassé le principe et dont je désire avec tous les bons citoyens raffermissement et la gloire : ce sont là mes sentiments; m'en supposer d'autres serait

ne pas me connaître. L'empereur, que j'ai eu si peu l'honneur d'approcher, peut croire que, quoi qu'il fasse ou ne fasse pas à mon égard, je demeure un de ceux qui, parmi les hommes d'étude, lui sont le plus dévoués, ainsi qu'à son régime, qui nous assure une France honorée et paisible.

J'ajouterai encore, monseigneur, que, du moment qu'une marque de sa haute estime a été envisagée par moi comme possible et prochaine, il a dû m'être pénible de la sentir comme retirée ou remise en question; mais ce sentiment même que je ne dissimule pas en ce moment est de ceux que je puis confesser à vous, monseigneur, et que je confesserais à l'empereur lui-même. La bienveillance que l'on m'assure qu'il a gardée à mon égard l'a, d'ailleurs, adouci déjà et presque effacé.

Quelques mots que Votre Altesse m'a dits dans l'entretien de ce matin m'ont paru exiger ce surplus d'explications. Excusez-en la longueur, monseigneur, et daignez croire à la profonde reconnaissance que j'ai pour vos bons offices en une affaire qui m'intéresse si fort,

Et à mon respectueux attachement.

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