XXII INTRODUCTION
nance si diverse. Mais qui dira que dans tous ces tableaux ne se reconnaît pas la même main, que tous ces personnages n'ont pas été créés par le même cerveau, nourris du même sang, façonnés par la même faculté d'invention? C'est un don de vie que George Sand porte partout avec elle-même. Loin de vivre de rapts, elle n'a jamais erïiprunté que pour rendre au centuple. Quand elle s'approche d'un penseur de son temps, ce n'est point pour s'enrichir de sa dépouille, c'est pour l'accroître de sa richesse. Elle lui prend une idée nue, et la lui rend vêtue; elle la lui prend indigente et la lui rend opulente ; elle la lui prend abstraite, et la lui rend incarnée. Sans doute elle a besoin, pour son humanité idéale, comme Balzac pour sa Comédie humaine, d'idées sans cesse renouvelées, de types et de caractères se diversifiant à l'infini, sans quoi le roman tomberait aux conventions fixes de la comédie italienne : et sans doute encore la meilleure source de renouvellement, outre la nature réelle, est cette autre nature reflétée qu'on trouve dans les livres du moraliste ou du philosophe. Elle a donc puisé là, et elle ne pouvait n'y pas puiser; car tout romancier, si vigoureux soit-il, ou plutôt en raison même de sa vigueur, ne saurait se dispenser de recourir à ce sûr moyen d'élever son esprit en même temps que de rajeunir son œuvre. Mais qu'est-ce à dire? Les prétendues idées-mères qu'elle aurait dérobées ailleurs n'ont enfanté que chez elle. Faut-il lui refuser, à défaut de l'originalité dont elle ne s'est jamais prévalue (peut-être trop modeste en cela), du moins le mérite de la fécondité? Singulière impuissance que celle
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qui dégage d'un traité de politique, des rêveries d'un métaphysicien, des visions d'un historien, des colères d'un théologien insurgé, le germe d'où sortira tout à l'heure un drame humain, vrai, palpitant, qui fera le lecteur s'écrier d'admiration, et tirera de la foule oppressée cette larme divine d'attendrissement qui est le baume de l'art versé sur la souffrance. N'est-ce pas au contraire une preuve de torce, et de la force créatrice propre au romancier, que cette faculté de traverser toutes les œuvres de la pensée comme toutes les œuvres de la nature, en convertissant au passage en êtres animés et sentants tout ce qui n'existait jusque-là que de la vie intellectuelle ou végétative? Ajoutons enfin que ces initiateurs de George Sand, artistes ou poètes, génies clairs ou talents fumeux (car il n'en manque pas de ceux-ci dans le nombre), n'ont point agi sur elle par ce qu'ils avaient de plus intimement personnel, mais par ce qu'ils partageaient avec leur génération. Chacun d'eux est représentatif d'une tendance, d'un sentiment, d'une utopie dont le siècle vient de s'éprendre, et qu'il se plaît à retrouver BOUS toutes les formes chez les écrivains. George Sand ne s'inspire d'eux que pour avoir perçu plus vivement chez ces hommes, ces mouvements très généraux de là pensée : mouvements qu'aussi bien on pourrait appeler anonymes, si quelques auteurs, en les traduisant plus fortement, ne semblaient les avoir faits leurs. Si nous ignorions les rapports des écrivains cités plus haut avec George Sand, sont-ce bien leurs noms qui nous reviendraient en mémoire en lisant sans avertissement préalable l'œuvre du