XXIV INTRODUCTION
romancier? Il est plus probable que nous pense-» rions, non à tel ou tel homme, mais à une époque, à un mode général de penser et de sentir, et que nous verrions l'influence du temps là où notre curiosité a cru voir l'influence spéciale d'un ami ou d'un maître. Si George Sand n'eût point été une femme, on eût moins cherché « l'homme i> dans ses livres. A tout prendre, nous doutons que, malgré l'antinomie de leurs talents, il y ait moins de romantisme et de dandysme chez le Rastignac de Balzac, ou chez les personnages du Lys dans la Vallée, que dans les romans de la première époque de George Sand. Faut-il parler de spéculation philosophique ou symbolique, de création fantastique, nous ne voyons pas pourquoi Spiridion et les Sept cordes de la lyre ne relèveraient pas uniquement de leur auteur, alors que la Peau de Chagrin et Séraphita ne relèvent que du leur. Enfin, pour les romans socialistes , il est difficile d'admettre que des influences étrangères durent en suggérer l'idée à George Sand, alors qu'elle eut toujours le socialisme infus en elle-même, et qu'on peut affirmer sans paradoxe qu'elle l'a prêché dans ses œuvres avant même qu'il fût défini. Tout cela revient à dire que l'œuvre de George Sand entre 1832 et 1848, jsi elle se rattache accidentellement dans l'histoire à quelques noms propres, n'en est pas moins le fruit le plus direct et le plus naturel de cette époque tourmentée, et que, loin d'être une imitation successive, ^lle tient par des racines profondes à cette réalité humaine qui fait la force et l'originalité d'un écrivain.
INTRODUCTIOIi. XXV
On a parlé de la réceptivité de George Sand, et avec raison. La faculté de s'assimiler et de transformer, tenait chez elle du prodige. Recevoir vite et rendre dix pour un était pour elle comme une fonction naturelle. Mais on n'a pas assez pris garde qu'elle savait repousser aussi fortement qu'elle savait attirer. Son cerveau, comme un vigoureux organisme, élimine dès l'abord tout ce qu'il ne peut convertir en nourriture. Au premier essai, elle abandonne son premier collaborateur, Sandeau, trop faible pour son tempérament; Delatouche l'attriste par sa critique tatillonne, elle s'échappe; elle s'essaie au journalisme, se juge trop lente et trop c bête » pour y réussir, et renonce sans s'obstiner; Musset lui communique une fièvre violente, qui irrite et fait vibrer jusqu'à leur maximum d'intensité toutes les fibres de son esprit : elle s'en secoue, se calme par degrés, et y profite. Après Musset, il sera encore possible de l'agiter, « mais on ne la jettera jamais hors de sa nature. Cette nature est calme et puissante; parfois fougueuse et souvent passionnée d'apparence, mais au fond d'une insondable sérénité, d'une tranquillité magnifique dans la tendresse. Jamais rien n*est tombé jusqu'à ce fondlà pour le troubler. Aussi voyez : elle vit côte à côte avec les natures les plus différentes de la sienne et les plus trempées sans s'altérer au contact; au contraire, elle n'en est que plus elle-même. Ni les souples comme Sainte-Beuve ne s'insinuent en elle, ni les robustes comme Balzac ne la domptent, ni les olympiens comme Victor Hugo ne la fascinent. Elle les aime, elle les admire, elle les croit naïvement