L'ÉDUCATION DU PEUPLE
celui qui écoute et non au point de vue de celui qui parle que les restrictions sont permises et légitimes. La liberté de tout dire ne pourra avoir lieu que lorsque tous auront le discernement nécessaire, et que la meilleure punition des fous sera le mépris du public.
Je ne conçois pas qu'une flme élevée ne soufTre pas en voyant la plus grande partie de l'humanité exclue du bien qu'elle possède et qui ne demanderait qu'à se partager. Il y a des gens qui ne conçoivent pas le bonheur sans faveur exceptionnelle, et qui n'apprécieraient plus la fortune, l'éducation, l'esprit, si tout le monde en avait. Ceux-là n'aiment pas la perfection en elle-môme, mais la swpériorité relative ; ce sont des orgueilleux et des égoïstes. Pour moi, je ne comprends le parfait bonheur que quand tous seront parfaits. Je n'imagine pas comment l'opulent peut jouir de plein cœur de son opulence, tandis qu'il est obligé de se voiler la face devant la misère d'une portion de ses semblables. Ma plus vive peine est de songer que tous ne peuvent partager mon bonheur. Il n'y aura de bonheur que quand tous seront égaux, mais il n'y aura d'égalité que quand tous seront parfaits. Quelle douleur pour le savant et le penseur do se voir par leur excellence même isolés de l'humanité, ayant
leur monde à part, leur croyance à part I Et vous vous étonnez qu'avec cela ils soient parfois tristes et solitaires ! Mais ils posséderaient l'infini, la vérité absolue, qu'ils devraient souffrir de la posséder seuls et regretter les rêves vulgaires qu'ils savouraient au moins en commun avec tous. Il y a des âmes qui ne peuvent souffrir cet isolement et qui aiment mieux se rattacher à des fables que de faire bande à part dans l'humanité. Je les aime... Toutefois le savant ne peut prendre ce parti, quand il le voudrait, car ce qui lui a été démontré faux est pour lui désormais inacceptable. C'est sans doute un lamentable spectacle que celui des souffrances physiques du pauvre. J'avoue pourtant qu'elles me touchent infiniment moins que de voir l'immense majorité de l'humanité condamnée à l'ilotisme intellectuel, de voir des hommes semblables à moi, ayant peut-être des facultés intellectuelles et morales supérieures aux miennes, réduits à l'abrutissement, infortunés traversant la vie, naissant, et mourant sans avoir un seul instant levé les yeux du ser^ile instrument qui leur donne du pain, sans avoir un seul moment respiré Dieu.
Un des lieux communs le plus souvent répétés par les esprits vulgaires est celui-ci : « Initier les classes déshéritées de la fortune à une culture intellectuelle réservée d'ordinaire aux classes supérieures de la société, c'est leur ouvrir une source de peines et de souffrances. Leur instruction ne ser\dra qu'à leur faire sentir la disproportion sociale et à leur rendre leur condition intolérable. » C'est là, dis-je, une considéra-
tion toute bourgeoise, n'enAàsageant la culture intel lectuelle que comme un complément de la fortune et non comme un bien moral. Oui, je l'avoue, les simples sont les plus heureux ; est-ce une raison pour ne pas s'élever? Oui, ces pau^Tes gens seront plus malheureux, quand leurs yeux seront ouverts. Mais il no s'agit pas d'être heureux, il s'agit d'être parfait. Us ont droit comme les autres à la noble souffrance. Songez donc qu'il s'agit de la vraie rehgion, de la seule chose sérieuse et sainte.
Je comprends la plus radicale divergence sur les meilleurs moyens pour opérer le plus grand bien dô l'humanité; mais je ne comprends pas que des àmcs honnêtes diffèrent sur le but, et substituent des fins égoïstes à la grande fin divine : perfection et vie pour tous. Sur cette première question, il n'y a que deux classes d'hommes : les hommes honnêtes qui se subordonnent à la grande fin sociale, et les hommes immoraux qui veulent jouir et se soucient peu que ce soit aux dépens des autres. S'il était vrai que l'humanité fût constituée de telle sorte qu'il n'y eût rien à faire pour le bien général, s'il était vrai que la politique consistât ù. étouffer les cris des malheureux et à se croiser les bras sur des maux irrémédiables, rien ne pourrait décider les belles âmes à supporter la \ie. Si le monde était fait comme cela, il faudrait maudire Dieu et puis se suicider.
Il ne suffit pas pour le progrés de l'esprit humain que quelques penseurs isolés arrivent à des points de vue fort avancés, et que quel.iues têtes s'élèvent comme
des folles avoines au-dessus du niveau commun. Que sert telle magnifique découverte, si tout au plus une centaine de personnes en profitent? En quoi l'humanité est-elle plus avancée, si sept ou huit personnes ont aperçu la haute raison des choses? Un résultat n'est acquis que quand il est entré dans la grande circulation. Or les résultats de la haute science ne sont pas de ceux qu'il suffit d'énoncer. Il faut y élever les esprits. Kant et Hegel auraient beau avoir raison ; leur science, dans l'état actuel, demeurerait incommunicable. Serait-ce leur faute? Non; ce serait la faute des barbares qui ne les peuvent comprendre, ou plutôt la faute de la société qui suppose fatalement des barbares. Une civilisation n'est réellement forte que quand elle a une base étendue. L'antiquité eut des penseurs presque aussi avancés que les nôtres ; et pourtant la civilisation antique périt par sa paucité, sous la multitude des barbares. Elle ne portait pas sur assez d'hommes; elle a disparu, nou faute d'intensité, mais faute d'extension. Il de\'ient tout à fait urgent, ce me semble, d'élargir le tourbillon de l'humanité; autrement des individus pourraient atteindre le ciel quand la masse se traînerait encore sur terre. Ce progrès-là ne serait pas de bon aloi, et demeurait comme non accompli.
Si la culture intellectuelle n'était qu'une jouissance, il ne faudrait pas trouver mauvais que plusieurs n'y eussent point de part, car l'homme n'a pas de droit à la jouissance. Mais du moment où elle est une religion, et la religion la plus parfaite, il devient barbare d'en
priver une seule âme. Autrefois, au temps â? i christianisme, cela n'6tait pas si révoltant : au contraire, le sort du malheureux et du simple était en un sens digne d'envie, puisqu'ils étaient plus près du royaume de Dieu. Mais on a détruit le charme, il n'y a plus de retour possible. De là une affreuse, une horrible situation; des hommes condamnés à souffrir sans une pensée morale, sans une idée élevée, sans un sentiment noble, retenus par la force seule comme des brutes en cage. Oh! cela est intolérable!
Que faire ? Lâcher les brutes sur les hommes? Oh ! non, non ; car il faut sauver l'humanité et la civilisation à tout prix. Garder sévèrement les brutes et les assommer quand elles se ruent? Cela est horrible à dire. Non! il faut en faire des hommes, il faut leur donner part aux délices de l'idéal, il faut les élever, les ennoblir, les rendre dignes de la liberté. Jusque-là. prêcher la liberté sera prêcher la destruction, à peu près comme si, par respect pour le droit des ours et des lions, on allait ouvrir les barreaux d'une ménagerie. Jusque-là les décliirements sont nécessaires, et, bien que condamnables dans l'appréciation analytique des faits, ils sont k-gitimes en somme. L'avenir lea absoudra, en les blâmant, comme nous absolvons la grande Révolution, tout en déplorant ses actes coupables et en stigmatisant ceux qui les ont provoqués.
Mon Dieu ! c'est perdre son temps que de se tourmenter sur ces problèmes. Ils sontspôculativement insolubles: ils seront résolus par la brutalité. C'est raisonner 6ur le cratère d'un volcan ou au pied d'une digue,
quand le flot monte. Bien des fois Thumanité dans sa marche s'est ainsi trouvée comme une armée devant un précipice infranchissable. Les habiles alors perdent la tête, la prudence humaine est aux abois. Les sages voudraient qu'on reculât et qu'on tournât le précipice. Mais le flot de derrière pousse toujours; les premiers rangs tombent dans le gouffre, et quand leurs cadavres ont comblé labîme, les derniers venus passent de plainpied par-dessus. Dieu soit béni ! l'abîme est franchi 1 On plante une croix à l'endroit, et les bons cœurs viennent y pleurer.
Ou bien c'est comme une armée qui doit traverser un fleuve large et profond. Les sages veulent construire un pont ou des bateaux : les impatients lancent à la hâte les escadrons h la nage ; les trois quarts y périssent; mais enfin le fleuve est passé. L'humanité ayant à sa disposition des forces infinies ne s'en montre pas économe.
Ces terribles problèmes sont insolubles à la pensée. Il n'y a qu'à croiser les bras avec désespoir. L'humanité sautera l'obstacle et fera tout pour le mieux. Absolution pour les vivants, et eau bénite pour les morts.
Pascal a supérieurement montré le cercle ^-icîeiix nécessaire de la vie positive. On travaille pour le repos, puis le repos est insupportable. On ne \'it pas, maison espère vivre. Le fait est que les gens du monde n'ont jamais, ce me semble, un système de \'ie bien arrêté, et ne peuvent dire précisément ce qui est principal, ce qui est accessoire, ce qui est fin, ce qui est moyen. La richesse ne saurait être le but final, puisqu'elle n'a de valeur que par les jouissances qu'elle procure. Et pourtant tout le sérieux de la ^ie s'use autour de l'acquisition de la richesse, et on ne regarde le plaisir que comme un délassement pour les moments perdus et les années inutiles. Le philosophe et l'homme reUgieux peuvent seuls à tous les instants se reposer pleinement, saisir et embrasser le moment qui passe, sans rien remettre à l'avenir.
Un homme disait un jour à un philosophe de l'antiquité qu'il ne se croyait pas né pour la philosophie : « Malheureux, lui dit le sage, pourquoi donc es-tu né? »
Certes, si la philosophie était une spécialité, une profession comme une autre ; si philosopher, c'était étudier ou chercher la solution d'un certain nombre de questions plus ou moins importantes, la réponse de ce sage serait un étrange contresens. Et pourtant si l'on sait entendre la philosophie, dans son sens véritable, celui-là est en effet un misérable, qui n'est pas philosophe, c'est-à-dire qui n'est point arrivé à comprendre le sens élevé delà vie. Bien des gens renoncent aussi volontiers au titre de poète. Si être poète, c'était avoir l'habitude d'un certain mécanisme de langage, ils seraient excusables. Mais si l'on entend par poésie cette faculté qu'a l'âme d'être touchée d'une certaine façon, de rendre un son d'une nature particulière et indéfinissable en face des beautés des choses, celui qui n'est pas poète n'est pas homme, etrenoncer àce titre, c'est abdiquer volontairement la dignité de sa nature. D'illustres exemples prouveraient au besoin que cette haute harmonie des puissances de la nature humaine n'est pas une chimère. La \'ie des hommes de génie présente presque toujours le ravissant spectacle d'une vaste capacité intellectuelle jointe à un sens poétique très élevé et à une charmante bonté d'âme, si bien que leur vie, dans sa calme et suave placidité, est presque toujours leur plus bel ouvrage et forme ane partie essentielle de leurs œuvres complètes. A vrai dù'e, ces mots de poésie, de philosophie, d'art, de science, désignent moins des objets divers proposés à l'activité intellectuelle de l'homme, que des manières différentes d'envisager le même objet, qiii est l'être
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dans toutes ses manifestations. C'est pour cela que le grand philoBophe n'est pas sans être poète; le grand artiste est souvent plus philosophe que ceux qui portent ce nom. Gène sont là que des formes diO'érentes, qui, comme celles de la littérature, sont aptes à exprimer toute chose. Béranger a pu tout dire sous forme de chansons, tel autre sous forme de romans, tel autre sous forme d'histoire. Tous les génies sont universels quant à l'objet de leurs travaux, et, autant les petits esprits sont insoutenables quand Us veulent établir la prééminence exclusive de leur art, autant les grands hommes ont raison quand Us soutiennent que leur art est le tout de l'homme, puisqu'U leur sert eD effet à exprimer la chose indivise par excellence, l'âme, Dieu.
Il faut pourtant reconnaître que le secret pom^ allier ces éléments" divers n'est pas enfin trouvé. Dans l'état actuel de l'esprit humain, une trop riche nature est uq supplice. L'homme né avec une faculté éminente qui absorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux, qu'U ne peut satisfaire. Il lui faudrait une vie pour savoir, une \ie pour sentir et aimer, une vie pour agir, ou plutôt U voudrait pouvoir mener de front une série d'existences parallèles, tout en ayant dans une unité supérieure la conscience simultanée de chacune d'elles. Bornée parle temps et par des nécessités extériem-es, son activité concentrée se dévore intérieurement. Il a tant à vivre pour lui-même qu'U n'a pas le temps de vivre pour le dehors. Il ne veut rien
laisser perdre de cette vie brûlante et multiple, qui lui échappe et qu'il dévore avec précipitation f)l avidité. Il roule d'un monde sur l'autre, ou plutôt des mondes mal harmonisés se heurtent dans son sein. Il envie tour à tour, car il sait comprendre tour à tour, l'âme simple qui vit de foi et d'amour, l'âme virile qui prend la vie comme un musculeux athlète, l'esprit pénétrant et critique, qui savoure à loisir le charme de manier son instrument exact et sûr. Puis quand il se voit dans l'impossibilité de réaliser cet idéal multiple, quand il voit cette vie si courte, si partagée, si fatalement incomplète, quand il songe que des côtés entiers de sa riche et féconde nature resteront à jamais ensevelis dans l'ombre, c'est un retour d'une amertume sans pareille. Il maudit cette surabondance dévie, qui n'aboutit qu'à se consumer sans fruit, ou, s'il déverse son activité sur quelque œuvre extérieure, il souffre encore de n'y pouvoir mettre qu'une portion de luimême. A peine a-t-U réalisé une face de la vie, que nulle autres non moins belles se révèlent à lui, le déçoivent et l'entraînent à leur tour, jusqu'au jour où il faut finir, et où, jetant un regard en arrière, il peut enfin dire avec consolation : J'ai beaucoup vécu. C'est le premier jour où il trouve sa récompense.
On reproche souvent à certaines doctrines sjoiales de ne se préoccuper que des intérêts matériels, de supposer qu'il n'y a pour l'homme qu'une espèce de travail et qu'une espèce de nourriture, et de concevoir pour tout idéal une vie commode. Gela est malheureusement vrai: il faut toutefois observer que, si ces systèmes devaient avoir réellement pour effet d'améliorer la position matérielle d'une portion notable de l'humanité, ce ne serait pas là un véritable reproche. Car l'amélioration de la condition matérielle est la condition de l'améhoration intellectuelle et morale, et ce progrès comme tous les autres devra s'opérer par un travail spécial : quand l'humanité fait une chose, elle n'en fait pas une autre. Il est évident qu'un homme qui n'a pas le nécessaire, ou est obligé pour se le procurer de se h^Ter à un travail mécanique de tous les LQstants, est forcément condamné à la dépression et à la nulUté. Le plus grand service à rendi'e à l'esprit humain, au moment où nous sommes, ce
serait de trouver un procédé pour procurer à tous l'aisance matérielle. L'esprit humain ne sera réellement libre, que quand il sera parfaitement afTranclii de ces nécessités matérielles qui Thumilient et l'arrêtent dans son développement. De telles améliorations n'ont aucune valeur idéale en elles-mêmes; mais elles sont la condition de la dignité humaine et du perfectionnement de l'individu. Ce long travail par lequel la classe bourgeoise s'est enrichie durant tout le moyen âge est en apparence quelque chose d'assez profane. On cesse de l'envisager ainsi quand on songe que toute la civiUsation moderne, qui est l'œuvre de la bourgeoisie, eût été sans cela impossible. La sécularisation de la science ne pouvait s'opérer que par une classe indépendante et par conséquent aisée. Si la population des villes fût restée pauvre ou attachée à un travail sans relâche, comme le paysan, la science serait encore aujourd'hui le monopole de la classe sacerdotale. Tout ce qui sert au progrès de l'humanité, quelque humble et profane qu'il puisse paraître, est par le fait respectahle et sacré.
Il est singuKer que les deux classes qui se partagent aujourd'hui la société française se jettent réciproquement l'accusation de matérialisme. La franchise obUge à dire que le matérialisme des classes opulentes est seul condamnable. La tendance des classes pauvres au bien-être est juste, légitime et sainte, puisque les classes pauvres n'arriveront à la vraie sainteté, qui est la perfection intellectuelle et morale, que par l'acquisition d'un certain bien-être. Quand un homme aisé
cherche à s'enricliir encore, il fait une œuvre au moins profane, puisqu'il ne peut se proposer pour but que la jouissance. Mais quand un misérable travail/G à s'élever au-dessus du besoin, il fait une action vertueuse; car il pose la condition de sa rédemption, il fait ce qu'il doit faire pour le moment. Quand Cléanthe passait ses nuits à puiser de l'eau, il faisait œuvre aussi sainte que quand il passait les jours à écouter Zenon. Je n'entends jamais sans colère les heureux du siècle accuser de basse jalousie et de honteuse concupiscence le sentiment qu'éprouve l'homme du peuple devant la vie plus distinguée des classes supérieures. Quoi! vous trouvez mauvais qu'ils désirent ce dont vous jouissez. Voudriez-vous prêcher au peuple la claustration monacale et l'abstinence du plaisir, quand le plaisir est toute votre \ie, quand vous avez des poètes qui ne chantent que cela ! Si cette vie est bonne, pourquoi ne la désireraient-Qs pas ? Si elle est mauvaise, pourquoi en jouissez-vous?
La tendance vers les améliorations matérielles est donc loin d'être préjudiciable au progrès de l'esprit humain, pourvu qu'elle soit convenablement ordonnée à sa fin. Ce qui aviUt, ce qui dégrade, ce qui fait perdre le sens des grandes choses, c'est le petit esprit qu'on y porte; ce sont les petites combinaisons, les petits procédés pour faire fortune. En vérité, je crois qu'il vaudrait mieux laisser le peuple pauvre que de lui faire son éducation de la sorte. Ignorant et inculte, il aspire aveuglément à l'idéal, par l'instinct sourd et puissant de la nature humaine ; il est énergique et vrai
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comme toutes les grandes masses de consciences obscures. Inspirez-lui ces chétifs instincts de lucre, vous le rapetissez, vous détruisez son originalité, sans le rendre plus instruit ni plus moral. La science du bonhomme Richard m'a toujours semblé une assez mauvaise science. Quoi! un homme qui résume toute sa vie en ces mots : faij'e honnêtement fortwie (et encore on pourrait croire q^i'honnêtementTi'esX là qu'afin de la mieux faire), la dernière chose à laquelle il faudrait penser, une chose qui n'a quelque valeur qu'en tant que servant à une fin idéale ultérieure ! Gela est immoral; cela est une conception étroite et finie de l'existence; cela ne peut partir que d'une âme dépourvue de religion et de poésie. Eh, grand Dieu! qu'importe, je vous prie? Qu'importe, à la fin de cette courte vie, d'avoir réalisé un type plus ou moins complet de félicité extérieure? Ce qui importe, c'est d'avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé; c'est d'avoir levé un œil ferme sur toute chose, c'est en mourant de pouvoir critiquer la mort elle-même.
Héros de la vie désintéressée, saints, apôtres, mounis, solitaires, cénobites, ascètes de tous 1«:p siècles, poètes et philosophes sublimes qui aimâtc-y à n'avoir pas d'héritage ici-bas ; sages, qui avez traversé la vie ayant l'œU gauche pour la terre, et l'œil droit pour le ciel ; et toi surtout, divin Spinoza, qui restas pauvre et oublié pour le culte de ta pensée et pour mieux adorer l'infini, que vous avez mieux compris la x\q que ceux qui la prennent comme un étroit calcul d'intérêt, comme une lutte insignifiante d'ambition ou de vanité I
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Il eût mieux valu sans doute ne pas abstraire si fort votre Dieu, ne pas le placer dans les nuageuses hauteurs où pour le contempler il vous fallut une position si tendue. Dieu n'est pas seulement au ciel, il est près de chacun de nous; il est dans la fleur que vous foulez sous vos pieds, dans le souffle qui vous embaume, dans cette petite \ie qui bourdonne et murmure de toutes parts, dans votre cœur surtout. Mais que je retrouve bien plus dans vos sublimes folies les besoins et les instincts suprasensibles de l'humanité, que dans ces pâles existences que n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui, depuis leur premier jusqu'à leur dernier moment, se sont déroulées jour par jour exactes et cadrées, comme les feuillets d'un livre de comptoir!
Certes, il ne faut pas regretter de voir les peuples passer de l'aspiration spontanée et aveugle à la vue claire et réfléchie ; mais c'est à la condition qu'on ne donne pas pour objet à cette réflexion ce qui n'est pas digne de l'occuper. Ce penchant qui, aux époques de ci^•ilisation, porte certains esprits à s'éprendre d'admiration pour les peuples barbares et originaux, a sa raison et en un sens sa légitimité. Car le barbare, avec ses rêves et ses fables, vaut mieux que l'homme positif qui ne comprend que le fini. La perfection, ce serait l'aspiration à l'idéal, c'est-à-dire la reUgion, s'exerçant non plus dans le monde des chimères et des créations fantastiques, mais dans celui de la réalité Jusqu'à ce qu'on soit arrivé à comprendre que l'idéal est près de chacun de nous, on n'empêchera pas cer-
taines âmes (et ce sont les plus belles) de le chercher par delà la \'ie vulgaire, de faire leurs délices de l'ascétisme. Le sceptique et l'esprit frivole hausseront à loisir les épaules sur la folie de ces belles âmes; que leur importe? les âmes religieuses et pures les comprennent; et le philosophe les admire, comme toute manifestation énergique d'un besoin vrai, qui g'égaire faute de critique et de rationalisme.
Le plus haut degré de culture intellectuelle est, à mes yeux, de comprendre Vhumanité. Le physicien comprend la nature, non pas sans doute dans tous ses phénomènes, mais enfin dans ses lois générales, dans sa physionomie vraie. Le physicien est le critique de la nature; le philosophe est le critique de l'humanité. Là où le vulgaire voit fantaisie et miracle, le physicien et le philosophe voient des lois et de la raison. Or cette intuition vraie de l'humanité, qui n'est au fond que la critique, la science historique et philologique peut seule la donner. Le premier pas de la science de l'humanité est de distinguer deux phases dans la pensée humaine: l'âge primitif, âge de spontanéité, où les facultés, dans leur fécondité créatrice, sans se regarder elles-mêmes, par lem- tension intime atteignaient un objet qu'elles n'avaient pas ^isé; et l'âge de réflexion, où l'homme se regarde et se possède luimême, âge de combinaison et de pénibles procédés, de connaissance antithétique et controversée. Un des
services que M. Cousin a rendus à la philosophie a été d'introiuire parmi nous cette distinction et de l'exposer avec son admirahle lucidité. Mais ce sera la science qui la démontrera définitivement, et l'appliquera ;\ la solution des plus heaux problèmes. L'histoire primitive, les épopées et les poésies des âges spontanés, les rehgions, les langues n'auront de sens que quand cette grande distinction sera devenue monnaie courante. Les énormes fautes de critique que l'on commet d'ordinaire en appréciant les œuvres des premiers âges viennent de l'ignorance de ce principe et de l'habitude où l'on est.de juger tous les âges de l'esprit humain sur la même mesure. Soit, par exemple, l'origine du langage. Pourquoi débite-t-on sur cette importante question philosophique tant d'absurdes raisonnements? Parce que l'on applique aux époques primitives des considérations qui n'ont de sens que pour notre âge de réflexion. Quand les plus grands philosophes, dit-on, sont impuissants à analyser le langage, comment les premiers hommes auraient-il pu le créer? L'objection ne porte que contre une invention réfléchie. L'action spontanée n'a pas besoin d'être précédée de la vue analytique. Le mécanisme de Fiateiligence est d'une analyse plus difficile encore, et pourtant, sans connaître cette analyse, l'homme le plus simple sait en faire jouer tous les ressorts. C'est que les mots facile et difficile n'ont plus de sens, appliqués au spontané. L'enfant qui apprend sa langue, l'humanité qui crée la science, n'éprouvent pas plus de difficulté que la plante qui germe, que le
corps organisé qui arrive à son complet développement. Partout c'est le Dieu caché, la force universelle, qui, agissant durant le sommeil ou en l'absence de l'âme individuelle, produit ces merveilleux effets, autant au-dessus de l'artifice humain, que la puissance infinie dépasse les forces limitées.
C'est pour n'avoir pas compris cette force .réatrice de la raison spontanée qu'on s'est laissé aller à d'étranges hypothèses sur les origines de l'esprit humain. Quand le Condillac cathoUque, M. de Donald, conçoit l'homme primitif sur le modèle d'une statue impuissante, sans originaUté ni initiative, sur laquelle Dieu plaque, si j'ose le dire, le langage, la morale, la pensée (comme si on pouvait faire comprendre et parler une souche inintelhgente en lui parlant, comme si une telle révélation ne supposait la capacité intérieure de comprendre, comme si la faculté de recevoir n'était pas corrélative à celle de produire), U n'a fait que continuer le xvni* siècle et nier l'originalité interne de l'esprit. Il est également faux de dire que l'homme a créé avec réflexion et délibération le langage, la religion, la morale, et de dire que ces attributs divins de sa nature lui ont été révélés. Tout est l'œuvre de la raison spontanée et de cette acti^-ité intime et cachée, qui, nous dérobant le moteur, ne nous laisse voir que les effets. A cette limite, U denent indifférent d'attribuer la causaUté à Dieu ou àl'hommb. Le spontané est à la fois divin et humain. Là est le point de conciliation des opinions en apparence contrai dictoires, mais qui ne sont que partielles en leur ex-
pression, selon qu'elles s'attachent à une face du phénomène plutôt qu'à l'autre.
L'homme spontané voit la nature et l'histoire avec les yeux de l'enfance : l'enfant projette sur toutes choses le merveilleux qu'il trouve en son âme. Sa curiosité, le vif intérêt qu'il prend à toute combinaison nouvelle nennent de sa foi au merveilleux. Blasés par l'expérience, nous n'attendons rien de bien extraordinaire ; mais l'enfant ne sait ce qui va sortir. Il croit plus au possible, parce qu'il connaît moins le réel. Cette charmante petite i\Tesse de la \'ie qu'il porte en lui-même lui donne le vertige ; il ne A'oit le monde qu'à travers une vapeur doucement colorée ; jetant sur toutes choses un curieux et joyeux regard il sourit à tout, tout lui sourit. De là ses joies et aussi ses terreurs : il se fait un monde fantastique qui l'enchante ou qui l'effraye : il n'a pas cette distinction qui, dans l'âge de la réflexion, sépare si nettement le moi et le non-moi, et nous pose en froids observateurs ^ds-à-\^s de la réalité. Il se mêle à tous ses récits : le narré simple et objectif du fait lui est impossible; il ne sait point l'isoler du jugement qu'il en a porté et de l'impression personnelle qui lui en est restée. // ne raconte pas les choses, mais les imaginations quil s'est faites à propos des choses, ou plutôt il se raconte lui-mêire. L'enfant se crée à son tour tous les mythes que l'humanité s'est créés ; toute fable qui frappe son imagination est par lui acceptée; lui-même s'en improvise d'étranges, et puis se les affirme. Tel est le procédé de l'esprit humain aux époques mythi-
ques. Le rêve pris pour une réalité et affirmé comme tel. Sans préméditation mensongère, la fable naît d'elle-même; aussitôt acceptée, elle va grossissant tomme la boule de neige; nulle critique n'est là pour l'arrêter. Et ce n'est pas seulement aux origines de l'esprit humain que Tâme se laisse jouer par cette aimable duperie : la fécondité du merveilleux dure jusqu'à l'avènement défmitif de l'âge scientifique, seulement avec moins de spontanéité, et en s'assimilant pliis d'éléments historiques.
Tout est fécond excepté le bon sens. Le prophète, l'apôtre, le poète des premiers âges passeraient pour des fous au milieu de la terne médiocrité où s'est renfermée la vie humaine. Qu'un homme répande des larmes sans objet, qu'il pleure sur l'universelle douleur, qu'il rie d'un rire long et mystérieux, on l'enferme à Bicêtre, parce qu'il ne cadre pas sa pensée dans nos moules habituels. Et je vous demande pourtant si cet homme n'est pas plus près de Dieu qu'un petit bourgeois bien positif, tout raccorni au fond de sa boutique Qu'elle est touchante cette coutume de ^'Inde et de l'Arabie : le fou honoré comme un favori le Dieu, comme un homme qui voit dans le monde d'au delà! Le soufi et le corybante croyaient, en s'égarant la raison, toucher la divinité; l'instinct des différents peuples a demandé des révélations à l'état sacré du sommeil. Les prophètes et les inspirés des âges antiques eussent été classés par nos médecins au rang des hallucinés. Tant il est vrai qu'une ligne
indécise sépare l'exercice légitime et l'exercice exorbitant des facultés humaines, et qu'elles parcourent une gamme sériaire, dont le milieu seul est altingible. Un même instinct, ici normal, là perverti, a inspiré Dante et le marquis de Sade. La plus grande des religions a vu son berceau signalé par les faits du plus pur enthousiasme et par des farces de convulsionnaires telles qu'on en voit à peine chez les sectaires les plus exaltés.
Il faut donc s'y résigner : les belles choses naissent dans les larmes ; ce n'est pas acheter trop cher la beauté que de l'acheter au prix de la douleur. La foi nouvelle ne naîtra que sous d'effro3'ables orages, et quand l'esprit humain aura été maté, déraillé, si j'ose le dire, par des événements jusqu'à présent inouïs. Nous n'avons pas encore assez souffert, pour voir le royaume du ciel. Quand quelques milhong d'hommes seront morts de faim, quand des milliers se seront dévorés les uns les autres, quand la têtu des autres égarée par ces funèbres scènes sera lancée hors des voies de l'ordinaire, alors on recommencera à %i%Te. La souffrance a été pour l'homme la maîtresse et la révélatrice des grandes choses. L'ordre est une fin, non un commencement.
Gela est si vrai que les institutions portent leurs plus beaux fruits, avant qu'elles soient devenues trop of^cielles. Une institution n"a sa force que quand elle correspond au besoin vrai et actuellement senti qui l'a fait établir. Au premier moment, elle est en apparence imparfaite, et on s'imagine trop facilement
qiie, quand viendra la période de calme et d'organisation paisible, elle produira des merveilles. Erreur: les petits perfectionnements gâtent l'œuvre; la force native disparait; tout se pétrifie. Les règlements officiels ne donnent pas la \ie, et je suis convaincu pour ma part qu'une éducation comme la nôtre aura toujours les défauts qu'on lui reproche, le mécanisme, l'artificiel.
La prétention du règlement est de suppléer à l'âme, de faire avec des hommes sans dévouement et sans morale ce qu'on ferait avec des hommes dévoués et religieux : tentative impossible ; on ne simule pas la vie; des rouages si bien combinés qu'ils soient ne feront jamais qu'un automate. Ce mal ne se corrige pas par des règlements, puisque le mal est précisément le règlement lui-même. La règle existait bien à l'origine, mais \d'S'ifiée par l'esprit, à peu près comme les cérémonies chrétiennes devenues pure série de mouvements réglés, étaient dans l'origine vraies et sincères.
La peinture a produit des chefs-d'œuvre, avant qu'il y eût des expositions annuelles : donc elle en produira de plus beaux, quand il y aura des expositions; les hommes de lettres et les artistes ne jouissaient pas, au xvu* et au xvni* siècle, de la dignité convenable : donc ils produiront beaucoup plus quand ils auront conquis la place qui leur est due. Conclusions erronées; car elles supposent que la régularisation des conditions extérieures de la production intellectuelle est favorable à cette production, tandis que
cette production dépend uniquement de l'abondance de la sève interne et ■\dvante de l'humanité.
Quelqu'un disait en parlant de la quiétude béate où vivait l'Autriche avant 1848 : « Que voulez-vous? Ce sont des g^ns qui ont la bêtise d'être heureux. » Gela n'est pas bien exact : être heureux n'est pas chose vulgaire ; il n'y a que les belles âmes qui sachent l'être. Mais être à l'aise est en effet un souhait du dernier bourgeois. Il n'y a que des niais qui puissent prôner si fort le régime de la poule au pot.
Sitôt qu'un pays s'agite, nous sommes portés à envisager son état comme fâcheux. S'il jouit au contraire d'un calme plat, nous disons, et cette fois avec plus de raison : ce pays s'ennuie. L'agitation semble une regrettable transition, le repos semble le but; et le repos ne ^ient jamais, et s'il venait, ce serait le dernier malheur. Certes l'ordre est désirable et il faut y tendre ; mais l'ordre lui-même n'est désirable qu'en vue du progrès. Quand l'humanité sera arrivée à son état rationnel, mais alors seulement, les révolutions paraîtront détestables, et on devra plaindre le siècle qui en aura eu besoin.
Le but de l'humanité n'est pas le repos; c'est la perfection mteUectueUe et morale. Il s'agit bien de se reposer, grand Dieu 1 quand on a l'infini à parcourir et le parfait à atteindre. L'humanité ne se reposera que dans le parfait. Il serait par trop étrange que quelques profanes, par des considérations de bourse ou de boutique, arrêtassent le mouvement de l'esprit, le vrai mouvement religieux. L'état le plus dange-
feux pour l'humanité serait celui où la majorité se trouvant à l'aise et ne voulant pas être dérangée, maintiendrai son repos aux dépens de la pensée et d'une minorité opprimée. Ce jour-là il n'y aurait plus de salut que dans les intincts moraux de la nature humaine, lesquels sans doute ne feraient pas défaut.