‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 22 sur 59 · SCENE VI ANTISTIUS, seul dans le temple · texte numérisé non relu

SCENE VI ANTISTIUS, seul dans le temple

Voilà ce que l'on gagne à servir la justice et la raison. Même ceux qu'on déU^Te vous renient. Ces malheureux dont je coupais les liens de mort m'en voulaient presque. Vaut-il vraiment la peine de se

dévouer pour une engeance vile, dévolue fatalement au mensonge? Il est clair que je me perds. Oh! si c'était au profit de quelqu'un ou de quelque chose!... Mais je ne vois devant moi qu'une terre ingrate et un ciel morne. 0 foi, espérance, pourquoi m'avez-vous abandonné ?

Erreurs, chimères du passé, quand d'abord je vous dis adieu, ce fut sans regret. Le sentiment de la délivrance ne laissait place en moi à aucun autre sentiment. Le vide à côté de vous me paraissait la vie. Puis j'ai\'Ti que l'homme a besoin de pensées étroites. Il exige un dieu pour lui tout seul. Il s'adjuge Tinfini. Il veut pouvoir dire « mon Dieu », se créer un aparté, un univers à deux, où il établit un colloque avec l'absolu de pair à compagnon. II veut s'entretenir avec l'idéal, comme si l'idéal était quelqu'un ; il veut lui demander ceci, le remercier de cela, croire qu'il y a un être suprême qui s'occupe de lui. Oh ! si un jour les imaginations divines changeaient de direction; si les fables que l'on raconte dans les temples prenaient la forme d'une xie humaine censée traverser le monde en faisa^nt le bien, comme on raffolerait de ce jeune dieu ! L'humanité veut un Dieu à la fois fini et infini, réel et idéal; elle aime l'idéal; mais elle veut que l'idéal soit personnifié; elle veut un Dieu-homme. Elle se satisfera. Innombrables rires des mers, vous n'êtes rien auprès des flots de rêves entassés que l'humanité traversera avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison.

Je ne suis bien que seul ; la pau\'Te Carmenta ne

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compte pas. Heureux qui vivrait dans le lit d'un torrent, servi par un corbeau, chargé de lui apporter son pain de tous les jours! La ATilgarité des hommes fait de la soMtude morale le lot obligé de celui qui les dépasse par le génie ou par le cœur. Ne serait-il pas mieux de les laisser sui^Te leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne se réaUse que par l'humanité. Il faut donc se composer un petit monde diAin à soi, se tailler un vêtement dans l'infini; U faut pouvoir dire « mon infini », comme les simples disent « mon Dieu ». Virginius et Virginia le font bien. Pau\Tes enfants! Ce sont eux peut-ôtre qui réalisent le mieux par l'amour le difficile problème de s'approprier Dieu. 0 univers, ô raison des choses, je sens qu'en cherchant le bien et le vrai, je travaille pour toi!

Dn bruit léger se fait entendre. C'est le signe qui annonce l'approche de Carmenta.

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