‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 23 sur 59 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

Entre Carmenta, portant un vêtement noir serré à la taille, rappelant pour la coupe les robes des Vertus de François d'Assise, dans le tableau de Sauo di Pietro. Énorme chevelure noire, à trois étages, retenue par des bandelettes rouges,

CARMENTA

Voici ta pau-\Te fille, traînant, dans les couloirs de ce temple maudit, son imposture et ses vingt-deux ans,

LE PRÊTRE DE ^EMI. 7i

vieille par ses vêtements noirs et ses voiles. Regarde pourtant ses petits yeux tendres, étoiles noyées en des paupières perdues sous des orbites épais. M-on sort est-il donc toujours attaché à des vœux que je n'ai pas prononcés? Toi qui es sage d'une sagesse sans réserve, toi qui délivres les hommes des fardeaux quo le passé leur impose, n'auras-tu pas aussi une heure de pitié pour moi? Dis que la sibylle est une femmi comme une autre; ordonne-lui d'être mère; permetsmoi d'attacher quelques fleurs à mon sein, de tresser ces lourds cheveux. Tu sauras bien, par ta raison, dire ce que tu me fais dire, rendre évidentes à tous ces vérités qui sauvent les peuples.

ANTISTIUS

Ma fille, chacun est rivé à son devoir, et il ne faut pas dire: « Mon sort est dur; ma part est lourde. » L'œuvre de l'humanité exige la subordination, le sacrifice. Dans la bataille, on ne dit pas à son voisin : « Ma place est trop périlleuse; viens la prendre. » On meurt là où l'on est mis par le sort.

CARMENTA

Ainsi, seules nous serons exceptées de ta loi d'àaiour. Tu délivres tous les enchaînés, excepté nous

ANTISTIUS

On ne délivre personne du devoir. Aucune rt^volution ne soustraira l'homme à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers. Un vœu frivole tombe

avec son objet même. Mais un vœu fait à la patrie, à l'honneur, au devoir, ne saurait être caduc. Vouée par ta naissance illustre aux fonctions constitutives de la société latine, tu te dois à ces fonctions. Les dieux à qui tu as fais tes vœux n'existent peut-être pas; mais le divin existe; lu lui appartiens. Que dirait-on le jour où. la vierge sacrée du Latium passerait à la destinée commune et perdrait son auréole de 'àrginité. Moi qui suis prêtre, je le suis pour toujours. J'ai le droit, j'ai le devoir même de faire faire à la religion tous les progrès qui sont possibles sans la détruire. Mais je ne dois pas cesser d'être prêtre. On ne verra pas Antistius dans un autre rôle que celui de maître des choses sacrées. Ni toi, sibylle, on ne doit te voir profanée. Les nécessités de la patrie ont fait de toi une folle. Ceux qui savent ne s'arrêtent pas à ta feinte folie. L'être consacré aux dieux est inguérissable. Ta beauté aurait pu inspirer T amour; tant pis! il faudra que tu goûtes la mort sans avoir inspiré d'autre sentiment que celui de la terreur.

CARMENTA

0 masque insupportable! Pardonne si je veux quelquefois goûter la \ie, la réalité. Je mourrais bien volontiers pour la vérité que tu enseignes; mais comment se fait-il que toi, si consciencieux, si véridique, tu me fasses mentir?

ANTISTIUS

Non, non. Je ne t'ai jamais fait dire que la vérité.

Le monde est conduit par les prophètes, par ceux qui savent voir les effets dans les causes. La sibylle n'a jamais menti; elle ne s'est jamais trompée. La sibylle est la voix du Latium, le guide de la race latine, la révélatrice de ses destinées. Or chaque race crée sa destinée; en la créant, elle la voit et l'affirme. Le fort ne se trompe pas en affirmant sa force, ni le clairvoyant en affirmant qu'il voit clair.

Contemple là-bas, par-dessus les bords de la coupe du lac, le port d'Antium et tout ce monde que baigne la mer. La barque des Phéniciens nous apporte des jouets; les trirèmes helléniques quelque chose de meilleur. Mais la force, d'oxi viendra-t-elle ? Qui donnera à ces efforts désordonnés du monde vers le bien une hache etuneépée? Oui, je crois à ma race. L'Italie, un jour, sera latine, et le monde obéira à l'Italie.

GARMENTA.

Quand cela arrivera, je serais oubHée. Personne ne se souviendra de la pauvre Carmenta.

ANTISTIUS

Sûrement. Tu voudrais donc que le prophète fût immortel, comme son oracle. Tu ne seras pas plus maltraitée que les milUons de créatures que la nature sacrifie à ce qu'elle fait de grand.

CARMENTA

Mais tu dis souvent qu'Albe est finie et que cet antique tas de lave qui forme nos montagnes verra sa gloire transplantée ailleurs.

ANTISTIDS.

Oui ; il y a dans les races privilégiées de ces transferts. Albe mourra; mais Rome vivra et fera ce çu'Albe aurait dû faire.

GARMENTA.

Quand je dis cela dans les vers que tu sais, je vois aux yeux de ceux qui m'entcLdent des éclairs de colère.

ANTISTIUS

L'homme est passionné pour une cause, parce qu'il ne voit pas l'ensemble des choses humaines.

CARMENTA

Père, quand je suis avec toi et que j'entends ta parole, où je sens qu'est la vie, quoique je ne la comprenne pas toujours, je suis prête à tous les sacrifices, et j'accepte ma destinée, bien que dure. Au contraire, quand je ne suis pas soutenue peirtes regards, je m'affaisse. L'élection d'en haut qui fait les vocations à part est bonne pour l'homme, mais cruelle pour la femme. Celle-ci n'a pas de compensation, quand les douceurs ordinaires de la vie lui manquent.

ANTISTIUS

Et cependant c'est la femme qui donnera au monde l'exemple du dévouement et de la foi au devoir. Carmenta, ta robe fermée et ton noir vêtement seront l'insigne d'une noble armée de femmes qui demandera à la religion un programme de devoirs, à la

chasteté la dignité de la vie. La femme comprendra mieux que l'homme que la vie n'a de valeur que par les obhgations qui s'y rattachent et par les fruits spirituels qu'elle porte.

CARMENTÂ.

Nous ferons ce que tu voudras, pourvu que tu nous soutiennes, pourvu que tu nous laisses t'aimer et croire que nous sommes aimées de toi. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme. Veux-tu donc nous condamner pour cela?

ANTISTIUS

Filles chères d'un sexe que j'aime, comment blâ. merais-je en vous ce qui fait votre force et votre valeur ? La femme doit aimer l'homme, et l'homme doit aimer Dieu. Tout ce qui se fait de grand dans l'ordre de l'idéal se fait par la collaboration de l'homme et de la femme. L'œuvre sacrée à laquelle je me voue, et qui me tuera pour ressusciter après ma mort, l'expulsion des dieux malfaisants et impurs, ne sera accomplie que le jour où la femme se révoltera contre une religion indigne de ce nom et mourra plutôt que de s'y soumettre. Rien n'est fait dans le monde que quand l'homme et la femme mettent en commun, l'un sa raison, l'autre son obstination et sa fidéhté.

CARMENTA

Ainsi tu m'aimes, et tu permets que je t'aime.

76 PAGES CnOISIES.

ANTISTIUS

Fille chérie, l'amour est la déesse myrionyme; on r adore sous mUle noms. Yirginius et Virginia, que tu as peut-être entrevus tout à l'heure, s'aiment d'une façon que la nature approuve et bénit. Puis, à tous les degrés de l'échelle infinie, l'amour se transfigure et lubrifie les joints de cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se fait par le principe qui attire l'un vers l'autre deux enfants. Orphée eût aimé autant que le plus parfait amant, même quand il n'eût pas connu Eurydice. Je l'avoue même : Eurydice, pour moi, le rapetisse, et je regrette qu'elle ait traversé sa \-ie. Que vient faire une femme dana la vie de celui qui a pour mission de sauver ou de civiliser l'humanité? Les missionnaires divins, conmie Orphée, doivent être aimés plus qu'ils n'aiment. Mais il est permis aux femmes de baiser la frange de leur robe et de laver leurs pieds.

CARMENTA

Cela nous suffira. Que nous sachions seulement que tu nous approuves, que tu nous regardes. Que nous faut-il de plus ? Commande-moi, reprends-moi, châtie-moi. pourvu que je te sente mon maître. Chaque mot de toi, je le répéterai; tu seras ma conscience, mon âme; je me roulerai h tes pieds. Mais un ciel morne, d'où personne n'a l'œil sur nous, un monde glacial où nous n'avons ni père, ni épou.x, ni chef spirituel... pardonne! difficilement nous nous y rési-

gnerons. Dis, père, penses-tu quelquefois à Garmenta? suis-je quelqu'un pour toi ?

ANTISTIUS

Votre cœur a raison, même quand votre jugement s'égare. Au fond de toute femme, il y a une douce folle, qu'il faut ramener par des caresses et de suaves paroles.

GARMENTA.

Oui, ramène-moi, corrige-moi. Un homme tel que toi, on ne l'a jamais tout entier. T'obéir me suffit. Seulement, ce que j'aide toi, je veux l'avoir seule... seule, n'est-ce pas? Je suis jalouse, vois-tu!

ANTISTIUS

L'homme veut se tailler dans l'infini une zone qui ne soit qu'à lui. La femme veut dans l'homme une part (jui ne soit qu'à elle. L'indulgence infinie plane sur toute chose. L'œmTe était si difficile ! D'une masse compacte d'égoïsmes, extraire une somme considé' rahle de dévouement. Et dire que le monde y réussit.

GARMENTA.

N'éprouves-tu pas toi-même quelquefois certains retours ? Le soir, quand tes yeux se ferment sur l'image de ce lac et de ces forêts, ne regrettes-tu pas ta vie d'homme sacrifié, ta part virile abohe ? Où trouverastu la récompense de tout cela ?

ANTISTIUS

Je l'ignore et ne veux pas le savoir. J'ai ser\à le

bien, -voilà tout ce dont je suis sûr. Cette seule idée rend l'homme di\dn; elle l'inspire, elle met l'infini en lui.

CARMENTA

Gela est bien une récompense. N'est-il pas juste que nous ayons aussi la nôtre ? L'homme a l'assurance de bien faire. La faible femme a pour récompense le sourire de l'homme. Est-ce trop? Je souffrirai tout ce que tu voudras; mais tu m'en sauras gré, n'est-ce pas?

ANTISTIUS, déposant un baiser sur son front.

Sœur dans le devoir et le martyre, je t'aime,

CARMENTA

Maintenant dispose de moi, à la vie et à la mort. Commande. Ta sibylle ne quittera jamais sa robe noire. Je dirai tout ce que t'inspireront l'amour du vrai et l'intérêt du Latium.

Sœurs vêtues de noir, que j'augure dans l'avenir, quand . on tiendra, au nom de la raison, soulever votre voile, refusez d'être libres, gardez fidèlement votre vœu mortuaire. Honte à qui se convertit au bon sens "vulgaire après avoir goôté la folie divine! Le vœu d'insanité sacrée est le seul dont on ne saurait jamais être relevé.

Page 1