LE STYLE GOTHIQUE
Comment se forma ce style extraordinaire, qui, durant près de quatre cents ans, couvrit l'Europe latine de constructions empreintes d'une si profonde originalité? Les anciennes hypothèses, et d'une influence orientale, et d'une origine germanique, et d'un prétendu type xyloïdique (architecture en bois), doivent être absolument abandonnées. Le style gothique sortit du style roman par un épanouissement naturel, ou, si on l'aime mieux, par le travail d'hommes de génie tirant avec une logique inflexible les conséquences de l'art de leur temps : il fut la continuation d'un sl}le antérieur, créé vers l'an 1000 et déduit luimême des lois qui jusque-là avaient présidé en Occident à la construction des temples chrétiens.
Tout le monde est d'accord pour reconnaître que les égUses antérieures au xi' siècle, à l'exception de celles que l'on bâtissait sous l'influence directe de Byzance, n'étaient que de chétives imitations des anciennes basiliques du temps des empereurs chrétiens.
Le toit était soutenu par une charpente qui se voyait de l'intérieur; le travail était le plus souvent défectueux et sans style. Le mouvement extraordinaire de construction qui suivit i 'an 1000 amena dans l'architecture chrétienne le plus grave changement qu'elle ait jamais subi. On n'ajouta rien d'essentiel à la vieille basiUque ; mais on en développa tous les éléments. A la charpente on substitua la voûte ; des contre-forts sont acculés aux murs pour soutenir les poussées ; les rapports de l'élévation et de l'écartement sont chargés. En niême temps tout prend du 8tyle, et bientôt ce style devient de l'élégance. La colonne s'applique comme décoration au lourd pilier; le chapiteau vise à copier le corinthien ou le composite, même quand il est nistorié. La forme de l'église est nettement déterminée : c'est une croix latine, dessinée par une nef élevée, flanquée de bas-côtés. Deux tours, d'ordinaire carrées, percées de plusieurs étages de petites fenêtres en plein cintre, ornent l'entrée. Une rosace, au moins rudimentaire, complète la façade. Le chœur s'allonge un peu et parfois s'entoure de bas-côtés. Les fenêtres sont étroites et souvent divisées pcir le milieu. Une coupole centrale s'élève à la jonction de la nef et du transept. Un progrès non moins sensible se fait sentir dans l'exécution. On se préoccupe de la durée. A l'intérieur, on vise surtout à une grande richesse; les murs et les pavés sont revêtus d'incrustations colorées, les colonnes présentent une éclatante polychromie. Il semble qu'on veuille modeler l'égUse sur la Jéru-
salem céleste, resplendissante d'or et de pierreries.
Ainsi naquit le style dit 7oman, qui, au xi* siècle et dans la première moitié du xu*, couvrit la France d'édifices pleins d'harmonie et de majesté, Saint- Étienne de Gaen, Saint-Sernin de Toulouse, Notre- Dame de Poitiers, etc. Quand on étudie bien ces églises, on voit que c'est au moment de leur apparition qu'il faut placer l'acte vraiment créateur de l'architecture du moyen âge. Ce sont déjà des égUses gothiques pour la forme générale, l'aménagement intérieur, le jeu des nefs et des galeries. Le principe est posé, il n'y a plus qu'à le développer. Le Midi, le Poitou, l'Auvergne, procédèrent timidement dans ce développement. La Provence et le Languedoc continuèrent à bâtir en roman jusqu'au xiv* siècle. Le nord, au contraire, ne s'arrêta pas. Soit que les églises romanes y fussent moins bien construites et qu'un grand nombre d'entre elles se fussent écroulées dans le commencement du XII* siècle, soit que cette partie de la France obéit à des besoins d'imagination plus élevés, le mouvement architectural s'y continua sans relâche et, cent cinquante ans après sa naissance, le style roman y subissait une profonde modification.
Le travail abstrait d'où sortit cette modification dut être quelque chose de surprenant. D'une part, les maîtres maçons du nord trouvèrent que les églises romanes avaient quelque chose de lourd et de trapu; ils virent qu'on pouvait beaucoup les amincir et y employer bien moins de matériaux. D'un autre coté, de fréquents accidents avaient prouvé que, dans lea
églises du XI* siècle, la poussée de la voûte avait été mal calculée; on chercha h y remédier. En suivant cette double tendance, on fut conduit à substituer la voûte d'arêtes h la voûte en berceaux et à préférer l'arc aigu au plein cintre. L'arc aigu avait l'avantage d'opérer un bien moindre écartement et de faire porter l'effort sur des points isolés et certains. Ce changement ne fut pas d'abord systématique. L'ogive (pour employer le mot très impropre qu'on donne de nos jours à l'arc aigu) fut adoptée pour les grands arcs, qui poussent beaucoup; le plein cintre fut conservé pour les petits, qui poussent peu ou point. Une vaste compensation d'ailleurs fut cherchée dans les arcsboutànts et les contre-forts, sur lesquels toutes les poussées se réunissent. Les éghses romanes en avaient, mais dissimulés et peu considérables. Ici, ils devinrent la maîtresse partie et permirent des légèretés inouïes. Les vides s'augmentent dans une effrayante proportion. Les reins puissants qui soutiennent toutes ces masses branlantes sont au dehors, et l'on arriva à réaliser cette idée singuUère d'un édifice soutenu par des échafaudages, et, s'il est permis de le dire, d'un animal ayant sa charpente osseuse autour de lui.
Un souffle puissant semble dès lors pénétrer la basilique romane et en dilater toutes les parties. Devenue en quelqiie sorte aérienne, l'église nage dans la lumière, l'éteint, la colore à son gré. Les murs arrivent au dernier degré de maigreur. Les colonnes amincies et di\'isées en colonnettes ont l'air de n'être là que pour l'ornement. L'église semble l'épanouissement
d'un faisceau de roseaux. Le style roman, qui ^ise surtout à la solidité, n'affecte pas les hauteurs extraordinaires ; il offre plus de pleins que de %ides ; ses fenêtres sont petites, ses colonnes massives. Le gothique pousse le goût de la légèreté jusqu'à la folie. Les fenêtres étroites deWennent des baies énormes, qui font de l'édifice une cage à jour. Les galeries rudimentaires du style roman deviennent des églises superposées. Les lignes verticales se substituent aux lignes horizontales, les plans en saillie et en retrait aux surfaces unies. L'artiste, surtout aA'ide de faire naître un sentiment d'étonnement, ne recule pas devant des moyens d'illusion et de fantasmagorie. D dissimule, au moins sous certains profils, ses moyens de solidité. Cette voûte semble poser sur des colonnettes, tandis qu'elle pose en réalité sur les murs latéraux. Ces murs eux-mômes effrayent par leur peu de masse; mais, au dehors, une forêt de béquilles, comme on l'a dit souvent, supplée à leur insuffisance. Ces fenêtres sous la voûte produisent une sorte de terreur; mais cette voûte est soutenue par d'autres moyens. Les frêles étais qui ont l'air de la porter sont là pour détourner l'attention et tromper l'œU sur la direction réelle des effets de la pesanteur.
Ainsi naquit l'église dite gothique. Elle n'a rien de plus, rien de moins que l'éghse romane. C'est la vieille b a siUque é^'idée, amincie, remplie de souffle et d'âme. La basilique du moyen âge était complète avant l'adoption de l'ogive. L'ogive, en d'autres termes, n'est pas un trait de style, elle est applicable à tous les
styles. Des églises purement romanes, comme Saint- Maurice d'Angers, Sainl-Gilles près d'Arles, en font un emploi suivi. Souvent on pratiqua simultanément le plein cintre et l'ogive, et, assez longtemps après le triomphe de l'ogive, on continua d'employer le plein cintre dans les clochers. Enfin une foule d'églises, non seulement dans la région qui servit de berceau à l'ogive, mais en Guienne, en Normandie, flottent entre les deux procédés et peuvent presque indifféremment s'appeler romanes ou gothiques. Delà basilique romaine à la basilique chrétienne du temps de Constantin, de la basilique constantinienne aux églises du ix^ et du x° siècle, de l'église du ix« et du x* siècle à la basilique romane, de la basilique romane à l'église gothique, il n'y a donc pas une seule solution de continuité. Quelque peu d'analogie qu'offrent au premier coup d'œil Saint-Paul-hors-les-Murs et Notre- Dame, l'une de ces constructions vient de l'autre par une série de déA^eloppements non interrompus.
On ne nie pas qu'une influence grecque assez forte ne se soit exercée en France au x' et au xi" siècle ; mais cette influence entra pour peu de chose dans le grand mouvement de notre art national. Elle produisit Saint-Front de Périgueux, quelques églises du Quercy et de l'Angoumois ; mais ce n'est certes pas de ce côté qu'il faut chercher roiigine de l'art gothique. Encore moins doit-on parler des croisades et de l'influence arabe. L'architecture gothique et l'architecture arabe ont des ressemblances ; mais ces ressemblances viennent de la similitude de leurs points de départ. L'une
sort du roman, l'autre du byzantin; or le roman et le byzantin étaient frères, issus tous deux par dégradation de l'art antienne. Le gothique et l'arabe arrivèrent ainsi à des résultats analogues; mais ils ne se doivent rien l'un à l'autre et représentent des tendances profondément difTérentes. L'ogive a existé de tout temps en Orient à l'état sporadique, l'Orient même en adopta l'usage général avant l'Occident; mais ce n'est pas de là que les grands constructeurs du xn* siècle la prirent. Ils y arrivèrent d'eux-mêmes, et indépendamment de tout emprunt fait au dehors.
C'est donc un seul développement qui a produit les églises romanes et les églises gothiques. Tout se rattache au mouvement de construction qui part de l'an 1000, produit nos belles églises romanes, arrive vers 1150 à l'ogive et vers 1200 à un type mûr, fixe, parfait à sa manière, qui ne varie plus jusqu'au XV' siècle. Une seule grande révolution, la substitution de la voûte à la charpente, a produit, par des déductions en quelque sorte nécessaires, toutes les transformations qui remplissent l'intervalle du xi* siècle au XIV'. La production du style gothique fut parfaitement logique ; elle ne suppose l'introduction d'aucun élément étranger. L'ogive, employée dans cfes cas exceptionnels au xi* siècle, pour donner de la solidité aux arcs qui devaient avoir une grande portée, devient la règle à partir de 1150; mais on peut dire qu'elle était en germe dans les nécessités intimes de l'art antérieur. Certaines parties des basiliques nouvelles, les absides par exemple, l'appelaient presque
L'ART DU MOYEN AGE. i85
forcément. Enfin elle arrivait à des effets qui parlaient beaucoup à l'imagination et répondaient mieux au sentiment religieux du temps. En somme, il se passa en architecture un phénomène analogue à celui qui avait lieu dans la langue et la poésie. Avec les éléments antiques, brisés, transposés, recomposés selon ses idées et sss sentiments, le moyen âge se créait un instrument tout différent de celui de Rome. Nos églises sont à l'art antique ce que la langue de Dante est à celle de Virgile, barbares et de seconde main, si l'on veut, mais originales à leur manière et correspondant à un génie religieux tout nouveau.
Comme tous les grands styles, le gothique fut parfait en naissant. Trop habitués à juger ce style par les, ouvrages de sa décadence, nous oublions souvent qu'il y eut pour le style ogival, avant les exagérations desdernierstemps, un moment classique où il connut la mesure et la sobriété. Les petits édifices, élevés en quelques années et d'une parfaite unité, nous renseignent bien mieux à cet égard que les grandes cathédrales achevées presque toutes auxiv* siècle. L'église de Saint-Leu d'Esserans, dont M. Vitet a, je crois, le mérite d'avoir le premier révélé la rare élégance, celle d'Agnetz, près de Clermont, la salle d'Ourscamps, la belle égUse cistercienne de Longpont, ou même celle de Saint-Yved de Braine, sont d'excellents modèles, aussi purs, aussi frappants d'unité que le plus beau temple grec. Les églises élevées par les croisés en Palestine brillent aussi par leur sévérité. On ne peut placer trop haut ces constructions simples et gran-
dioses du premier style ogival. Les lignes verticales n'empêchent pas de fortes lignes horizontales de se dessiner. Les chapiteaux, tous semblables entre eux dans un même édifice et composés de feuilles élégantes, rappellent encore le galbe corinthien. Les bases sont rondes et ornées de moulures simples; tout l'aspect de la colonne est antique et d'une juste proportion. L'ogive, dont on exagérera plus tard l'acuité, est à peine sensible; à Saint-Leu, l'abside paraît à, distance toute romane. On ne vise qu'à des hauteurs modérées ; le bâtiment paraît assez large ; les fenêtres sont de taille moyenne, presque sans di^^sions intérieures. Tout l'édifice respire une droiture de jugement, un sentiment de justesse dont on ne tardera pas à se départir.
Comment, après être arrivé à une sorte de lype classique, à un ordre, si l'on peut s'exprimer ainsi, où le caprice n'avait plus de place, l'art gothique manqua-t-d tout à coup à ses promesses? Gomment ne réussit-il pas à durer et ne devint-il pas l'art des temps modernes?
Certes, ce qui faisait défaut, ce n'était ni le mouvement ni l'esprit. L'activité qui régna parmi les architectes de cette époque est quelque chose de prodigieux. Leur genre de vie, renfermée dans une sorte de collège ou de société à part, entretenait chez eux une ardente émulation. Pour que de tels hommes se soient peu souciés de la renommée, il faut qu'ils aient trouvé dans l'intérieur de leur confrérie un mobile suffisant, qui les rendait indifTcrenls à toute autre
chose que l'estime de leurs pairs. Combien, avec eux, nous sommes loin de ces efforts impersonnels du XI' et du xn* siècle, où ^indi^ddualité de l'artiste est complj^t^ment voilée! Ici chaque artiste a un nom, chacun est jaloux de son église, chacun y inscrit son nom et s'y fait enterrer. On possède, soit sur parchemin, soit sur pierre, beaucoup de plans du xiii" et du XIV* siècle. Bien qu'ils soient tous d'une géométrie élémentaire, n'employant que les arcs du cercle, ils montrent un grand travail de réflexion. Les concours enfin étaient ordinaires.. La cathédrale de Strasbourg conserve dans ses archives les dessins présentés à un concours ouvert pour sa façade. Les légendes sur les rivalités des artistes rappellent celles qui eurent cours en Italie aux époques où l'attention y fut le plus éveillée sur les choses de l'art.
Cependant les défauts qui minaient ce grand système se dévoilaient avec une effroyable fatahté. L'unité des édifices devient impossible; on n'y voit plus deux chapiteaux semblables; les fenêtres se chargent de dessins intérieurs si légers, qu'ils semblent des fantaisies de l'imagination; on touche à l'exagération et à l'impossible ; on s'obstine à faire tenir en l'air rinconcevable chœur de Beauvais et ces édifices qui, s'ils ne nous étaient connus que par des dessins, passeraient certainement pour chimériques. Le sentiment de tous est un profond étonnement -, ToBuvre paraît surhumaine, et c'est grâce à un pacte avec le diable qu'on a pu la faire passer du monde des rêves à celui de la réalité.
Le XIV* siècle continua toutes ces tendances en les poussant à l'extrême. L'architecture gothique du xni* siècle était pleine de défauts ; mais chacun de ces défauts était à sa manière une source de beautés saisissantes et étranges. 11 n'en sera bientôt plus ainsi. Exagérant encore la hauteur des \ddes, l'architecture gothique engage une sorte de défi avec la pesanteur et l'espace. Quelquefois elle gagna son pari, comme à Beauvais ; mais souvent les justes exigences de la raison dans l'art de bâtir se vengèrent d'être traitées avec si peu de souci. Les clochers s'élancent à des hauteurs démesurées; leurs formes sveltes, leurs découpures évidées, laissent une impression douteuse entre l'imagination, qui est charmée, et le jugement, qui réprouve. L'extrême richesse des détails amène trop de formes anguleuses ou saillantes, statues sur montées de dais et de pinacles, trèfles en pignons galeries à jour, toute une broderie de pierre, qui, comme le dit Vasari, a l'air d'être faite en carton. En général, l'unité de l'édifice est sacrifiée; on ne veut plus de surfaces unies; Vaddition des chapelles latérales, qui dans presque toutes les cathédrales date de ce siècle, montre que l'attention donnée aux subdivisions et aux détails l'emporte sur l'effet de l'ensemble. L'aspect général tend à pyramider ; tout se couronne de triangles aigus et de tabernacles. Les Ugne<^ horizontales, qui dans le premier gothique ont encore d^ l'ampleur, disparaissent tout à fait. L'unique souci est de monter toujours et de revêtir l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une fiancée.
Hélas ! pendant ce temps, le mal croissait à l'intérieur, et la ruine de ces beaux rêves éclos dans un moment d'enthousiasme se préparait lentement.
Le mal du style gothique en effet, c'est que, né de l'enthousiasme, il ne pouvait ^dvre que d'enthousiasme. L'église du xii' et du xni* siècle avait été à la lettre élevée par amour. Qu'on Use les récits charmants relatifs à la construction de la cathédrale de Chartres et de la basilique de Saint-Denis. Au XIV' siècle, il s'y mêle l'idée de corvée, d'émeute, de châtiment. On élevait des égUses par pénitence; on ne les entretenait qu'à force d'impositions et par des mesures administratives. La foi qui avait créé ces merveilles n'était pas diminuée ; à quelques égards, elle trouvait dans les esprits moins de doutes et d'objections, carie xiv* siècle pense bien moins librement que le xni* ; mais elle avait perdu sa spontanéité naïve, c'était un étroit formaUsme, une routine pesante et grossière. L'architecture gothique était malade du même mal que la philosophie et la poésie : la subtilité. L'art n'était plus qu'un prodigieux tour de force, après lequel il n'y avait plus que l'impuissance. L'antiquité put se reposer durant des siècles dans le .style d'architecture que la Grèce avait créé ; les ordres grecs sont devenus une sorte de loi éternelle, parce que le style grec est la raison même la logique appliquée à l'art de bâtir. Ici, au contraire, tout avenir était impossible, tant on avait poussé dès l'abord aux dernières conséquences. La décadence était en quelque sorte obligée ; on se demande en vain à quel moment d'un
art aussi tourmenté on eût pu trouver un point stable pour fixer le canon et fournir une base à l'art de l'avenir.
Un défaut général de solidité fut, quoi qu'on en dise, la conséquence de ce système compliqué d'architecture. L'édifice grec et romain est éternel, à la seule condition qu'on ne le détruise pas. Il n'a besoin d'aucune réparation. L'édiûce gothique est assujetti à des conditions si multipliées, qu'U s'écroule \He, à moins de soins perpétuels. Visant à l'effet, cachant plus d'une négligence dans les parties soustraites à l'œil du spectateur, les constructions gothiques souffrent toutes de deux maladies mortelles, l'imperfectioa des fondements et la poussée des voûtes. Un simple dérangement dans le système d'écoulement des eaux suffit pour tout perdre. Le Parthénon, les temples de Pœstum, ceux de Baalbek, n'aspirant qu'au solide, seraient intacts aujourd'hui, si l'espèce humaine eût disparu le lendemain de leur construction. Dans ces conditions-là une église gothique n'eût pas vécu cent ans.
Ces églises ont été entretenues et rebâties ; elles auraient toutes disparu en notre siècle, si un zèle intelligent ne nous avait portés à les restaurer. Dans les \illes où il y a des édifices romains et des édifices gothiques, les seconds comparés aux premiers paraissent des ruines. Il n'y aura plus au monde une église gothique quand les constructions grecques et romaines étonneront encore par leur caractère d'éternité. Je sais ce que l'on peut répondre. « Le Parthénon couvre
quatre cents mètres, la cathédrale d'Amiens sept mille. Si les Grecs avaient eu à construire un édifice couvert de cette dimension, Us ne l'auraient pas fait aussi solide que le Parthénon. » — Nous ne blâmons ^ias la tentative nous constatons seulement les conséquences inévitables qu'elle entraînait. Nulle part aussi bien qu'en arcliitecture on ne sent les conditions limitées auxquelles sont assujetties les œuvres de l'homme, gagnant en un sens ce qu'elles perdent en un autre, condamnées à choisir entre la médiocrité sans défauts ou le sublime défectueux.
En même temps que l'arcMtecture gothique renfermait en elle-même un principe de mort, elle eut le malheur de nuire beaucoup aux autres arts plastiques en les condamnant à un rôle subalterne. Comme la théologie tuait la science rationnelle en la réduisant au rôle de suivante, l'architecture gothique, étant tout l'art à elle seule, rendait le progrès impossible pour la peinture et la sculpture. Qu'aurait dit Phidias, s'U eût été soumis aux ordres d'arcliitectes qui lui eussent commandé une statue destinée à être placée à deux cents pieds de haut ? Les grandes beautés savantes étant de la sorte écartées, l'artiste dut se rehattre sur des détails insignifiants et faciles, dont chacun a peu de valeur en lui-même, et qui, n'étant pas distribués avec mesure, produisent un effet de banaUté.
Sans partager la colère de Vasari contre ces maudites fabriques qui ont empoisonné le monde {questa tnaledizione di fabbriche... che hanno ammotbato il mondo), sans y voir simplement avec lui un chaos
monstrueux et barbare, une folle invention des Goths, qui ne la firent réussir qu'après avoir préalablement détruit les ouvrages romains et tué tous les bons arcliitectes, on peut juger qu'il n'a pas tort quand il y trouve un manque général de proportion et de raison. Ce n'est pas l'architecture logique, elle sort des conditions humaines. Elle naquit d'un effort d'abstraction, d'un travail de raisonnement trop prolongé sur des coupes. Ivres de leurs épures, les architectes allaient, affaiblissant toujours les masses; leurs plans sur parchemin les aveuglaient et leur faisaient oublier les exigences de la réahté. C'est ce qui fait que le dessin d'une éghse gothique souvent est plus beau que l'égUse eUe-mème, car les artifices qui sont nécessaires pour accommoder le plan aux conditions de la matière n'existent pas dans le dessin.
Paradoxe architectural d'un éclat sans pareil, le gothique fut une exagération d'un moment, non uc système fécond, un tour de force, un défi, non un style durable. Aussi n'a-t-il eu de continuation que grâce au goût qui porte notre siècle à copier tour à tour les différents types du passé. Arrêtée brusquement par la Renaissance, celte architecture ne survécut au coup qui la frappait que par un compromis singuher, je veux parler du gothique orné de détails grecs que l'on voit à Saint-Étienne-du-Mont, à Saint-Enstache ; puis elle disparaît sans retour. On a reproché aux artistes du xvi' siècle de ne pas l'avoir développée ; rien de plus injuste ; c'était un style épuisé, qu'il était impossible de faire re^'i^Te. Les imitations du xix' siècle ne l'ont que
trop prouvé. Les efforts pour donner de la raison à un paradoxe, pour rendre sensé un moment d'ivresse, ont prouvé par leur gaucherie que l'architecture du xii* et du xiii* siècle doit être classée parmi les œuvres originales qu'il est glorieux d'avoir produites et sage de ne pas imiter.
Patelin est la pièce la plus spirituelle et la plus achevée de notre ^'ieux théâtre comique. Les naïves représentations du xiii* siècle ont certainement plus de charme : le Jeu de la Feuillée, d'Adam de la Halle, en particulier, offre bien plus de véritable finesse et se distingue par une verve digne d'Aristophane. Mais l'entente de la scène et de la distribution des parties font entièrement défaut dans ces premiers essais, tandis que Patelin nous représente la comédie complète, la comédie telle que l'entend Molière, telle que la comprit l'antiquité. L'auteur était évidemment un homme habile, pratiquant son art avec expérience et souvent même avec trop de réflexion. Ce qui caractérise en effet les compositions primitives et vraiment naïves, c'est que l'écrivain ne se doute pas des beautés que nous admirons dans son œuvre ; heureuse ignorance d où résultent une candeur et une sobriété qui ne sauraient s'imiter. Ici, au contraire, l'auteur a si bien conscience de ses traits d'esprit, qu'il les épuise
en les répétant jusqu'à la fatigue. Malgré ce défaut, la Farce du moyen âge fait avec Patelin son entrée sur le terrain de l'art véritable. Tandis que le Mystère n'arriva jamais, en France du moins, à se transformer en tragédie et resta toujours frappé d'une incurable impuissance, si bien que le génie tragique à son réveil fut obligé de se rattacher à des traditions étrangères, la farce confine deplain-pied à la comédie moderne. « C'est de la farce, dit très bien M. Génin, qu'est sortie la gloire réelle et durable du théâtre français, la comédie d'intrigue aussi bien que la comédie de caractère. Je doute un peu que le Cid et Cinna descendent du mystère de la Passion; mais jb suis bien sûr qu'U y a une filiation directe entre la Farce de Patelin et le Légataire, et Tartufe, et même le Misanthrope. »
Patelin me paraît le type le plus achevé de ce premier essai de littérature bourgeoise qui suit la ruine d'un grand idéal aristocratique. Quand on passe des nobles fictions créées par les belles époques du moyen âge aux œuvres plates et roturières du xiv' et du XV* siècle, on sent tout d'abord une profonde déchéance. D'un monde de grandeur et de fierté, on tombe à une littérature sans idéal ni délicatesse. Au lieu du sérieux et du respect, qui sont la condition essentielle du grand art, on ne trouve devant soi qu'un scepticisme vulgaire, non le scepticisme qui résulte d'une pensée ligoureuse s'usant elle-même, mais le scepticisme des âmes basses qui ne peuvent s'élever à la conception de ce qui est beau et pur. Roland et
son héroïsme, Lancelot et Tristan avec leur fine sentimentalité, le chevalier du Saint-Graal poursuivant sa sainte chimère, les aventures déjà moins grandioses, mais pleines de charme encore, d'Aucassin et Nicolette, d'Amis et Amile, n'ont rien à faire ici. Ce sont bien d'autres héros qu'il faut au public que le poète a maintenant à satisfaire. Un avocat décrié et mis au pilori s'entretenant avec Guillemette, sa digne épouse, des moyens de mettre à neuf leurs habits usés; l'avocat leurrant de belle- paroles le drapier, son voisin, pour se faire donner du drap à crédit, puis employant un grossier artiûce pour ne pas le payer; le drapier se félicitant d'avoir trompé Patelin en lui vendant vingt-quatre sous ce qui n'en vaut que vingt ; le berger Thibaud Agnelet volant le drapier, son patron, et trouvant Patelin prêt à plaider pour lui contre leur commun débiteur; le berger enfin trompant l'avocat qui lui a fait gagner une mauvaise cause et tournant contre lui la ruse que l'avocat lui a enseignée contre sa partie ; voilà la nouvelle littérature qui succède à celle des trouvères et des troubadours ; la friponnerie en action, un monde de voleurs, où le plus honnête homme (encore ne Test-U pas tout à fait), le drapier, est le plus sacrifié. Assurément, si Louis XI, comme il est assez vraisemblable, a assisté à ce spectacle, il a dû s'y plaire. Je crois le voir de son ^ir moqueur applaudissant Patelin ; Agnelet surtout a dû lui paraître un héros. Tous les personnages de la pièce sont à la lois trompeurs et trompés; Agnelet seul trompe tout le monde : son patron, le juge, l'avocat; il les
trompe par sa feinte bêtise et n'est trompé par personne. La palme lui appartient. Tout habile qu'il était, le roi ne vit pas sans doute la portée historique du drame qui le faisait sourire : il fallait plusieurs siècles pour que la royauté apprit à ses dépens que Thibaud Agnelet est un client ingrat, et que, quand on se fait son avocat, on risque fort de ne pas toucher ses honoraires.
Le défaut irréparable de la Farce de Patelin^ au point de vue de l'art, est cette bassesse de cœur audessus de laquelle l'auteur. ne s'élève jamais. Ce sont les faiblesses, les inconséquences de la nature humaine qui sont ridicules, et non ses hontes. Le spectacle de la dégradation morale ne saurait être un digne objet de plaisanterie. Certes, il serait puéril de déprécier la comédie en général, et surtout ce sentiment délicat, l'un des plus élevés et des plus complets de notre nature, l'ironie, acte de maître, par lequel l'esprit humain établit sa supériorité sur le monde, et dont les grandes races seules sont capables. L'homme n'a pas de marque plus décisive de sa noblesse qu'un certain sourire fin, silencieux, impliquant au fond la plus haute philosophie. Une rigoureuse analyse démontrerait que l'ironie entre pour une part dans toutes les créations vraiment élevées, et, s'il s'écrit une Divine Comédie du xix' siècle, je maintiens que l'ironie y aura place comme dans l'Olympe antique. Mais la farce n'est pas l'ironie, elle en est la caricature : le masque déprimé des Sganarelle ou des Scapin n'est que repoussant. Molière lui-même, malgré son
art exquis, ne sauve pas ce que l'ignoble et le vulgaire ont par eux-mêmes d'odieux, et j'avoue que cet éminent comédien me blesse, lorsqu'il abandonne la grande observation pour faire grimacer certains personnages et me faire rire au prix de la bonté d'un être humain.
L'auteur de Maistre Patelin fait bien pis encore. Quand la farce nous montre la victoire du fripon et la bêtise honnête victimée, elle a complètement tort aux yeux de la morale ; cependant, la bêtise étant à sa manière un défaut esthétique, c'est-à-dire quelque chose qui rabaisse la nature humaine, on peut ne pas trouver mauvais de la voir par moments humiliée. Mais que la bêtise et la friponnerie triomphent à la fois, que Thibaud Agnelet, le plus sot de la bande, trompe tous les autres par sa sottise même et gagne son procès en faisant la bête, voilà ce qui est désespérant et immoral au plus haut degré. Car enfin la conséquence à tirer de là serait celle-ci : Si vous voulez réussir, soyez fripon; mais, si vous voulez réussir plus sûrement encore, tâchez d'être ou de paraître un sot.
La valeur morale de la Farce de Patelin est donc assez mince; mais la valeur historique et le mérite littéraire en sont incontestables. Avec la Chronique de petit Jehan de Saintré, Patelin est le document le plus précieux de l'état moral de la fin du moyen âge. Il est toujours injuste de chercher directement dans la comédie ou dans la satire le tableau des mœurs d'une époque, et on aurait tort de croire que les avocats, les
juges, les bergers et les drapiers du xv* siècle ressemblasseut i\ ceux que nous voyons en scène dans Patelin : c'est comme si l'on prétendait que toute l'antiquité était composée de Daves et de Trimalcions. Mais l'esprit d'un siècle peut se conclure de la nature des spectacles qui l'ont intéressé. Or l'impression que laisse Patelin est pour nous des plus tristes : on ne B'empéche de plaindre le temps où un a^ilissement de la nature humaine que rien ne compense a provoqué autre chose que le dégoût.
Chacun a dans le passé ses ancêtres, et les nôtres ne sont pas à Port- Royal. Les maîtres de Port-Royal
sont entrés pour peu de chose dans le travail de science et de hbrb recherche d'où est sortie la philosophie positive des temps modernes. Ni les sciences physiques, ni les sciences historiques ne leur doivent de grands progrès. Le faux spiritualisme qui, en biologie par exemple, les portait avec une logique impitoyable à envisager l'animal comme un automate, les éloignait de toute conception vraie de la nature. Leur philologie fut aussi de second ordre. Leur attention exclusive h chercher dans les livres ce qui peut servir à l'édification ou à la culture du jugement et du goût, les détourna de cette science délicate. Les histoires de Tillemont sont des chefs-d'œuvre de conscience; mais la conscience n'est pas la critique. Le bon Lancelot améUora quelques livres élémentaires ; mais il contribua beaucoup à introduire parmi nous la manière mécanique et artificielle d'apprendre les langues
anciennes ; il fut l'aïeul de Lhomond. Port-Royal ne peut être comparé ni aux écoles italiennes du xvi* siècle pour la liberté de la pensée, ni au protestantisme pour l'mimensité des résultats intellectuels et religieux. De ce dernier côté, hâtons-nous de le dire, sont bien plutôt nos ancêtres. La critique en histoire est vraiment fille du protestantisme. L'Italie incrédule du XVI' siècle n'y arriva guère plus que la France incrédule du xvni% et, quant au catholicisme, il affirme d'une façon si résolue son unité séculaire et sa divine homogénéité, que toute histoire impartiale faite au point de vue du progrès organique des doctrines est pour lui un danger. La discussion de l'histoire du dogme, qui estlabase du protestantisme, donne seule assez d'intérêt à ces recherches délicates et pénibles pour y engager des générations de travailleurs. Le Trésor de la langue grecque de Henri Etienne n'existerait pas, si le grec n'était la langue du Nouveau Testament, et n'avait un intérêt théologique de premier ordre.
La constitution des sciences historiques et philologiques est de la sorte une œuvre protestante. Elle est aussi en un sens très véritable une œuvre française, parce que ce furent des protestants français, ou des affiliés du protestantisme, Castalion, Turnèbe, Lambin, J. Scaliger, les Etienne, Casaubon, Saumaise, Bochart, Lefévre, Louis Cappel, l'école de Saumur, la première génération du Collège de trance, presque toute protestante, qui y contribuèrent le plus puissamment. Voilà nos pères. Ce qu'il importe de
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remarquer, en effet, c'est que, dans la première moitié du xvu» siècle, la France faisait d'aussi bonne philologie et d'aussi bonne critique que l'Allemagne en a fait cent cinquante ans plus tard : Bochart et Cappel valent Michaelis ; Casaubon et Saumaise valent Heine et Wolf; Henri Etienne reste sans égal. L'admirable développement que, depuis plus d'un siècle, l'Allemagne a réalisé dans toutes les branches de la philologie n'est que la continuation de ce qu'avait commencé la France, si libre, si ouverte, si éveillée, de Henri IV, de Louis XIII et de la première moitié de Louis XIV. C'est quand la France, par ime série de mesures dont la dernière est la révocation de l'édit de Nantes, force ses plus savants hommes, les Saumaise, les Leclerc, les Bayle, les Beausobre, les Basnage à s'expatrier, que le domaine des études historiques passe à la Hollande et à l'Allemagne. A Dieu ne plaise que je donne à ceci un sens trop absolu! Du Gange et l'École bénédictine ont fondé l'étude du moyen âge avec une honnêteté qui n'a pas été surpassée. L'Académie des inscriptions et belles-lettres a rendu des ser\dces de premier ordre à l'étude des litr tératures classiques et produit deux hommes éminents, Fréret et Barthélémy. Montesquieu occupe, dans la création de la philosophie de l'histoire, un rang à part. Mais, en somme, quelle faible place le xvm' siècle occupe dans le progrès de la critique historique! Quand les jésuites veulent être hardis, ils aboutissent aux folies ridicules du Père Hardouin. L'Université, mieux inspirée, s'en tient à la charmante
bonhomie de Rollin. Les écrivains philosophiques n'ont pas plus de rigueur. Quelle naïve assurance dans leur manière de juger le passé 1 quelle présomption superficielle dans leurs dédains ! Voltaire a fait plus de tort aux études historiques qu'une invasion de barbares ; avec sa spirituelle légèreté et sa faciUté trompeuse, il a découragé les bénédictins, et si, pendant cinquante ans, la collection de dom Bouquet s'est vendue chez les épiciers au poids du papier, si l'Histoire littéraire de la France s'est arrêtée faute de lecteurs, c'est bien sa faute. Or, l'opposé de la direction de Voltaire, ce n'est pas le cathohcisme (il y a entre les deux plus d'affinités que l'on ne pense) ; l'opposé de Voltaire, c'est le protestantisme libéral, créant la critique au xvi" et au xvn' siècle, et aboutissant à la fin du xvm' à Schleiermacher, à Herder, à Fichte, et à cette merveilleuse éclosion du christianisme allemand, le plus beau développement intellectuel et reUgieux que la conscience réfléchie ait produit jusqu'ici.
Dans cette marche de l'esprit critique, qui est la marche même de l'esprit moderne, quelle place assigner aux maîtres de Port-Royal? Une place, je l'avoue, intermédiaire et bornée. Le sens historique, qui sait tirer de la lettre morte des textes la vraie physionomie du passé, fut étouffé chez eux par les exigences de la théologie dogmatique. La perpétuité de la foi et les A-astes travaux qu'elle provoqua sont gâtés en leur principe même par cette idée systématique, que, seul entre les choses de ce monde, le catholicisme
n'a pas changé. Le but des recherches, avec une telle préoccupation, n'est plus de saisir les physionomies diverses de la pensée des différents âges ; c'est de montrer que tous les âges ont pensé la même chose. Les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur sont à cet égard bien plus près d'être nos pères et ont plus travaillé pour l'avenir. La tolérance, fille de la critique, Port-Royal ne la connut pas davantage. Il fui toujours injuste envers les protestants et applaudit aux mesures iniques que l'on prenait contre eux. C'est chose vraiment curieuse que l'indignation avec laquelle Saint-Cyran parle des hérétiques. Pascal, dans une circonstance connue, joua le rôle d'un vrai délateur du Saint-Office. L'idée de la liberté religieuse n'apparaît pas un moment parmi ces austères croyants : s'ils réclament contre la persécution, ce n'est jamais au nom de la Uberté, c'est toujours au nom de la vérité. Est-ce donc sans raison que Port-Royal a laissé une si grande trace et a provoqué tant de sympathies ? Non, assurément. Médiocre si on l'envisage dans le courant général de l'esprit moderne, avec lequel elle a peu de rapport, cette école est sans égale par la prandeur des caractères qu'elle forma. Nulle part ne se sont vues tant d'âmes fortes ou excellentes, possédées exclusivement de l'idée qu'elles tenaient pour le bien. Quelle fierté! quel vrai sentiment chrétien du néant des grandeurs, de l'égaUté des hommes dana la misère et le péché ! Quelle forte tension de la volonté, et quel puissant exemple de ce que peut l'âme humaine une fois persuadée qu'elle possède le vrai I
Comme, en ce siècle de grandeur officielle, où les saints eux-mêmes reconnaissent que les grands sont des images de la Divinité et mieux placés que les autres pour trouver grâce à ses yeux, il fait beau voir proclamer cette démocratie chrétienne, ce respect du travail des mains, ce dédain fier, cette rudesse pour les puissants! Ici, c'est le jardinier de l'abbaye (un gentilhomme converti) qui résiste à l'archevêque et argumente solidement contre lui. Ailleurs, c'est M. Singlin répondant par une accablante froideur aux avances de madame de Guéméné. « Vous n'êtes point accoutumé à ce langage, disait Saint-Cyran àLancelot, jeune et nouveau venu, et on ne parle pas comme cela dans le monde; mais voilà six pieds de terre où on ne craint ni chancelier ni personne. Il n'y a point de puissance qui nous puisse empêcher de parler ici de la vérité comme elle le mérite. »
Par là, Port-Royal s'élève au milieu du xvii* siècle comme une colonne triomphale, comme un temple en l'honneur de la force virile et de l'universel sacrifice à la vérité. Certes l'indépendance des âmes eut d'autres martyrs ; la lutte du protestantisme fut plus héroïque, puisqu'elle alla jusqu'à la mort. Mais le protestantisme était déjà devenu à cette époque presque étranger à la France. Ici, c'est du sein même de la bourgeoisie française, représentée par quelques vieilles familles parisiennes éclairées et sérieuses, que naît la résistance. Les rehgieuses de Port-Royal ont plus fait que les évêques, plus fait que l'ËgUse galhcane, plus fait que le pape : elles ont sauvé la cou-
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science. Avec son sérail insolemment étalé à la face de la chrétienté, Louis XIV mit, autant qu'U dépendait de lui, la moralité française à deux doigts de celle de rOrient. Heureusement des femmes lui résistèrent. Ce mot admirable : « Le roi peut faire des princes du sang*, il pourra faire des martyrs, » est la revanche de la femme française sur l'insulte qu'elle a reçue à Versailles. Port-Royal est de la sorte la seule opposition à l'intérieur qu'ait rencontrée Louis XIV toutpuissant, la seule voix qui ait protesté contre les envahissements de l'administration sur le domaine de l'esprit. Ceux qui pensent que Richelieu et Louis XIV ont engagé notre pays dans une voie qui devait aboutir à la Révolution, et ultérieurement à une série de hasards sans issue, ne peuvent priser trop haut l'école qui a donné à la France les seuls caractères qui n'aient pas fléchi devant l'universelle fascination d'un pouvoir plein de séductions dans le présent et de périls dans l'avenir.
En somme, Port-Royal n'a guère exercé en France qu'une influence httéraire. Le style de Port-Royal, simple, vrai d'une absolue vérité, même quand il est un peu lâche et négUgé, a donné le modèle de la prose qui se rapproche le plus de la façon d'écrire des anciens. Je ne partage pas entièrement l'opinion de M. Sainte-Beuve quand il préfère au style des solitaires le style de l'école académique. L'ouvrage accompli est celui où il n'y a aucune arrière pensée hlté-
1. Allusion à la légitimation des enfants naturels de Louis XIV.
raire, où l'on ne peut soupçonner un moment que l'auteur écrit pour écrire, en d'autres termes, où il n'y a pas une trace de rhétorique. Or Port-Royal est le seul réduit du xvii' siècle où la rhétorique n'ait pas pénétré. La sévérité de ces parfaits chrétiens a eu ici d'excellents effets; ils eussent cru donner quelque chose à la vanité et se défier de la grâce en prêtant à la vérité de frivoles ornements. La poésie leur manque, il est vrai, si ce n'est cette poésie de l'âme qui n'est jamais plus profonde que quand eUe ne cherche pas à s'exprimer; ces vers latins de Santeul, qu'ils inspiraient, ou du moins qu'ils admiraient, me font l'effet des odes de Boileau; l'âge de la poésie chrétienne était passé. Mais, dans l'expression d'une pensée tempérée, moyenne et discrète, jamais on n'a été plus à l'unisson du sujet. Pascal lui-même, qui certes ne leur doit pas son génie, leur doit sa vérité ; si le hasard l'eût jeté dans l'école académique, il n'eût pas, je pense, été si exempt de toute afféterie. La note moyenne de la prose académique du xvn'= siècle est au ton de Sénèque. Le hon effet que produisent, traduites en français, les œuvres de cet habile rhéteur et même les déclamations tragiques qu'on met sous son nom, m'ont toujours paru quelque chose d'alarmant. Sénèque, prenons-y garde, est notre modèle; quand nous ne sommes qu'à son diapason, nous passons pour sobres. Port-Royal seul a connu la simple allure de la belle antiquité, ce style qui laisse chacun à sa taille, ne donne pas les airs du génie à celui qui n'en pas, mais, comme un juste vêtement, est l'exacte
mesure de la pensée, et ne cherche d'autre élégance que celle qui résulte d'une rigoureuse propriété.
La destruction de cette grande école de bon sens et de vertu est l'un des actes dont il faut faire au gouvernement de Louis XVI les plus sérieux reproches. Jamais ne se dévoila plus tristement le défaut essentiel des pays centralisés, quelle que soit la forme de constitution qui les régisse, je veux dire la jalouie de l'État, son hostilité contre ce qui existe par soi-môme, sa haine de toute indépendance. Saint-Cyran était un homme sans prises, sur qui ni caresses ni menaces ne pouvaient rien. Il avait refusé un évôché ; or les pouvoirs despotiques regardent toujours comme séditieux ceux qu'ils ne peuvent gagner. On dut l'arrêter.
La notion de l'Étal était portée à un tel degré d'exagération, qu'un pensionnat bien achalandé était devenu un rival de la royauté et un danger pour la société.
C'est h. la vue de telles énormités qu'on s'explique cet effondrement, sans exemple depuis le temps des Sassanides, d'une société brillante, polie, éclairée, s'écroulant en un jour de fond en comble et pour jamais.
Une pensée triste accompagne le lecteur durant tout le cours de cette belle histoire, que M. Samte-Beuve a si finement racontée. Ces saints et ces saintes qui, en plein xvii* siècle, ont ramené les jours antiques, qui ont créé une Thébaïde à deux pas de Versailles, à quoi ont-ils servi? Les réformes pour lesquelles ila ont froissé la nature, foulé aux pieds les plue légi-
times instincts, bravé le sens humain, encouru l'anathème, nous paraissent puériles. Cet idéal de vie qu'ils croyaient le seul bon n'est plus le nôtre. Nous sommes pour les abus qu'ils réformèrent, et la sœur Morel, qui scandalisa si longtemps toute la maison en ne voulant pas céder son petit jardin, ne nous paraît pas fort coupable. Bien plus, en les voyant se séparer à ce point de la condition humaine, de ses joies et de ses tristesses, nous regrettons en eux quelque chose, et leur perfection nous semble voisine de la sécheresse du cœur. Le Maistre de Sacy confessant sa mère au lit de mort, sainte Françoise de Chantai abandonnant ses enfants pour suivre François de Sales, madame de Maintenon enlevant les filles à leur mère pour le salut de leur âme, nous paraissent avoir péché contre la nature. A quoi donc servent les sai)its? A quoi ont servi les stoïciens? A quoi ont servi tant de belles âmes de l'antiquité mourante ? A quoi ont ser\'i ces bouddhistes de l'Inde, si doux que leurs adversaires ont pu faire disparaître jusqu'à leur trace? On ne sortirait pas de ce doute, si l'on s'en tenait à une conception étroite de la vie humaine. Les plus beaux miracles de dévouement et de patience ont été infructueux; mais, quand on s'est rendu compte de ce qu'est le devoir, on arrive à croire qu'en morale l'effort vaut mieux que le résultat. Le résultat n'a de valeur que dans le temps ; l'efTort vaut pour l'éternité. Témoignages -vivants de la nature transcendante do l'homme, les saints sont ainsi la pierre angulaire du monde et le fondement de nos espérances. Ils ren-
dent nécessaire rimmortalité ; c'est grâce à eux que le découragement moral et le scepticisme pratique peuvent être invinciblement réfutés. La sœur Marie- Claire rendant le dernier soupir en s'écriant : « Victoires victoire ! » put être soutenue par des principes qui ne sont plus les nôtres; mais elle prouva que l'homme crée par sa volonté une force étrange dont la loi n'est pas celle de la chair; elle révéla l'esprit par un argument meilleur que tous ceux de Descartes, et, en nous montrant l'âme se détacher comme un fruit mûr de sa tige, elle nous apprit à ne pas nous prononcer légèrement sur les limites de sa destinée.