AVRIL
Messieurs,
Ce grand cardinal de Richelieu, comme tous les hommes qui ont laissé dans l'histoire la marque de passage, se trouve avoir fondé bien des choses auxquelles il ne pensait guère, certaines même qu'il ne voulait qu'à demi. Je ne sais, par exemple, s'U se souciait beaucoup de ce que nous appelons aujourd'hui tolérance réciproque et liberté de penser. La déférence pour les idées contraires aux siennes n'était pas sa A'ertu dominante, et, quant à la Uberté, on ne voit pas qu'elle eût sa place indiquée dans le plan de l'édifice qu'il bâtissait. Et pourtant, voici qu'à deux cent cinquante ans de distance, l'âpre fondateur de l'unité française se trouve, dans un sens très réel, avoir été le fauteur de principes qu'H eût peut-être vivement combattus, s'il les eût vus éclore de son
vivant. Cette Compagnie, qui est après tout la plus durable de ses créations (depuis deux siècles et demi, elle. vit sans avoir modifié un seul article de son règlement!), qu'est-elle, messieurs, si ce n'est une grande leçon de liberté, puisqu'ici toutes les opinions politiques, philosophiques, reUgieuses, littéraires, toutes les façons de comprendre la vie, tous les genres de talent, tous les mérites, s'asseoient côté à côte avec un droit égal? La règle de la maison de Mécène, vous l'observez :
Nil mi officit unquam
Dilior hic aut est qida doctior, est locus tmi- Cuique suus
Réunir les hommes, c'est être bien près de les réconcilier, c'est au moins rendre à l'esprit humain le plus signalé des services, puisque l'œuvre pacifique de la civihsation résulte d'éléments contradictoires, maintenus face à face, obHgés de se tolérer, amenés à se comprendre et presque à s'aimer.
Que vit, en efTet, messieurs, avec une admirable sagacité, votre grand fondateur? Une chose qu'on a exprimée depuis avec beaucoup de prétention, mais qu'il fit mieux que de proclamer en paroles, qu'U appliqua; je yeux dire ce principe qu'à un certain degré d'élévation, toutes les grandes fonctions de la ^ie raisonnable sont sœurs ; que, dans une société bien organisée, tous ceux qui se consacrent aux belles et bonnes choses sont collaborateurs ; que tout devient, littérature quand on le fait avec talent; en d'autres termes,
que les lettres sont en quelque sorte l'Olympe où s'éteignent toutes les luttes, toutes les inégalités, où s'opèrent toutes les réconciliations. Séparées en leurs applications spéciales, souvent opposées, ennemies même, les maîtrises diverses du monde des esprits se rencontrent sur les sommets où elles aspirent. La paix n'habite que les hauteurs. C'est en montant, montant toujours, que la lutte de\ient harmonie, et que l'apparente incohérence des efforts de l'homme aboutit à cette grande lumière, la gloire, qui est encore, quoi que l'on dise, ce qui aie plus de chance de n'être pas tout à fait une vanité.
C'est là l'idée mère de votre Compagnie, messieurs. Elle repose avant tout sur ce que je serais tenté d'appeler le grand dogme français, l'unité de la gloire, la communauté de l'esprit humain, l'assimilation unique de tous les ordres de services sociaux en une légion créée, maintenue, sanctionnée, couronnée par la patrie. Le génie de la France avait déjà donné la mesure de sa largeur en créant Paris, ce centre incomparable, où se rencontrent et se croisent toutes les excitations, tous les éveils, le monde, la science, l'art, la littérature, la pohtique, les hautes pensées et les instincts populaires, l'héroïsme du bien, par moment la fièvre du mal. Le cardinal de Richelieu, en fondant votre Compagnie « sur des fondements assez forts (ce sont ses propres paroles) pour durer autant que la monarchie », la Convention nationale, en décrétant rinstitut, le premier consul, en établissant la Légion d'honneur, furent conduits par la même pensée :
c'est que l'État, fondé sur la raison, croit au bien et au vrai et en voit la suprême unité. Toutes les noblesses leur apparurent comme (égales. La gloire est quelque chose d'homogène et d'identique. Tout ce qui vibre la produit. E. n'y a pas plusieurs espèces de gloire, pas plus qu'il n'y a plusieurs espèces de lumière. A un degré inférieur, il y a les mérites divers; mais la gloire de Descartes, celle de Pascal, celle de Molière, sont composées des mêmes rayons.
La plupart des pays civilisés, depuis le xvi* siècle, ont eu des académies, et la science a tiré le plus grand proût de ces associations, où, de la discussion et de la confrontation des idées, naît parfois la vérité. Yotre principe va plus loin et plonge plus profondément dans l'intime de l'esprit humain. Vous trouvez que le poète, l'orateur, le philosophe, le savant, le politique, l'homme qui représente éminemment la civihté d'une nation, celui qui porte dignement un de ces noms qui sont synonymes d'honneur et de patrie, que tous ces hommes-là, dis-je, sont confrères, qu'ils travaillent à une œu\Te commune, à constituer une société grande et libérale. Rien ne vous est indifférent : le charme mondain, le goût, le tact, sont pour vous de la bonne littérature. Ceux qui parlent bien, ceux qui pensent bien, ceux qui sentent bien, le savant qui a fait de profondes découvertes, l'homme éloquent qui a dirigé sa patrie dans la glorieuse voie du gouvernement libre, le méditatif solitaire qui a consacré sa vie à la vérité, tout ce qui produit de la lumière et de la chaleur, tout ce dont
l'opinion éclairée s'occupe et s'entretient, tout cela vous appartient ; car vous repoussez également et l'étroite conception de la vie qui renferme chaque homme dans sa spécialité comme dans une espèce de besogne obscure dont U ne doit pas sortir, et la fade rhétorique où l'art de bien dire est confiné dans les écoles, séparé du monde et de la vie.
Cet esprit de votre fondation, vous le conservez admirablement, messieurs; et m'en faut-il d'autre preuve que ce que je vois en venant occuper aujourd'hui le siège où votre, indulgence a bien voulu m'appeler? Pour ne rien dire de pertes récentes et si cruelles que seule votre Compagnie pouvait les endarer sans être amoindrie, quelle variété je trouve en cette enceinte, quels hommes, quels caractères, quels cœurs! Vous, cher et illustre maître, dont le génie, comme le timbre des cymbales de Bivar, a sonné chaque heure de notre siècle, donné un corps à chacune de nos pensées. Vous, bien-aimé confrère, qui trouvez dans une noble philosophie la conciUation du devoir et de la liberté. Ici je vois la poésie souveraine qui nous impose le monde qu'elle crée, nous entraîne, nous dompte, sous le coup impérieux de son archet magique; là (ces contrastes sont votre gloire), le sens droit et ferme de la vie, l'art charmant du romancier, l'esprit du moraliste, et, ce que notre pays seule connaît encore, le rire aimable, l'ironie légère. Ici la foi réfléchie, l'art excellent de tirer d'un culte bien-entendu pour le passé la dignité de toute une vie, le repos dans les doctrines qu'il n'est pas permis de
qualifier d'étroites, puisque de grands génies s'y sont trouvés à l'aise; là une négation réfléchie, calme, sûre d'elle-même et donnant à l'âme forte qui s'y complaît le même repos, au caractère d'acier qui s'y plie la même grandeur que la foi. Ici la politique sincère, qui, dans nos jours troublés, a cru, pour sauver le pays, devoir revenir aux maximes qui l'ont fondé; là, une politique non moins sincère, qui s'est tournée résolument vers l'avenir et a conçu la possibilité d'une société vivante et forte sans les conditions qui autrefois paraissaient pour cela de nécessité absolue. Et dans l'appréciation du plus grand événement de l'histoire moderne, de cette Révolution qui est devenue comme la croix de chemin où l'on se div/se, le symbole sur lequel on se compte, que de pacifiques dissentiments! Ici la foi dans le signe qui une fois a vaincu, l'enthousiasme des jours sublimes où un souffle étrange courut dans cette foule et la fit penser et parler pour l'humanité, la hardie assurance de cœurs virils, disant à leurs aines, comme les jeunes gens de Sparte : « Nous serons ce que vous fûtes » ; là un loyal effort pour peindi'e dans toute leur vérité des scènes funestes et dont on voudrait dire, comme L'Hôpital de la Saint- Barthélémy :
Nocle tegi nostrœ paiiamur crimina gentis.
OÙ est donc votre unité, messieurs? Elle est dans l'amour de la vérité, dans le génie qui la trouve, dans l'art savant qui la fait valoir. Vous ne couronnez pas telle ou telle opinion, vous couronnez la sincérité
et le talent. Vous admettez pleinement que, dans toutes les .^coles, dans tous les systèmes, dans tous les partis, il y a place pour l'éloquence et la droiture du cœur. Tout ce qui peut s'exprimer en bon français, tout ce qui fait le grand homme ou l'homme aimable, a chez vous ses entrées. Il y a une source commune d'où dérivent le bon style et la bonne vie, le bien-dire et le noble caractère. Vous enseignez la chose dont l'humanité a le plus besoin, la concorde, l'union des contrastes. Ah! si le monde pouvait vous imiter! L'homme vit quatre jours ici -bas; quoi de plus fou que de les passer à haïr, quand il est clair que l'avenir nous jugera comme nous jugeons le passé, et que, dans cinquante ans, on traitera d'enfantillage les batailles où nous sacrifions le meilleur de notre vie!
Voilà le secret de votre éternelle jeunesse; voilà pourquoi votre institution verdoie, quand le monde vieillit. Tout s'embrasse dans votre sein. Ailleurs, la littérature et la société sont choses distinctes, profondément divisées. Dans notre pays, grâce à vous, elles se pénètrent. Vous vous inquiétez peu d'entendre annoncer pompeusement l'avènement de ce qu'on appelle une autre culture, elle saura se passer du talent. Vous vous défiez d'une culture qui ne rend l'homme ni plus aimable ni meilleur. Je crains fort que des races, bien sérieuses sans doute, puisqu'elles nous reprochent notre légèreté, n'éprouvent quelque mécompte dans l'espérance qu'elles ont de gagner la faveur du monde par de tout autres procédés que
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ceux qui ont réussi jusqu'ici. Une science pèaantesque en sa solitude, une littérature sans gaieté, une politique maussade, une haute société sans éclat, une noblesse sans esprit, des gentilshommes sans politesse, de grands capitaines sans mots sonores, ne détrôneront pas, je crois, de sitôt, le souvenir de cette neille société française si brillante, si polie, si jalouse de plaire. Quand une nation, par ce qu'elle appelle son sérieux et son application, aura produit ce que nous avons fait avec notre frivolité, des écrivains supérieurs à Pascal et à Yoltciire, de meilleure!» têtes scientifiques que d'Alembert et Lavoisier, une noblesse mieux élevée que la nôtre au xvii* et au xviii' siècle, des femmes plus charmantes que cellos qui ont souri à notre pliilosophie, un élan plus extraordinaire que celui de notre Révolution, plus de facilité à embrasser les nobles chimères, plus de courage, plus de savoir vivre, plus de bonne humeur pom- affronter la mort, une société, en un mot, plus sympathique et plus spirituelle que ceUe de nos pères, alors nous serons vaincus. Nous ne le sommes pas encore. Nous n'avons pas perdu l'audience du monde. Créer un grand homme, frapper des médaillons pour la postérité, n'est pas donné à tous. Il y faut votre collaboration. Ce qui se fait sans les Athéniens est perdu pour la gloire ; longtemps encore vous s;*ureï seuls décerner une louange qui fasse vivre éternellement.
FRAGMENT D'UN DISCOURS DE LA DISTKIdUTION DES PRIX DU LYCÉE LOUIS-LE-GRAND
Le problème du gouvernement des sociétés devient de plus en plus un problème scientifique, dont la solution suppose l'exercice des plus rares facultés de l'esprit. La guerre, l'industrie, l'administration économique sont maintenant des sciences compliquées. Ces fonctions sociales, auxquelles on suffisait autrefois avec du courage, de l'élégance et de l'honnêteté, supposent aujourd'hui des tètes puissantes, capables d'embrasser à la fois beaucoup d'idées et-de les tenir toutes en même temps fixées sous le regard. On se plaint souvent que la force devienne l'unique reine du monde. Il faudrait ajouter que la grande force de nos jours, c'est la culture de l'esprit à tous ses degrés. . La barbarie est vaincue sans retour, parce que toutj aspire à devenir scientifique. La barbarie n'aura) •amais d'artillerie, et, si elle en avait, elle ne saurait pas la manier. La barbarie n'aura jamais d'industrie
savante, de forte organisation politique ; car tout cela suppose une grande application intellectuelle. Or la barbarie n'est pas capable d'application intellectuelle. L'habitude de l'application s'acquiert par les fortes disciplines, dont l'éducation scientifique et littéraire possède le secret.
Ce n'est pas de nos jours, assurément, que ce privilège de la culture intellectuelle a commencé. Sans parler de l'antiquité, le xvi% le xvu* et le xvin* siècles virent se constituer une Europe maîtresse du monde, au nom d'une civilisation supérieure. Depuis cent ans, le mouvement s'est accéléré, bien que l'organisation intérieure des nations ci\àlisées ait été profondément modifiée. Les sociétés actuelles ne peuvent plus compter uniquement, comme celles d'autrefois, sur les qualités héréditaires de quelques familles choisies, sur des institutions tutélaires, sur des organismes politiques où la valeur du cadre était souvent fort supérieure à celle dee individus. La culture de l'individu est devenue, chez nous, une nécessité de premier ordre. Ce que faisaient autrefois l'hérédité du sang, les usages séculaires, les traditions de famille et de corporations, U faut le faire de nos jours par l'éducation.
L'importance de l'instruction publique se trouve ainsi en quelque sorte décuplée. La lutte pour la vie s'est transportée sur le terrain de l'école. La race la moins cultivée sera infailUblement supprimée, ou, ce qui h la longue revient au môme, rejetée au second plan par la /ace la plus cultivée. Le soin de i'instruc-
tion publique dans un État deviendra ainsi une préoccupation au moins égale à celle de l'armement et de la production de la richesse. Une nation, eu effet, combat et produit par les individus qui la composent. Or l'individu, c'est l'instruction qui le crée, au moins pour une moitié. Il y a sans doute le don inné, que rien ne remplace ; mais le don inné, sans l'instruction, reste stérile, improductif, comme un bloc aurifère non exploité.
Tenez donc pour décisives, jeunes élèves, les années où vous êtes, et que trop souvent on considère comme des années sacrifiées. Des devoirs austères vous attendent, et nous manquerions de sincérité si nous ne vous faisions voir dans les récentes modifications de la société humaine qu'une diminution des obstacles à vaincre et, en quelque sorte, un dégrèvement des charges de la \ie. La liberté est en apparence un allégement; en réalité c'est un fardeau. Voilà justement sa noblesse. La liberté engage et oblige ; elle augmente la somme des efforts imposés à chacun.
Considérez la vie qui vous est réservée comme une chose grave et pleine de responsabilités. Est-ce là une raison pour vous envisager comme moins favorisés par le sort que ceux qui vous ont précédés? Tout au contraire, jeunes élèves. Ne dites jamais, comme "es mécontents dont parle le prophète d'Israël : « Nos pères ont mangé le raisin vert, et les dents de leurs fils sont agacées. » Votre part est la bonne, et je vois mille raisons de vous porter er\àe, non seulement
parce que vous êtes jeunes et que la jeunesse est la découverte d'une chose excellente, qui est la vie, mais parce que vous verrez ce que nous ne pourrons voir, vous saurez ce que nous cherchons avec inquiétude, vous posséderez la solution de plusieurs des problèmes politiques sur lesquels nous hésitons parce que les faits n'ont point encore parlé assez clairement. Préparez-vous à porter dans ces grandes luttes la part \irile de votre raison, cultivée par la science, et de votre courage, mûri par une saine philosophie.
Votre âge ne voue permet pas l'hésitation. Nul n'a tremblé en entrant dans la ne. Une sorte d'avouglement, habilement ménagé par la nature, vous présente Texistence comme une proie désirable, que vous aspirez à saisir. De plus sages que moi vous prénmniront contre la part d'illusion que suppose votre jeune ardeur. Ils vous annonceront des déconvenues ; ils vous diront que la vie ne tient pas ce qu'elle promet, et que, si on la connaissait quand on s'y engage, on n'aurait pas pour y entrer le naïf empressement de votre âge. Pour moi, je vous l'avoue, tel n'est pas mon sentiment. La vie, qui est là devant vous comme un pays inconnu et sans Umites, je l'ai parcourue; je n'en attends plus grand'chose d'impré^'^l; ce terme, que vous croyez à l'infini, je le vois très près de moi. Eh bien' la main sur la conscience, cette \ie, dont il est devenu à la mode de médire, je l'ai trouvée bonne et digne du goût que les jeunes ont pour elle.
La seule illusion que vous vous fassiez, c'est que
VOUS la supposez longue. Non; elle est très courte; mais à cela près, je vous l'assure, il est bon d'avoir vécu, et le premier devoir de l'homme envers l'infini d'où il sort, c'est la reconnaissance. La généreuse imprudence qui vous fait entrer sans une ombre d'arrière-pensée dans la carrière au bout de laquelle tant de désabusés déclarent n'avoir trouvé que le dégoût, est donc très philosophique à sa manière. C'est vous qui avez raison. Allez de l'avant avec courage; ne supprimez rien de votre ardeur; ce feu qui brûle en vous, c'est l'esprit même qui, répandu pro- \identiellement au sein de 1 "humanité, est comme le principe de sa force motrice. Allez, allez, ne perdez jamais le goût de la \'ie. Ne blasphémez jamais la bonté infinie d'où émane votre être, et, dans l'ordre plus spécial des faveurs individuelles, bénissez le sort heureux qui vous a donné une patrie bienfaisante, des maîtres dévoués, des parents excellents, des conditions de développement où vous n'avez plus à lutter contre l'antique barbarie.
La joyeuse ivresse du vin nouveau de la vie, qui vous rend sourds aux plaintes pusillanimes des découragés, est donc légitime, jeunes élèves. Ne voua reprochez pas de vous y abandonner. Vous trouverez l'existence savoureuse, si vous n'attendez pas d'elle ce qu'elle ne saurait donner. Quand on se plaint de la vie, c'est presque toujours parce qu'on lui a demandé l'impossible. Ici, croyez tout à fait l'expérience des sages. Il n'y a qu'une base à la vie heureuse, c'est la recherche du bien et du vrai. Vous
serez contents de la vie si vous en faites bon usage, si vous êtes contents de vous-mêmes. Une sentence excellente est celle-ci : « Cherchez d'abord le royaume du ciel; tout le reste vous sera donné par surcroit. »
Dans une circonstance analogue à celle d'aujour d'hui, il y a quarante-trois ans, l'illustre M. Jouffroy adressait aux élèves du lycée Charlemagne ces sévères paroles :
« C'est nôtre rôle à nous, à qui l'expérience a révélé la vraie vérité sur les choses de ce monde, de vous la dire. Le sommet delà vie vous en dérobe le déclin ; de ses deux pentes vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez; elle est riante, elle est belle, elle est parfumée comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l'auire, avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l'éclairé et le rivage glacé qui la termine. »
Non, jeunes élèves! C'est trop triste. Le soleil n'est jamais pâle; quelquefois seulement il est voilé. Parce qu'on \ieLllit, a-t-on le droit de dh-e que les fleurs sont moins beUes et les printemps moins radieux? Est-ce que, par hasard, on voudrait se plaindre de ce qu'on n'est pas immortel ici-bas? Quel non sens, juste ciel! Entre toutes les fleurs, et Dieu sait s'U en est de belles (quel monde admirable que celui de la fleur!), il n'y en a qu'une seule qui soit à peu près sans beauté ; c'est une fleur jaune, sèche, raide, étiolée, d'un luisant désagréable, qu'on appelle bien à tort immortelle. Ce n'est vraiment pas une fleur.
J'aime mieux la rose, quoiqu'elle ait un défaut, c'est de se faner un peu vite.
Et puis, hâtons-nous de le dire, cette vie de quatre jours produit des fruits qui durent : la vertu, la bonté, le dévouement, l'amour de la patrie, la stricte observation du devoir. Voilà, si vous savez donner une règle supérieure à votre vie, ce qui ne vous manquera jamais. Croyez à une loi suprême de raison et d'amour qui embrasse ce monde et l'explique. Soyez assurés que la meilleure part est celle de l'honnête homme, et que c'est lui, après tout, qui est le vrai sage. Évitez le grand mal de notre temps, ce pessimisme qui empêche de croire au désintéressement, à la vertu. Croyez au bien ; le bien est aussi réel que le mal, et seul il fonde quelque chose ; le mal est stérile. Ceux d'entre vous qui ont une mère, dont ils feront aujourd'hui le bonheur en lui apportant leurs couronnes, sauront me comprendre. Que toujours votre mère soit au centre de votre vie. Ne faites jamais rien sans qu'elle vous approuve. Exposez-lui vos raisons; si elles sont bonnes, vous l'amènerez facilement à être de votre avis. On est toujours bien éloquent auprès d'une mère qu'on aime.
Vous verrez le xx* siècle, jeunes élèves. Ah! voilà, je l'avoue, un privilège que je vous envie; vous verrez de l'imprévu Vous entendrez ce qu'on dira de nous, vous saurez ce qu'il y aura eu de fragile ou de solide dans nos rêves. Croyez-moi, soyez alors indulgents. Ce pauvre xix" siècle dont on dira tant de mal, aura eu ses bonnes parties, des esprits sincères, des cœurs
chauds, des héros du devoir. Les générations qui se succèdent sont en général injustes les unes pour les autres. Vous êtes la pépinière du talent de l'avenir. Je me figure voir assis là, parmi vous, le critique qui, vers 1910 ou 1920, fera le procès du xix* siècle. Je vois d'ici son article (permettez-moi un peu de fantaisie) : « Quel signe du temps, par exemple 1 Quel complet renversement de toutes les saines notions des choses! Quoi! n'eut-on pas l'idée, en 1883, de désigner pour présider h notre distribution des prix, au lycée Louis-le-Grand, un homme, inoffensif assurément, mais le dernier qu'U aurait fallu choisir à un moment où il s'agissait avant tout de relever l'autorité, de se montrer ferme et de faire chaleureusement le conviciwn seculi? Il nous donna de bonj conseils; mais quelle mollesse I quelle absence d« colère contre son temps ! » Voilà ce que dira le critique conservateur du xx* siècle. Mon Dieu! il n'aura peut-être pas tout à fait tort. Je voudrais seulement qu'U n'oublie pas d'ajouter quel plaisir j'ous à me trouver parmi vous, combien vos marques de sympathie m'allèrent au cœur, combien le contact de votre jeunesse me ra^^va et me réjouit.
Ce qu'on appelle indulgence n'est, le plus souvent, que justice. On reproche à l'opinion sa mobilité : hélas! jeunes élèves, ce sont les choses humaines qui sont mobiles. La largeur d'esprit n'exclut pas de fortes règles de conduite. Tenez toujours invinciblement pour la légalité. Défendez jalousement votre liberté, et respectez celle des autres. Gardez l'indé-
pendance de votre jugement; mais n'émigrez jamais de votre patrie, ni de fait, ni de cœur. Consolez-vous en tenant ferme à quelque chose d'éternel. Tout se transformera autour de vous. Vous serez peut-être les témoins des changements les plus considérables qu'ait présentés jusqu'ici l'histoire de l'humanité. Mais il y a une chose sûre, c'est que, dans tous les états sociaux que vous pourrez traverser, il y aura du bien à faire, du vrai à chercher, une patrie à servir et à aimer.
Ce n'est pas sans quelque dessein que j'appelle du nom de science ce que d'ordinaire on appelle philosophie. Philosopher est le mot sous lequel j'aimerais le mieux à résumer ma vie ; pourtant ce mot n'exprimant dans l'usage vulgaire qu'une forme encore partielle de la vie intérieure, et n'impliquant d'ailleurs que le fait subjectif du penseur soUtaire, il faut, quand on se transporte au point de vue de l'humanité, employer le mot plus objectif de savoi)\ Oui, il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais où elle saura; un jour où elle saura le monde métaphysique «t moral, comme elle sait déjà le monde physique; un jour où le gouvernement de l'humanité ne sera plus hvré au hasard et à l'intrigue, mais à la discussion rationnelle du meilleur et des moyens les plus efficaces de l'atteindi-e. Si tel est le but de la science, si elle a pour objet d'enseigner à l'homme sa fin et sa loi, de lui faire saisir le vrai sens de la \ie, de composer, avec l'art, la poésie et la vertu, le di\in
idéal qui seul donne du prix à l'existence humaine, peut-elle avoir de sérieux détracteurs?
Mais, dira-t-on, la science accomplira-t-elle ces merveilleuses destinées ? Tout ce que je sais, c'est que si elle ne le fait pas, nul ne le fera, et que l'humanité ignorera à jamais le mot des choses; car la science est la seule manière légitime de connaître, et si les religions ont pu exercer sur la marche de l'humanité une salutaire influence c'est uniquement par ce qui s'y trouvait obscurément mêlé de science, c'est-à-dire d'exercice régulier de l'esprit humain.
Sans doute, si l'on s'en tenait à ce qu'a fait jusqu'ici la science sans considérer l'avenir, on pourrait se demander si elle remplira jamais ce programme, et si elle arrivera un jour à donner à l'humanité un symbole comparable à celui des religions. La science n'a guère fait jusqu'ici que détruire. Appliquée à la nature, elle en a détruit le charme et le mystère, en montrant des forces mathéraatiques là ou l'imagination populaire voyait \ie, expression morale et liberté. Appliquée à l'histoire de l'esprit humain, elle a détruit ces poétiques superstitions des individus privilégiés où se complaisait si fort l'admiration de la demi-science. Appliquée aux choses morales, elle a détruit ces consolantes croyances que rien ne remplace dans le cœur qui s'y est reposé. Quel est celui qui, après s'être Uvré francliement à la science, n'a pas maudît le jour où il naquit à la pensée, et n'a pas eu à regretter quelque chère illusion? Pour moi, je l'avoue, j'ai eu beaucoup à regretter; oui, à certains
jours, j'aurais souhaité dormir encore avec les simples, je me serais irrité contre la critique et le rationalisme si l'on s'irritait contre la fatalité. Le premier sentiment de celui qui passe de la croyance naïve à l'examen critique, c'est le regret et presque la malédiction contre cette inflexible puissance, qui, du moment où elle l'a saisi, le force de parcourir avec elle toutes les étapes de sa marche inéluctable, jusqu'au terme final où l'on s'arrête pour pleurer. Malheureux comme la Cassandre de Scliiller, pour avoir trop vu la réalité, il serait tenté de dire avec elle : Rends-moi ma cécité. Faut-U conclure que la science ne va qu'à décolorer la vie, et à détruire de beaux rêves?
Reconnaissons d'abord que s'il en est ainsi, c'est là un mal incurable, nécessaire, et dont il ne faut accuser personne. S'il y a quelque chose de fatal au monde, c'est la raison et la science. De murmurer contre elle et de perdre patience, il est mal à propos, et les orthodoxes sont vraiment plaisants dans leurs colères contre les Ubres penseurs, comme s'il avait dépendu d'eux de se développer autrement, comme si l'on était maître de croire ce que l'on veut. Il est impossible d'empêcher la raison de s'exercer sur tous les objets de croyance; et tous ces objets prêtant à la critique, c'est fatalement que la raison arrive à déclarer qu'ils ne constituent pas la vérité absolue. Il n'y a pas un seul anneau de cette chaîne qu'on ait été libre un instant de secouer ; le seul coupable en tout cela, c'est la nature humaine et sa légitime évolution. Or, le principe indubitable, c'est que la nature humaine est
en tout irréprochable, et marche au parfait par des formes successivement et diversement imparfaites.
C'est qu'en effet la science n'aura détruit les rêves du passé que pour mettre à leur place une réalité mille fois supérieure. Si la science devait rester ce qu'elle est, il faudrait la subir en la maudissant; car elle a détruit, et elle n'a pas rebâti, elle a tiré l'homme d'un doux sommeil, sans lui adoucir la réalité. Ce que me donne la science ne me suffit pas, j'ai faim encore. Si je croyais à une religion, ma foi aurait plus d'aliment, je l'avoue; mais mieux vaut peu de bonne science que beaucoup de science hasardée. S'il fallait admettre à la lettre tout ce que les légendaires et les chroniqueurs nous rapportent sur les origines des peuples et des religions, nous en saurions bien plus long qu'avec le système de Niebuhr et de Strauss. L'histoire ancienne de l'Orient, dans ce qu'elle a de certain, pourrait se réduire à quelques pages; si l'on ajoutait foi aux histoires hébraïque 5, arabes, persanes, grecques, etc., on aurait une bibliothèque. Les gens chez lesquels l'appétit de croire est très développé peuvent se donner le plaisir d'avaler tout cela. L'esprit critique est l'homme sobre, ou, si l'on veut, délicat ; il s'assure avant tout de la qualité. Il aime mieux s'abstenir que de tout accepter indistioctement; il préfère la vérité à lui-môme; il y sacrifie ses plus beaux rêves. Croyez- vous donc qu'il ne nous serait pas plus doux de chanter au temple avec les femmes ou de rêver avec les enfants que de chasser sur ces âpres montagnes une vérité qui fuit toujours. Ne nous
reprochez donc pas de savoir peu de choses; car vous, vous ne savez rien. Le peu de choses que nous savons est au moins parfaitement acquis et ira toujours grossissant. Nous en avons pour garant la plus invincible des inductions, tirée de l'exemple des sciences de la nature.
Si, comme Burke Ta soutenu, « notre ignorance des choses de la nature était la cause principale de l'admiration qu'elles nous inspirent, si cette ignorance devenait pour nous la source du sentiment du sublime », on pourrait se demander si les sciences modernes, en déchirant le voile qui nous dérobait les forces et les agents des phénomènes physiques, en nous montrant partout une régularité assujettie à des lois mathématiques, et par conséquent sans mystère, ont avancé la contemplation de l'univers, et servi l'esthétique, en même temps qu'elles ont servi la connaissance de la vérité. Sans doute les impatientes investigations de l'obsorveteur, les chifTres qu'accumule l'astronome, les longues énumérations du naturaliste ne sont guère propres à réveiller le sentiment du beau : le beau n'est pas dans l'analyse; mais le beau réel, celui qui ne repose pas sur les fictions de la fantaisie humaine, est caché dans les résultats de l'analyse. Disséquer le corps humain, c'est détruire sa beauté ; et pourtant, par cette dissection, la science arrive à y reconnaître une beauté d'un ordre bien supérieur et que la \Tie superficielle n'aurait pas soupçonnée. Sans doute ce monde enchanté, où a vécu l'humanité avant d'arriver à la vie réfléchie, ce monde
l'avenir de la science. 233
conçu comme moral, passionné, plein de vie et de sentiment, avait un charme inexprimable, et il se peut qu'en face de cette nature sévère et inflexible que nous a créée le rationalisme, quelques-uns se prennent à regretter le miracle et à reprccbor à l'expérience de l'avoir banni de l'univers. Mak. ce ne peut être que par l'effet d'une vue incomplète des résultats de la science. Car le monde véritable que la science nous révèle est de beaucoup supérieur au monde fantastique créé par l'imagination. On eût mis l'esprit humain au défi de concevoir les plus étonnantes merveilles, on l'eût affranchi des limites que la réalisation impose toujours h l'idéal, qu'il n'eût pas osé concevoir la millième partie des splendeurs que l'observation a démontrées. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. N'est-ce pas un fait étrange que toutes les idées que la science primitive s'était formées sur le monde nous paraissent étroites, mesquines, ridicules, auprès de ce qui s'est trouvé véritable. La terre semblable à un disque, à une colonne, à un cône, le soleil gros comme le Péloponnèse, ou conçu comme un simple météore s'allumant tous les jours, les étoiles roulant à quelques lieues sur une voûte solide, des sphères concentriques, un univers fermé, étouffant, des murailles, un cintre étroit contre lequel va se briser l'instinct de l'infini, voilà les plus brillantes hypothèses auxquelles était arrivé l'esprit humain. Au delà, il est vrai, était le monde des anges avec ses éternelles splendeurs ; mais là encore, quelles
étroites limites, quelles conceptions finies! Le temple de notre Dieu n'est-il pas agrandi, depuis que la science nous a découvert l'infinité des mondes ? Et pourtant on était libre alors de créer des merveilles ; on taillait en pleine étoffe, si j'ose le dire ; l'observation ne venait pas gêner la fantaisie ; mais c'est à la méthode expérimentale, que plusieurs se plaisent à représenter comme étroite et sans idéal, qu'il était réservé de nous révéler, non pas cet infini métaphysique dont l'idée est la base même de la raison de l'homme, mais cet infini réel, que jamais il n'atteint dans les plus hardies excursions de sa fantaisie. Disons donc sans crainte que, si le merveilleux de la fiction a pu jusqu'ici sembler nécessaire à la poésie, le merveilleux de la nature, quand il sera dévoilé dans toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus sublime, une poésie qui sera la réaUté même, qui sera à la fois science et philosophie. Que si la connaissance expérimentale de l'univers physique a de beaucoup dépassé les rêves que l'imagination s'était formés, n'est -U pas permis de croire que l'esprit humain, en approfondissant de plus en plus la sphère métaphysique et morale, et en y appliquant la plus sévère méthode, sans égard pour les chimères et les rêves désirables, s'il y en a, ne fera que briser un monde étroit et mesquin pour ouvrir un autre monde de merveilles infinies?