‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 44 sur 59 · CLAUDE BERNARD EXPERIMENTATEUR · texte numérisé non relu

CLAUDE BERNARD EXPERIMENTATEUR

faisait œuvre de prêtre, qu'il célébrait une sorte de sacrifice. Ses longs doigts plongés dans les plaies semblaient ceux de l'augure antique, poursuivant dans les entrailles des victimes de mystérieux secrets. « Le physiologiste n'est pas un homme du monde, disaitil ; c'est un savant, c'est un homme absorbé par une idée scientifique qu'il poursuit; H n'entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu'U veut découvrir. De môme le cliirurgien n'est pas arrêté par les cris et les sanglots, parce qu'il ne voit que son idée et le but de son opération. De même encore Tanatomiste ne sent pas qu'il est dans un charnier horrible; sous l'influence d'une idée scientifique, il poursuit avec déUces un filet nerveux dans des chairs puantes et livides, qui seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et d'horreur. »

La fécondité dans l'inv^tion des moyens de recherche répondait chez notre confrère à la profondeur des intuitions. Ce fut un vrai coup de génie d'avoir su faire du poison son grand agent expérimentateur. Le poison, en effet, va où ni la main ni l'œU ne peuvent aUer. Il atteint les éléments mêmes de l'organisme, s'introduit dans la circulation, de\ient un réactif d'une délicatesse extrême pour disséquer les éléments vitaux, désassocier les nerfs sans les lacérer, pénétrer les derniers mystères du système nerveux. C'est parle poi'^on, ainsi qu'on l'a très bien dit, que Bernard « installa son laboratoire au sein de l'économie animale ; U eut son

réseau de communications instantanées, sa police secrète, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui l'avertissait du trouble le plus furtif ». Miracle! Il rendit la mort locale et passagère, locale parles empoisonnements partiels, passagère par les anesthésiques; et de la sorte, au scalpel qui mutile la vie, au microscope qui en fausse les proportions, il substitua ce que l'on a très bien appelé lautopsie vivante, sans mutilation ni effusion de sang.

Ainsi se produisirent ces étonnants travaux sur la formation du sucre chez les animaux, sur le grand sympathique, sur les mouvements réflexes, sur la respiration des tissus. L'unité de la vie fut, de la part de Claude Bernard, l'objet des plus fines observations. A côté du système central, il trouva en quelque sorte des autonomies provinciales, des circulations locales. Le cœur ne fut plus le point unique d'émission de vie. A côté de cette principale source de mouvement, Bernard trouva des réseaux de circulation capillaire ayant leur vie propre, leurs accidents, leuis maladies, leurs anémies, leurs congestions en dehors du grand courant de la circulation générale.

Gomme tous les esprits complets, Claude Bernard a donné l'exemple et le précepte. En dehors de ses mémoires spéciaux, il a tracé à deux ou trois reprises son Discours sur la méthode^ le secret même de sa pensée philosophique. C'est à Saint-Julien, loin de son laboratoire, pendant ses mois de repos ou de maladie, qu'n écrivit ces belles pages, et notamment Introduction à la médecine expérimentale.

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